En duplex entre les studios de Daman Studio à Chiconi et l’auditorium de la Cité de l’architecture et du patrimoine à Paris, la 14ᵉ table ronde du CAUE de Mayotte a rapidement dépassé le cadre architectural. Sous l’intitulé « Reconstruire autrement face aux aléas, quelle condition d’habitabilité pour Mayotte ? », c’est une question politique majeure qui s’est imposée : qui décide de la reconstruction de Mayotte, et avec qui ?
Organisée jeudi 21 mai, 523 jours après le passage du cyclone Chido, la rencontre a réuni architectes, juristes, élus et acteurs du territoire. Mais derrière les échanges sur le logement, les normes, le foncier, les matériaux ou les risques, un constat s’est dégagé : la reconstruction semble encore trop souvent pensée à distance du territoire.
Mansour Kamardine, avocat, ancien maire de Sada et ancien député de Mayotte, a dénoncé une défiance de l’État envers les élus et les acteurs mahorais. À ses yeux, la création d’un établissement public de reconstruction et de développement de Mayotte (EPRDM) traduit moins une volonté d’efficacité qu’une méfiance envers les collectivités locales. Or selon lui, « Tout ce qui se fait pour nous et sans nous est fait contre nous. »
Cette défiance se retrouve dans le vocabulaire même de l’action publique. Depuis Chido, les pouvoirs publics parlent de « refondation ». Pour Nicola Delon, architecte et cofondateur d’Encore Heureux, le terme est loin d’être neutre : « Refonder, ce mot-là est extrêmement violent. Quand vous refondez un bâtiment, c’est la table rase et vous le refaites. En fait, il ne faut pas refonder. Il faut réparer, accompagner, améliorer. » Derrière le mot, deux visions s’opposent : effacer pour créer, ou réparer à partir de l’existant avec les habitants, les villages, les fundis, les solidarités familiales, les savoir-faire et les ressources locales.
Kamardine a souligné l’inadaptation de certains outils annoncés, comme les prêts à taux zéro proposés aux particuliers. Sur le papier, le dispositif peut sembler protecteur. Dans les faits, il se heurte aux critères bancaires : personnes âgées, ménages déjà endettés, familles sans assurance ou sans capacité d’emprunt restent à l’écart. À Mayotte, où l’assurance habitation demeure très faible, la reconstruction privée repose encore largement sur les proches. « La vraie reconstruction ici, c’est le système D, chacun agissant selon ses moyens et avec comme sécurité sociale la famille », a-t-il résumé.
Le constat rejoint celui de Sinina Ali, juriste en droit de l’urbanisme et de la construction et directrice adjointe du CAUE de Mayotte. Elle a rappelé que moins de 10 % des constructions seraient assurées et que plus de 80 % n’auraient pas de permis de construire.
La régularisation foncière et administrative permettrait pourtant de sécuriser les habitants, de mieux connaître le bâti existant et, comme l’a rappelé Mansour Kamardine, de faire entrer la taxe foncière dans les budgets communaux. Mais cette régularisation ne peut pas être seulement une injonction à rentrer dans la norme, elle suppose un accompagnement.
C’est précisément ce rôle qu’avait longtemps joué la Société immobilière de Mayotte or, à la fin du dispositif beaucoup d’habitants se sont retrouvés seuls face à la nécessité de bâtir. En effet, entre la fin des années 1970 et les années 2000, la SIM a accompagné les familles dans la construction de 18.000 logements, en prenant en charge une partie du financement, les démarches administratives et les permis de construire. Ce modèle, associé à la « case SIM », ne se limitait pas à produire du bâti : il accompagnait l’autoconstruction. Il aidait les familles à financer, formaliser et sécuriser leur maison, tout en adaptant le logement aux usages locaux.
C’est cet esprit que le concours TOTEM, lancé par l’État en 2022 sous l’intitulé « Un toit pour tous en outre-mer », devait en partie réactualiser, en ouvrant une voie entre norme, usage local et logement abordable. Mais la dynamique n’a pas débouché comme espéré. La SIM, autrefois acteur historique du logement social mahorais, est désormais décrite par certains intervenants comme davantage tournée vers les classes moyennes et supérieures que vers les plus précaires. Le même reproche est adressé à Action Logement Mayotte. « Il n’y a pas d’acteur social qui s’engage là-dessus », a résumé Cyrille Hanappe. La question reste entière : qui construit encore pour ceux qui n’ont pas les moyens de reconstruire seuls ?
Cette interrogation est renforcée par la répartition des moyens annoncés. Sur les 3,6 milliards d’euros évoqués dans la loi de reconstruction, 1,2 milliard sont destinés à l’aéroport et 292 millions à une nouvelle prison. Pour le logement lui-même, la loi annonce environ 200 millions d’euros et inclut les opérations de résorption de l’habitat insalubre (RHI). Or, selon les calculs avancés lors de la table ronde, un logement très simple, en terre et bois, mis aux normes, coûterait au minimum 150 000 euros. À ce rythme, ces 200 millions permettraient de financer environ 1 500 logements, quand les besoins seraient estimés à plus de 30 000 habitations. Le contraste est brutal : les grandes infrastructures absorbent l’essentiel des moyens, tandis que l’habitat quotidien reste massivement sous-doté.
