Candidat malheureux à l’élection présidentielle dans l’Union des Comores, l’avocat franco-comorien Saïd Larifou internationalise aujourd’hui son combat en faveur de la bonne gouvernance dans son pays. Proche des dirigeants actuels du Sénégal, il préside l’Institut du Droit International Africain et de la Bonne Gouvernance (IDIABG).
Cette nouvelle structure l’a récemment conduit à exprimer une opinion qui a fortement déplu aux maires de Mayotte. Ces derniers n’ont d’ailleurs pas manqué de faire connaître leur mécontentement à travers une motion rendue publique la semaine dernière. L’avocat revient sur cette polémique et appelle à la désescalade ainsi qu’à un dialogue constructif avec Mayotte.
Flash Infos : Maître Larifou, votre récente tribune sur l’avenir des relations entre les pays africains, ainsi qu’entre les nations de l’océan Indien, a suscité une vive colère chez les élus mahorais. N’avez-vous pas le sentiment d’avoir ravivé un débat stérile vieux de cinquante ans, ou du moins de ne pas avoir suffisamment replacé chaque élément dans son véritable contexte ?
Saïd Larifou : Je ne suis pas intervenu pour raviver un débat ancien, mais précisément pour contribuer à en sortir. Depuis plus d’un demi-siècle, les postures, les déclarations de principe et les affrontements verbaux n’ont permis ni de résoudre le différend ni d’améliorer durablement la vie des populations concernées.
Ma démarche est différente. Elle consiste à ouvrir un espace de réflexion serein, où le droit international, la responsabilité politique, la coopération régionale et l’intérêt des peuples prennent le pas sur les passions.
Ma réponse du 23 juillet à l’Association des maires de Mayotte s’inscrivait dans cet esprit. Elle ne visait ni les Mahoraises et les Mahorais, pour lesquels j’ai du respect, ni les institutions françaises. Elle invitait simplement à reconnaître qu’aucun différend international ne peut être résolu durablement par les invectives ou les motions de condamnation.
Notre région mérite aujourd’hui une diplomatie de responsabilité, de confiance et de construction, plutôt qu’une diplomatie de confrontation.
F.I. : Vous qui souhaitez prendre de la hauteur face à un dialogue de sourds qui dépasse la France, l’ONU et l’Union africaine, n’avez-vous pas le sentiment que les autorités comoriennes se trompent de méthode depuis 1975 ? Jean-Luc Mélenchon, candidat déclaré à la succession d’Emmanuel Macron, suggérait récemment à Moroni de commencer par se faire aimer des Mahorais avant d’espérer être désiré par eux. Quel est votre sentiment à ce sujet ?
S.L. : Je pense effectivement qu’il est nécessaire d’avoir le courage d’évaluer lucidement les résultats des politiques conduites depuis 1975. Le constat est clair : les méthodes employées n’ont pas permis de rapprocher les positions ni d’ouvrir une perspective de règlement durable.
Pour autant, remettre en cause une méthode ne signifie pas renoncer aux principes. Une diplomatie moderne doit demeurer fidèle au droit tout en sachant faire évoluer ses moyens d’action.
Je comprends le sens de l’observation de Jean-Luc Mélenchon lorsqu’il évoque la nécessité de gagner la confiance des Mahorais. La confiance ne se décrète pas, elle se construit. Elle suppose que l’Union des Comores poursuive résolument le renforcement de l’État de droit, de la démocratie, de la bonne gouvernance et du développement.
L’influence diplomatique ne repose pas seulement sur des revendications ; elle se construit également par l’exemplarité. C’est cette voie que je défends.
F.I. : Les maires de Mayotte vous accusent d’instrumentaliser cette cause à des fins personnelles et de troubler le climat de reconstruction après le cyclone Chido. Que leur répondez-vous ?
S.L. : Je comprends que, dans un contexte marqué par les épreuves traversées par Mayotte, certaines prises de position puissent susciter des réactions. Toutefois, je récuse fermement l’idée selon laquelle ma démarche relèverait d’une quelconque instrumentalisation personnelle.
