Un emploi soupçonné d’être fictif et obtenu par arrangement, des marchés publics présumés fractionnés, une voiture de fonction litigieuse : l’ancien président de la Cadema, Rachadi Saindou, l’ex-premier vice-président du Département de Mayotte, Salime M’déré, et la société May Environnement étaient rejugés en appel, vendredi 5 juin, à Mamoudzou. Le délibéré sera rendu le 1er octobre.
L’affaire, née de plusieurs dénonciations – dont une de l’association Anticor – adressées au parquet en 2022, mêle soupçons de prise illégale d’intérêts, favoritisme, détournement de fonds publics et recel. Pour le parquet général, elle est « emblématique » de la politique pénale menée sur l’île en matière de probité. « Mayotte, dont on sait qu’il est le département le plus pauvre de France, qui a tant besoin d’équipements, de structures, ne mérite pas que des deniers soient détournés au profit d’intérêts privés », a insisté l’avocate générale, Françoise Toillon, avant de lancer : « Cette manière de dire : je suis élu et responsable de rien, eh bien si. C’est le moment d’assumer ses responsabilités. »
Le premier volet du dossier concerne le recrutement de Salime M’déré. Pour le parquet, l’ancien premier vice-président du Département aurait bénéficié d’un emploi à la Cadema en raison de sa proximité avec Rachadi Saindou. Plus de 39 000 euros de rémunération, pour un travail que l’accusation considère comme fictif.
À l’audience, les magistrats ont cherché des traces concrètes : des missions, des courriels, des rendez-vous, des productions. Or dès son arrivée, Salime M’déré aurait demandé à télétravailler cinq jours par semaine. « Le télétravail, c’est du travail aussi », a répondu son avocat.
L’enquête évoque également 549 mails reçus sur sa messagerie professionnelle, pour seulement 11 ouverts et 6 réponses. « À supposer que ce soit vrai, il a quand même travaillé, c’est pas zéro. » a rétorqué l’avocat du prévenu. Ce dernier explique avoir manqué de moyens matériels et obtenu son ordinateur plusieurs mois après sa prise de poste mais pour l’accusation, ces chiffres résument le soupçon d’un emploi de complaisance. Pour la défense, ils disent surtout une administration désorganisée, un poste mal défini et des moyens insuffisants.
Rachadi Saindou, lui, assure ne pas avoir imposé ce recrutement. Il aurait orienté M. M’déré vers son DGS lorsque ce dernier se serait présenté pour demander du travail. Il reconnaît avoir signé le contrat, mais affirme que le dossier avait été instruit par ses services. « Je ne me suis jamais immiscé dans l’administration », a-t-il soutenu. Le président de la cour l’a toutefois rappelé à la portée de sa signature : un élu ne peut pas se présenter comme une simple chambre d’enregistrement. Signer, c’est engager sa responsabilité.
Le second volet, plus technique, touche aux marchés publics attribués à May Environnement. La société, créée avec un capital de 1 000 euros, est apparue à l’audience comme une structure pour le moins fragile au regard des marchés obtenus. L’avocate générale s’est étonnée qu’une société portée par un ex-militaire et une esthéticienne, sans expérience évidente dans le curage ou les travaux publics, puisse se voir confier des opérations de plusieurs dizaines de milliers d’euros.
La question des liens personnels a occupé une place centrale. Les prévenus ont minimisé leur proximité, tout en reconnaissant évoluer dans la même famille politique. La défense a toutefois contesté la formulation du jugement de première instance, qui évoquait une appartenance commune aux parti Les Républicains : selon elle, leurs parcours relèvent plutôt d’une même filiation politique, passée par le RPR, l’UMP, Agir puis LR, sans que Salime M’déré ait été élu sous l’étiquette LR à Bouéni. Une nuance qui n’a pas totalement dissipé les interrogations de la cour, sur un territoire où, comme l’a résumé l’un des prévenus, « tout le monde se connaît ».
Autour de May Environnement, les liens sont apparus plus sensibles encore. Le chef d’entreprise et Rachadi Saindou évoluent dans la même équipe de football. S’y ajoutent des liens familiaux indirects. Autant d’éléments qui, pour l’accusation, rendent difficilement audible la version d’une simple relation distante ou fortuite. « 145 appels téléphoniques en deux ans, et vous dites que vous ne vous connaissiez pas ? » s’est étonné le président.
Le parquet soupçonne May Environnement d’avoir bénéficié de marchés fractionnés afin d’éviter les règles de mise en concurrence. Le dossier de Kawéni illustre, selon le parquet, le mécanisme du « saucissonnage ». La Cadema a d’abord signé un marché de 85 800 euros pour curer une partie de la rivière, mais les travaux ne permettaient pas d’aller jusqu’à la mangrove. Un second marché, de 58 800 euros, a donc suivi. Pour l’avocate générale, il ne s’agissait pas de deux besoins distincts mais d’un seul chantier de 144 600 euros, découpé artificiellement en deux. À Tsararano, le parquet relève le même soupçon : la rénovation des caniveaux aurait été découpée en quatre contrats, alors qu’elle relevait selon lui d’une seule opération dépassant les 100 000 euros et nécessitant donc une procédure plus contraignante.