Dans ce vide, une autre logique s’impose : celle de l’humanitaire et de l’associatif. La Fondation de France est revenue à plusieurs reprises dans les échanges comme l’un des rares leviers ayant permis à des projets concrets d’avancer. Dominique Tessier a rappelé que 44,4 millions d’euros avaient été récoltés par la Fondation, issus principalement de dons privés, avec seulement 1,5 million d’euros d’argent public. Le CAUE de Mayotte a lui-même été soutenu pour coordonner des associations travaillant sur l’habitabilité.
Cette intervention est précieuse, mais elle interroge la place de l’État. Cyrille Hanappe y voit le signe d’un changement de paradigme : Mayotte serait passée d’un modèle où l’on attendait un État fort à une reconstruction portée par des circuits de dons et d’urgence. Autrement dit, un département français se retrouve traité comme un territoire humanitaire. La question politique est lourde : la solidarité privée peut-elle devenir le moteur durable de la reconstruction ?
Le cas de la scierie mobile, porté par Nicola Delon avec l’aide de la Fondation de France, illustre ce paradoxe. Après Chido, des bâtiments étaient au sol, les besoins de charpente étaient immenses et des centaines de milliers de mètres cubes de bois pourrissaient sur place. Pourtant, il aura fallu près de dix mois pour installer une scierie mobile, financée à hauteur de 250 000 euros par la Fondation de France. « Ce n’est pas sérieux », a regretté Delon, estimant qu’il aurait fallu plusieurs scieries sur l’île, des formations, et une stratégie immédiate de valorisation des ressources locales.
Sa critique vise plus largement l’écart entre les annonces et les outils. « On ne construit pas avec des chiffres, on ne construit pas avec des milliards, on construit avec des matériaux, des savoir-faire et des protocoles de construction », a-t-il lancé. Pour lui, le problème n’est pas seulement financier : il est méthodologique. « Après 523 jours, on n’a pas appris de ça », a-t-il regretté, alors même qu’un nouveau cyclone pourrait survenir. « On est dans ce mensonge collectif qui produit de la frustration, et qui démobilise les professionnels », a-t-il ajouté.
Cette distance entre institutions et terrain a éclaté dans l’échange tendu entre Nicola Delon et Mariam Locat, architecte à La Réunion et Mayotte et conseillère à l’Ordre national des architectes. Alors que cette dernière défendait la mobilisation de l’Ordre dans la phase d’urgence, Delon a contesté le bilan, jugeant l’institution trop éloignée des réalités locales. La représentante réunionnaise a semblé, par moments, en décalage avec la colère exprimée depuis Mayotte, comme si la reconnaissance institutionnelle ne suffisait pas à répondre à l’urgence vécue sur place.
C’est dans ce contexte que la création d’un ordre régional des architectes à Mayotte prend une dimension politique. Il ne s’agit pas seulement d’une réforme professionnelle, mais d’un enjeu de souveraineté locale : sortir d’une forme de tutelle réunionnaise et permettre aux architectes mahorais de porter eux-mêmes les problématiques du territoire. Là encore, la question dépasse l’architecture : qui parle pour Mayotte, et depuis où ?
Au fond, cette table ronde a posé une question simple et explosive : Mayotte est-elle seulement un territoire à refonder, ou un territoire à réparer avec ceux qui l’habitent ? Derrière les toitures encore bâchées, les écoles endommagées, les quartiers précaires, les réseaux fragiles et les promesses financières difficiles à suivre, c’est bien la place de Mayotte dans la République qui est interrogée.
Car Chido n’a pas révélé Mayotte aux Mahorais. Il a surtout rendu visible, pour le reste de la France, une situation que les habitants connaissaient déjà : le manque d’eau, les écoles saturées, les réseaux insuffisants, l’habitat précaire et les quartiers informels. Dominique Tessier, directeur du CAUE de Mayotte, l’a résumé ainsi : « C’est comme si on avait levé le voile et qu’on avait découvert quelque chose qu’on ne voulait pas voir. » Mais ce voile, sur place, n’avait jamais vraiment existé.
Reconstruire autrement, ce n’est donc pas seulement bâtir plus solide face aux cyclones. C’est accepter de changer de méthode. C’est cesser de penser Mayotte comme une page blanche depuis Paris ou depuis La Réunion. C’est reconnaître que l’habitabilité ne se décrète pas à distance. Elle se construit sur place, avec les habitants, les élus, les architectes, les fundis, les associations et les familles.
À Mayotte, la reconstruction ne sera pas seulement une affaire de bâtiments. Elle sera une épreuve de confiance.
Passionnée par la petite et la grande histoire d'hier et d'aujourd'hui j'aime raconter le quotidien des personnes qui fondent un territoire.




































