À l’occasion de la Fête des langues organisée à l’Université de Mayotte, chercheurs, enseignants, artistes et associations ont proposé une réflexion sur le plurilinguisme mahorais. Un constat simple, concret et discret : les langues régionales de Mayotte témoignent d’une histoire profondément ouverte sur l’océan Indien.
Les langues mahoraises sont le reflet d’une histoire ancienne faite de voyages, de commerce, de transmission et de rencontres entre plusieurs mondes. Shimaore, kibushi, arabe, swahili, malgache ou encore français : l’île se situe depuis des siècles au croisement de routes maritimes et culturelles qui ont laissé leurs traces jusque dans les mots du quotidien.
Les mots comme mémoire des échanges
Directeur du Musée de Mayotte, Abdoul-Karime Ben Saïd a ouvert la journée avec une conférence intitulée « Une traversée linguistique en boutre, de l’île au continent ». À travers le vocabulaire du commerce, de la navigation ou de la vie quotidienne, il a montré comment les langues mahoraises portent encore les traces des circulations anciennes entre la côte swahilie, Madagascar et le monde arabo-persan.
« Mayotte a une histoire avec son environnement immédiat, avec la côte africaine et Madagascar. Selon certains historiens, les connexions avec le monde arabo-persan remontent au VIIIe siècle », explique-t-il. Transactions commerciales, échanges maritimes, circulation des techniques et des savoir-faire ont façonné durablement le lexique local.
Certains mots en témoignent encore aujourd’hui. Le terme mdila, utilisé pour désigner une théière du quotidien, ou encore bacouli, qui signifie « assiette », rappellent ces influences venues du persan, du turc ou de l’arabe avant d’être intégrées au shimaore. « Les mots ne voyagent jamais seuls », souligne le passionné de langue arabe. « Ils circulent avec les gestes, les pratiques et les savoirs. »
“Aujourd’hui, il faut pouvoir dire “fibre optique”, “ordinateur”, “digital”. Nous avons besoin de nommer les innovations”
Pour lui, il ne s’agit ni d’une revendication identitaire ni d’un débat idéologique, mais d’un travail linguistique et historique. Sa formation d’arabisant l’amène à observer les parentés lexicales entre le shimaore et l’arabe, notamment dans des domaines liés au commerce, à la gestion ou à l’administration.
Parmi les axes de recherche évoqués figurent la numération, la navigation, les contrats, la justice ou encore les formes anciennes de pouvoir administratif. Le mot hisab, lié au calcul et à la comptabilité, illustre par exemple ces échanges anciens autour des pratiques commerciales.
Une langue vivante confrontée aux enjeux modernes
Pour les spécialistes des langues régionales, l’enjeu aujourd’hui est aussi contemporain. Comment nommer les réalités modernes dans des langues longtemps marginalisées dans l’espace institutionnel ? « Aujourd’hui, il faut pouvoir dire “fibre optique”, “ordinateur”, “digital”. Nous avons besoin de nommer les innovations », rappelle Abdoul-Karime Ben Saïd. « Le défi est de répondre aux enjeux modernes de Mayotte. »
Au musée, cette question se pose quotidiennement. Comment expliquer des notions scientifiques en shimaore ? Comment traduire le vocabulaire de la taxonomie marine ou celui des mammifères ? Derrière ces interrogations se dessine une volonté de faire des langues régionales des langues capables de transmettre des savoirs contemporains.
Le français, langue de l’école mais pas langue première
À Mayotte, le français occupe une place centrale dans l’institution scolaire, mais il n’est pas la langue première d’une grande partie de la population. Shimaore et kibushi restent très présents dans les familles et dans la vie quotidienne. Lors de la deuxième conférence, le linguiste Ahamada Kassime et la chercheuse Miki Mori ont présenté une réflexion sur l’éducation plurilingue à Mayotte. Leur travail s’appuie sur une adaptation du Petit Prince traduite en kibushi pour des élèves de cycle 3. L’objectif : proposer des outils pédagogiques capables de mieux prendre en compte la réalité linguistique mahoraise.
Les intervenants rappellent que les langues régionales de Mayotte sont reconnues comme langues régionales de France, notamment dans le cadre de la loi Molac, qui vise à promouvoir les langues territoriales dans l’enseignement et la vie publique.
Mais sur le terrain, les outils restent encore insuffisants. « Il manque des supports pour enseigner ces langues », observent plusieurs acteurs éducatifs. Les difficultés liées à la diglossie, à l’illettrisme ou au passage entre langues familiales et langue scolaire demeurent importantes.
Une fête pour valoriser le plurilinguisme
Tout au long de la journée, ateliers et rencontres ont permis au public de découvrir la diversité linguistique de l’île : concours d’éloquence en shimaore, calligraphie arabe, théâtre bilingue, initiation au kibushi, créole réunionnais ou langue des signes. Associations culturelles, artistes et enseignants ont participé à cette célébration du plurilinguisme, parmi lesquels l’association Shime, Lansad ou encore Marovonio. Pour Ahamada Kassime, cette dynamique est essentielle : « Les langues se transmettent… ou ne se transmettent pas. L’enseignement est ce qui manque aujourd’hui pour rendre concrète l’idée d’une école plurilingue. »
Journaliste, aussi passionné par les paysages de Mayotte que par sa culture. J’ai toujours une musique de rap en tête.



