La défense conteste toute intention frauduleuse. Me Thierry Gangate, avocat de Rachadi Saindou, a plaidé la désorganisation de la Cadema, une jeune intercommunalité manquant de cadres, de procédures internes et de moyens. « C’était le bordel », a-t-il résumé. Un argument renforcé par la loi du 22 décembre 2025, qui impose désormais de démontrer que la prise illégale d’intérêts a été commise « en connaissance de cause ». Autrement dit, il ne suffirait pas de reprocher à l’ancien président d’avoir signé les dossiers : il faudrait établir qu’il savait favoriser un intérêt privé.
Par la suite, la défense a choisi une ligne offensive : renvoyer la responsabilité vers une autre figure politique : Roukia Lahadji, ancienne maire de Chirongui. D’après les avocats, celle qui a instruit le dossier aurait été à la manœuvre. Une société liée à son entourage serait même intervenue en sous-traitance. Ils soutiennent que des flux financiers auraient existé entre May Environnement et Roukia Lahadji.
Autrement dit, l’ancien président de la Cadema n’aurait été ni l’architecte ni l’organisateur du fractionnement reproché, mais le signataire final d’une chaîne administrative défaillante. Le parquet, lui, estime qu’il ne pouvait ignorer les avantages accordés à une société aussi proche de son environnement personnel.
Le troisième volet concerne l’achat du véhicule de fonction de la présidence de la Cadema : un Toyota Highlander, d’une valeur de 56 180 euros. Pour le parquet, ce marché pose deux problèmes. D’abord, son montant aurait été divisé en tranches pour contourner les règles de la commande publique. Ensuite, le cahier des charges aurait été rédigé de manière trop précise : couleur grise, sièges en cuir, toit panoramique, caractéristiques proches d’un modèle déterminé pour favoriser un fournisseur.
La défense, elle, relève une contradiction dans ce raisonnement. Si la collectivité avait voulu échapper aux règles de la commande publique, pourquoi aurait-elle organisé une mise en concurrence avec un cahier des charges détaillé ?
Rachadi Saindou affirme avoir uniquement demandé un véhicule robuste. « Il me fallait une voiture costaud pour traverser les barrages et qui respecte la transition écologique », a-t-il expliqué. Mais certains critères ont retenu l’attention, notamment le toit panoramique. Pour l’accusation, difficile de voir en quoi cet équipement répondait à un impératif de sécurité ou de résistance aux caillassages. La défense répond que l’acheteur public peut définir librement ses besoins, dès lors que plusieurs véhicules disponibles à Mayotte pouvaient correspondre au cahier des charges.
Avant le fond, les avocats avaient tenté d’obtenir l’annulation d’une partie de la procédure. Ils ont dénoncé un défaut d’impartialité des enquêteurs, rappelant que Rachadi Saindou avait été gendarme réserviste et que l’enquête avait été confiée à des gendarmes de son unité. La défense a aussi évoqué un enquêteur « tout sauf impartial », qui aurait écrit à l’employeur de l’épouse de Rachadi Saindou pour suggérer des suites administratives.
L’avocate générale a demandé le rejet de ces nullités. Elle a toutefois reconnu qu’une audition avait été irrégulièrement conduite sous le statut de témoin, privant le mis en cause de certains droits. Ce procès-verbal avait déjà été annulé en première instance.
Devant la cour d’appel de Mamoudzou, le ministère public a demandé la confirmation des condamnations prononcées en première instance.
Rachadi Saindou, ancien président de la Cadema (communauté d’agglomération Mamoudzou-Dembéni), avait été condamné en juin 2024 à deux ans de prison dont un an avec sursis, sous bracelet électronique pour la partie ferme, 50 000 euros d’amende, quatre ans d’inéligibilité avec exécution provisoire et deux ans d’interdiction d’exercer dans la fonction publique avec sursis. Relaxé pour corruption, il avait été reconnu coupable de prise illégale d’intérêts, détournement de fonds publics et favoritisme. Il avait alors perdu son mandat.
Salime M’déré, ex-premier vice-président du Département de Mayotte, qui a bénéficié du contrat de travail soupçonné d’être fictif au sein de la Cadema, avait écopé d’un an de prison dont six mois avec sursis, également aménagé en détention à domicile, de 25 000 euros d’amende, de deux ans d’inéligibilité avec exécution provisoire et de deux ans d’interdiction d’exercer dans la fonction publique avec sursis. Il avait été reconnu coupable de recel de prise illégale d’intérêts et de recel de détournement de fonds publics.
La société May Environnement avait elle été condamnée pour recel de favoritisme à 10 000 euros d’amende, trois ans d’interdiction de marchés publics et à la confiscation de son camion.
Dans une plaidoirie très politique, Me Thierry Gangate a élargi le débat à la place de Mayotte dans la République. « La loi pénale doit être la même partout sur le territoire, la loi sociale aussi », a-t-il lancé, dénonçant ce qu’il considère comme une sévérité particulière envers les élus mahorais. Pour la défense, Rachadi Saindou est devenu le symbole d’une exigence pénale appliquée avec dureté dans un territoire où les collectivités fonctionnent souvent avec des moyens limités.
La cour devra désormais arbitrer entre deux récits. Pour le ministère public, celui d’un élu qui aurait utilisé ses fonctions pour favoriser des proches, des alliés ou des intérêts privés. Pour la défense, celui d’un responsable politique pris dans les défaillances d’une administration locale désorganisée, à qui l’on reproche aujourd’hui d’avoir signé des dossiers construits par d’autres.
Le délibéré sera rendu le 1er octobre.
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