Depuis de nombreuses années, mon engagement est constant en faveur du droit, de la démocratie, de la médiation et de la bonne gouvernance. Mes interventions s’inscrivent dans cette continuité. Elles ne sont dirigées ni contre les Mahoraises et les Mahorais, ni contre la France. Elles traduisent la conviction qu’aucun différend durable ne peut être résolu autrement que par le dialogue, le respect mutuel et le droit.
À la suite du cyclone Chido, j’ai exprimé sans réserve ma solidarité avec toutes les victimes. Face aux catastrophes naturelles, aux défis climatiques et aux drames humains, nos peuples découvrent chaque jour davantage qu’ils partagent un destin régional.
C’est précisément dans ces moments que la coopération doit l’emporter sur les antagonismes. La paix n’est jamais une menace pour la reconstruction ; elle en est la condition.
F.I. : La demande adressée au préfet de Mayotte de surveiller vos initiatives publiques vous inquiète-t-elle ?
S.L. : Non. Dans un État de droit, le débat d’idées est une liberté fondamentale. Il appartient naturellement aux autorités publiques de veiller au respect de l’ordre public, mais il appartient tout autant à chacun de pouvoir exprimer, de manière pacifique et responsable, une réflexion sur une question internationale.
Toutes mes prises de position s’inscrivent dans le respect du droit français, du droit international et de la Charte des Nations unies. Elles excluent toute forme de provocation ou d’appel à la violence.
Je demeure convaincu que les grandes questions diplomatiques se résolvent par la parole, la négociation et la confiance, jamais par la censure ou l’intimidation. La démocratie se renforce lorsqu’elle accepte le débat respectueux.
F.I. : Le temps a passé depuis la célèbre phrase de François Mitterrand : « Les Comoriens sont ici et ils sont là-bas », sans que la France ne s’engage véritablement dans un règlement de fond. Mesurez-vous concrètement le désastre humain qu’a engendré cette situation, avec ces milliers de morts, impossibles à recenser, dans le bras de mer séparant les Comores de Mayotte ? Pourquoi l’État souverain des Comores s’obstine-t-il, selon vous, à entretenir cette tragédie en se drapant dans une posture que beaucoup de Mahorais perçoivent comme celle d’un néo-envahisseur ?
S.L. : La disparition de milliers de femmes, d’hommes et d’enfants dans le bras de mer séparant les autres îles de Mayotte constitue l’une des plus grandes tragédies humaines de notre région. Devant une telle souffrance, il n’y a ni victoire politique ni satisfaction juridique possibles. Il n’y a qu’un devoir de responsabilité. Ces drames trouvent leur origine dans une combinaison de facteurs : les difficultés économiques, les insuffisances de gouvernance, les déséquilibres de développement, les contraintes migratoires et l’absence, jusqu’à présent, d’une approche régionale suffisamment ambitieuse.
C’est précisément pour cette raison que je plaide en faveur d’un dialogue renouvelé entre les Comores, la France, Mayotte et l’ensemble des partenaires régionaux. Notre priorité commune devrait être de sauver des vies, de créer des perspectives pour la jeunesse et de construire un espace régional de stabilité, de prospérité et de solidarité. Aucune considération politique ne doit faire oublier l’impératif de protéger la vie humaine.
F.I. : Croyez-vous sincèrement que les Mahorais puissent un jour renoncer à leur refus de partager un destin politique commun avec les autres îles de l’archipel ?
S.L. : Je respecte profondément les Mahoraises et les Mahorais, leur histoire, leurs préoccupations et les choix qu’ils expriment. Ce respect est indispensable si l’on souhaite instaurer un dialogue sincère.
En revanche, je crois qu’il convient de distinguer le débat juridique international des relations humaines entre les populations. Les différends entre États ne doivent jamais conduire à opposer des peuples qui partagent une histoire, une culture, des liens familiaux et un même espace géographique.
L’avenir ne se construira ni dans la contrainte ni dans le déni des réalités. Il reposera sur la capacité de chacun à bâtir des coopérations concrètes dans les domaines de la sécurité maritime, de l’environnement, de la santé, de l’économie, de l’enseignement supérieur et de la circulation des savoirs.
Mon ambition n’est pas d’imposer une vision à qui que ce soit. Elle est de contribuer à créer les conditions d’une confiance retrouvée, afin que les générations futures puissent vivre dans un climat de paix, de respect mutuel et de coopération. C’est, à mes yeux, la véritable responsabilité des dirigeants de notre région.
