Coup de gueule de M’toro Chamou : « Les Mahorais sont oppressés par l’Etat »

Le célèbre chanteur M’toro Chamou a tenu à nous faire part de son sentiment sur la politique actuelle menée par l’Etat sur le territoire. Pour lui, l’augmentation des effectifs de police et de gendarmerie et les nombreux contrôles menés actuellement dans le cadre de l’opération « Kingia » serviraient moins à régler le problème de la délinquance à Mayotte qu’à exercer une « pression insoutenable » sur la population mahoraise.

« Actuellement, les policiers et les gendarmes sont partout ! Si encore, cela servait à diminuer le problème de la délinquance sur l’île, je serais d’accord, mais force est de constater que ces forces de l’ordre s’acharnent principalement sur « les citoyens ordinaires », au travers des innombrables contrôles routiers, qu’aux véritables responsables de l’insécurité sur l’île », lance le chanteur M’toro Chamou. Car, cette fois-ci, l’artiste n’est pas venu nous parler de sa musique, mais bien de la situation de son île, qui le révolte profondément. « Les forces de l’ordre mettent la pression sur les gens qui travaillent et les gens qui sortent. Ils nous attendent à la sortie des bistros si bien que, maintenant, les gens ont aussi peur de la police que des dakous », analyse-t-il. « Cela créé une atmosphère vraiment pesante, l’Etat ne met pas seulement la pression sur les délinquants, il la met sur l’ensemble de la population mahoraise, c’est devenu intenable ! », vocifère-t-il encore avec colère.

Depuis la création par la Préfecture de Mayotte, il y a environ un an, du Comité Opérationnel Départemental Anti-Fraude (CODAF), les opérations de contrôles se sont en effet multipliées sur le territoire dans tous les domaines : travail clandestin, marchands de sommeil, agriculture clandestine, restaurants et supermarchés, taxis clandestins, etc. En parallèle, les contrôles routiers se sont également intensifiés et les automobilistes ne possédant pas de véhicule parfaitement en règle « n’ont qu’à bien se tenir ». Sans compter que l’opération Kingia qui s’est terminée le 29 mai a encore intensifié la fréquence de tous ces contrôles. Les Mahorais avaient certes demandé une augmentation des forces de l’ordre sur l’île, mais c’était principalement pour lutter contre la délinquance et retrouver un sentiment de sécurité au sein de leur territoire. Mais l’ancien préfet François-Xavier Bieuville a eu une interprétation toute personnelle de cette revendication et, actuellement, c’est toute la population mahoraise qui est sommée de « marcher au pas ». Alors, l’Etat justifiera sans doute cette méthode par la nécessité, évoquée depuis de nombreuses années, de « lutter contre l’écosystème de l’immigration clandestine », mais il n’en reste pas moins que la plupart des Mahorais ne s’attendaient sans doute pas à cela, à commencer par l’artiste M’toro Chamou, qui n’hésite pas à se demander si Mayotte « est un département français ou une colonie ? ».

Un « manque d’accompagnement » des travailleurs

Les Mahorais réclamaient aussi à corps et à cri une accélération de la départementalisation de l’île et le respect du code du travail en est une condition sine qua non. « Certes, mais il faudrait accompagner les travailleurs afin qu’ils apprennent à se mettre aux normes au lieu de fermer leur établissement en les mettant ainsi en difficulté financière », nuance le chanteur qui estime que l’Etat « s’acharne sur les travailleurs, les gens qui essaient de s’en sortir » au lieu de se concentrer sur son objectif premier : éradiquer la délinquance sur l’île. A ce propos, pour lui, ce problème subsiste d’ailleurs parce que les jeunes ne sont pas suffisamment encadrés. « Il y a beaucoup de jeunes artistes talentueux sur l’île, mais aucune structure pour les accueillir », déplore-t-il. Il s’interroge également sur l’absence du statut d’intermittent du spectacle à Mayotte, alors même que l’île est département français depuis maintenant 15 ans. « Quand des actes de délinquance et de vandalisme surviennent dans les banlieues de l’hexagone, l’Etat réussit à les faire cesser très rapidement et ils veulent nous faire croire qu’à Mayotte ils n’y arrivent pas ? C’est une plaisanterie ! », ironise d’ailleurs le chanteur.

Ce dernier dénonce aussi l’hypocrisie des forces de l’ordre et des agents de la douane qu’il aurait personnellement vu « fumer des Cœlacanthes » (N.B : cigarettes de contrebande comoriennes) alors même qu’ils sont censés interpeler les responsables de ce trafic. « On met tout sur le dos de l’immigration clandestine, mais pour moi c’est juste une stratégie de la France pour nous diviser », déclare encore le chanteur, évoquant la fameuse stratégie politique bien connue du « diviser pour mieux régner ». « Ce sont des problèmes fabriqués pour mieux contrôler Mayotte. Les Anjouanais servent de « boucs émissaires » », estime-t-il. Le chanteur va même jusqu’à parler de « mensonge d’Etat » en évoquant la « crise de l’eau » que Mayotte subit depuis plusieurs années. « Il y a de l’eau à Mayotte, on nous ment ! C’est scientifiquement impossible qu’il n’y ait pas d’eau à Mayotte, c’est une stratégie pour nous mettre à genoux », s’insurge-t-il. Et de conclure par : « J’ai passé 30 ans entre la métropole et La Réunion et par rapport à Mayotte, c’est le grand écart ! ». « Les choses n’avancent pas, on nous donne des devoirs sans nous donner accès aux droits qui vont normalement avec et les Mahorais commencent à se poser des questions : quelles sont réellement les intentions de la France avec Mayotte ? »

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Journaliste

Nora Godeau est journaliste indépendante à Mayotte. Elle couvre les enjeux sociaux, culturels et environnementaux du territoire, avec une attention particulière portée aux voix locales et aux initiatives de terrain.

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