Meurtre à Poroani en 2022 : onze hommes jugés aux assises des mineurs

Initialement prévu au mois d’avril, le procès avait été renvoyé en raison de la grève des avocats. Il s’est finalement ouvert ce lundi 15 juin devant la cour d’assises des mineurs de Mayotte. Jusqu’au mardi 23 juin, onze hommes comparaissent pour meurtre et tentative de meurtre, après la mort d’un jeune homme et les graves blessures infligées à deux autres, le 15 mars 2022, à Poroani, dans la commune de Chirongui. Deux des accusés étaient mineurs au moment des faits. Quatre sont détenus, les sept autres comparaissent sous contrôle judiciaire.

Dès la matinée, la cour a écarté le huis clos. Le procès se tiendra donc publiquement. « On va passer six jours à étudier ce qu’il s’est passé, qui a fait quoi », a rappelé la présidente, après l’exposé des faits.

En visioconférence, le directeur d’enquête a retracé le fil de cette soirée de mars 2022. Selon ses explications, plusieurs jeunes venus de Doujani seraient montés à Miréréni « pour en découdre » avec des jeunes de la commune. Tandis qu’ils prennent la fuite en direction du bord de mer, trois d’entre eux auraient demandé de l’aide à un automobiliste. Le conducteur les auraient finalement emmenés à Poroani, où ils auraient été « accueillis » par des habitants.

C’est là, selon l’enquête, que la soirée bascule. Les trois jeunes auraient été arrêtés, ligotés, puis conduits sur un chemin non loin de la mangrove. Le gendarme décrit des violences particulièrement graves : coups de barre de fer, de poing, de pied, usage d’un parpaing. Les victimes auraient aussi été sommées de faire une dernière prière, la chahada.

Le plus âgé aurait ensuite été détaché, tiré jusqu’au bord de la mangrove, puis de nouveau frappé. Les enquêteurs évoquent une intention de le noyer. Les deux autres auraient, selon cette même version, également dû subir le même sort, avant que l’arrivée des gendarmes ne mette fin aux violences. Sur place, les militaires découvrent deux jeunes « groggy ». Un troisième est retrouvé plus loin, inconscient et grièvement blessé. Évacué le lendemain vers La Réunion, il décédera à son arrivée.

L’affaire a donné lieu à plusieurs vagues d’interpellations. Lors des premières gardes à vue, les mis en cause auraient globalement minimisé leur implication. Un seul aurait livré un récit plus détaillé. Le directeur d’enquête a aussi évoqué le rôle d’un Qashqai blanc. Il aurait été utilisé pour faire identifier les trois jeunes, afin de s’assurer qu’il s’agissait bien de ceux qui étaient recherchés. Le conducteur du véhicule, ancien policier adjoint, n’est cependant pas présenté comme ayant pris part aux coups.

L’alerte avait été donnée par un habitant, qui avait appelé la gendarmerie en indiquant que des personnes étaient « en train de se faire tuer » à Poroani. Selon l’enquêteur, cet homme aurait ensuite rencontré des difficultés avec une partie de la population et aurait dû quitter la commune.

Au cœur des débats apparaît ainsi la question d’une forme de justice parallèle. Interrogé sur les réactions collectives à Poroani, le gendarme a expliqué que, lors de certains événements, des habitants avaient la réputation d’organiser leur propre surveillance et de rendre « leur propre jugement » contre ceux qui venaient semer le trouble.

Les propos attribués au maire de Chirongui, sorti de la mairie ce soir-là, ont également été rapportés. Selon la traduction citée à l’audience, il aurait déclaré en kibushi que les « frères de Poroani » avaient bien agi en intervenant rapidement et en administrant « le médicament », autrement dit la punition, aux auteurs des faits. L’élu conteste avoir tenu ces propos et met en cause une mauvaise traduction.

“Comment, pour une histoire idiote de 20 euros, on en arrive à un mort et deux blessés ?”

Dans l’après-midi, la cour a entendu une femme présentée comme étant au cœur du différend initial. Robe rouge, voile rose, elle s’est avancée à la barre avant de se retourner vers les accusés. À la demande de la présidente, elle a désigné plusieurs hommes qu’elle dit connaître parmi ceux assis derrière elle.

Son témoignage ramène l’audience à ce qui aurait précédé l’engrenage. Elle raconte d’abord une agression sexuelle dont elle dit avoir été victime quelques jours avant les faits. « Quand il est arrivé devant moi, il a touché mon sexe. Il m’a tirée, j’ai dit tu m’as fait mal. Il m’a menacée, il m’a dit : qu’est-ce que tu vas faire ? J’ai crié. Des gens sont venus », a-t-elle relaté. Elle dit ensuite être allée raconter les faits à la mère du jeune homme concerné, avant de se rendre à l’hôpital puis à la gendarmerie. La mère serait venue présenter ses excuses.

Mais une autre histoire, plus dérisoire en apparence, est aussi revenue dans les débats : celle d’un téléphone prêté, dans la coque duquel se trouvaient 20 euros. L’argent aurait disparu. Une dispute aurait éclaté. Là encore, selon la témoin, la mère du jeune homme aurait fini par rembourser les 20 euros et présenter des excuses.

Trois jours plus tard, le 15 mars, la situation dégénère. Siti Rachadi raconte avoir entendu du bruit près de chez elle après l’agression à Miréréni. Des personnes l’auraient accusée d’avoir « envoyé les délinquants ».

La présidente a résumé l’un des enjeux du procès en une phrase : « Je veux comprendre comment, pour une histoire idiote de 20 euros, on en arrive à un mort et deux blessés. »

Les débats doivent désormais permettre de déterminer le rôle précis de chacun des onze accusés dans cette nuit de violences, entre accusations de vengeance collective, responsabilités individuelles et climat de tensions entre villages.

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Amelie Constant
Journaliste

Passionnée par la petite et la grande histoire d'hier et d'aujourd'hui j'aime raconter le quotidien des personnes qui fondent un territoire.

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