F.I. : L’État comorien a-t-il réellement cherché à récupérer Mayotte par la force ou s’agit-il plutôt d’un jeu diplomatique savamment entretenu entre Paris et Moroni, au détriment du peuple comorien, qui subit depuis plus d’un demi-siècle les conséquences de régimes autoritaires ?
S.L. : Je pense que la question de Mayotte a parfois été utilisée, de part et d’autre, comme un sujet de politique intérieure plutôt que comme un véritable dossier diplomatique. Cette situation n’a servi ni les intérêts des populations ni ceux de la stabilité régionale.
Le moment est venu de sortir de cette logique. Une politique étrangère responsable doit être guidée par une vision stratégique, fondée sur le droit, la confiance mutuelle et la recherche de solutions durables.
Je plaide pour que les Comores se dotent d’une véritable doctrine diplomatique sur l’océan Indien, dépassant le seul différend de Mayotte pour intégrer les enjeux de sécurité maritime, de développement, d’environnement, de mobilité et de coopération régionale.
F.I. : Dans votre réponse à la colère des élus mahorais, vous avez défendu l’idée d’un dialogue tripartite respectueux, ce qui est tout à votre honneur. Toutefois, vous continuez de contester le choix démocratiquement exprimé à plusieurs reprises par les Mahorais. Or, par son statut français et européen, Mayotte constitue aujourd’hui l’un des principaux moteurs géopolitiques, géostratégiques, économiques et sociaux de cette région. Pensez-vous que la position défendue par les Comores soit tenable à long terme ?
S.L. : Toute politique doit être appréciée à l’aune de ses résultats. Si une stratégie ne produit pas les effets attendus après plusieurs décennies, il est légitime de s’interroger sur ses méthodes, sans renoncer pour autant aux principes qui la fondent.
Je crois que l’Union des Comores gagnerait à développer une diplomatie d’influence fondée sur la qualité de sa gouvernance, le dynamisme de sa diaspora, son potentiel économique, son rayonnement universitaire et son engagement régional. Le respect du droit international est parfaitement compatible avec une approche pragmatique, moderne et tournée vers l’avenir.
F.I. : Plusieurs États africains ont désormais cessé de considérer l’Union des Comores comme un ensemble indivisible de quatre îles. Ils développent progressivement des partenariats avec Mayotte, sans tenir compte des protestations du ministère comorien des Affaires étrangères. N’est-il pas temps de tourner la page d’un différend vieux de plus de cinquante ans pour construire une coopération plus constructive ?
S.L. : Le monde évolue rapidement et les pratiques diplomatiques également. Nous devons regarder cette réalité avec lucidité plutôt que de la nier. Cela ne signifie pas l’abandon des principes juridiques, mais l’adaptation de nos instruments diplomatiques.
Les Comores disposent de nombreux atouts au sein des organisations africaines et régionales. Elles doivent les mobiliser avec davantage d’efficacité afin de devenir une véritable force de proposition plutôt qu’une simple partie à un différend.
L’influence se construit aujourd’hui par la coopération, la crédibilité et la capacité d’initiative. Elle doit également s’inscrire dans le respect du droit international et des résolutions internationales, dont la violation est souvent à l’origine des conflits.
F.I. : Vous défendez un idéal démocratique aux Comores, alors même que cette notion semble encore peiner à s’imposer dans l’esprit d’une partie de vos compatriotes. N’avez-vous jamais le sentiment de mener un combat perdu d’avance ?
S.L. : Je n’ai jamais considéré que le combat pour la démocratie pouvait être vain. L’histoire démontre que les avancées démocratiques sont souvent longues et exigeantes, mais qu’elles finissent toujours par produire leurs effets lorsqu’elles reposent sur la persévérance et le respect des principes.
Je demeure convaincu que la crédibilité internationale des Comores dépendra avant tout de la solidité de ses institutions, de l’indépendance de sa justice, du respect des libertés publiques et de l’État de droit. Une diplomatie forte commence toujours par un État exemplaire.
F.I. : Que dire de ces dignitaires des régimes successifs de Moroni qui dénoncent avec virulence le choix des Mahorais, alimentent quotidiennement un discours hostile à leur égard, tout en venant, parfois discrètement, se faire soigner dans les hôpitaux mahorais avec le concours de l’ambassade de France à Moroni ? Cette attitude vous paraît-elle respectueuse envers le citoyen comorien ordinaire, à qui l’on demande de rejeter Mayotte ?
S.L. : Je comprends que cette situation puisse susciter de l’incompréhension. Lorsqu’un État n’est pas en mesure d’offrir à ses citoyens des services essentiels de qualité, il doit avoir l’humilité d’en tirer les conséquences et d’engager les réformes nécessaires.
Notre priorité devrait être de renforcer durablement notre système de santé afin que chaque Comorien puisse être soigné dignement dans son propre pays.
La bonne gouvernance consiste d’abord à répondre aux besoins fondamentaux de la population avec transparence, responsabilité et équité.
F.I. : Un autre sujet alimente les tensions : l’exclusion de Mayotte des organisations régionales de l’océan Indien, voulue par les Comores. Comment expliquer au reste du monde cette volonté affichée de fraternité envers les Mahorais tout en les écartant systématiquement des instances régionales ? N’y a-t-il pas là un paradoxe que ni l’ONU ni l’Union africaine ne parviennent à résoudre ? Cette stratégie ne dessert-elle pas finalement les intérêts des Comores elles-mêmes ?
S.L. : Je pense que la coopération régionale ne doit jamais être prise en otage par les différends politiques ou géopolitiques.
Les défis auxquels nous sommes confrontés — changement climatique, sécurité maritime, développement économique, santé publique ou protection de l’environnement — concernent l’ensemble des peuples de l’océan Indien.
Il est donc dans l’intérêt de tous de favoriser les espaces de dialogue et de coopération, sans préjudice des positions juridiques de chacun. La coopération régionale renforce la confiance ; elle ne l’affaiblit pas.
F.I. : La position de l’Union des Comores à l’égard des athlètes mahorais apparaît, pour beaucoup, incompréhensible. Le matin, on revendique une population et un territoire ; l’après-midi, on s’oppose à leur participation aux compétitions régionales. Finalement, Jean-Luc Mélenchon n’avait-il pas raison lorsqu’il invitait les autorités comoriennes à commencer par gagner le cœur des Mahorais ?
S.L. : Le sport doit demeurer un langage universel de fraternité, de respect et de dépassement de soi. Les jeunes générations ne doivent pas supporter les conséquences de différends politiques qui les dépassent.
Favoriser les rencontres sportives, culturelles et universitaires constitue, au contraire, un investissement dans la paix et la compréhension mutuelle.
Nous devons multiplier les occasions de rapprochement entre les peuples plutôt que les motifs de division.
F.I. : Parlons de l’ancien président comorien Ahmed Abdallah Mohamed Sambi, dont le souvenir demeure particulièrement négatif chez de nombreux Mahorais. Pensez-vous que le traitement judiciaire qui lui est réservé puisse convaincre ces derniers des vertus de la démocratie comorienne, eux qui vivent depuis plus de cinquante ans sous les institutions françaises et européennes ?
S.L. : Au-delà de toute considération politique ou partisane, le respect des droits fondamentaux, des garanties judiciaires et de l’indépendance de la justice constitue une exigence universelle.
Toute atteinte à ces principes fragilise la crédibilité internationale d’un État et nourrit les interrogations de ses partenaires comme de ses propres citoyens.
Je demeure convaincu que l’avenir des Comores passe par une justice indépendante, une démocratie apaisée et des institutions fortes. C’est cette évolution qui permettra à notre pays de renforcer son autorité morale, sa crédibilité diplomatique et sa capacité à dialoguer sereinement avec tous ses partenaires, y compris Mayotte et la France.
Mon ambition n’est pas de faire triompher un camp sur un autre. Elle est de contribuer à faire émerger une nouvelle vision pour notre région : une vision où le droit éclaire la politique, où la démocratie renforce la crédibilité des États, où la coopération l’emporte sur la confrontation et où les générations futures héritent d’un océan Indien de paix, de prospérité et de confiance.
C’est cette voie que je continuerai de défendre avec constance.
Journaliste politique & économique


































