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Pénurie de poisson à Mayotte : les pêcheurs n’excluent pas une manifestation de grande envergure pour paralyser l’île et se faire entendre des autorités

Un vent de colère souffle contre la préfecture et le service des Affaires maritimes dans le secteur de la pêche à Mayotte. Placée sous embargo par l’ancien délégué du gouvernement, François-Xavier Bieuville, avant même le cyclone Chido en 2024, la profession subit une agonie, lente mais sûre. Des entreprises, mais aussi des familles entières, sont irrémédiablement brisées. Dégoûtés par le sort qui leur est imposé, les marins-pêcheurs sont livrés à leur triste sort, partagés entre résignation et révolte face à l’interdiction qui leur est faite de partir en mer pour pratiquer leur métier.

Ils crient au scandale et dénoncent une mainmise de La Réunion sur la zone économique exclusive de Mayotte, orchestrée depuis Paris à leur détriment, sans que la classe politique mahoraise n’ose, à leurs yeux, contester cet état de fait.

L’information circule dans l’île depuis plusieurs semaines et s’invite désormais sur les places publiques, dans les foyers et dans les mosquées : il serait devenu quasiment impossible de se procurer du poisson sur le territoire. Les congélateurs sont vides, tout comme les étals des halles de pêche, des halles à marée et de certains petits marchés à ciel ouvert dans les villes et villages mahorais.

« La pêche se meurt à Mayotte et c’est l’État français qui a décidé cela pour favoriser les armateurs réunionnais et européens. » C’est Abdoul Karim Saïd Nidhoim, président du syndicat des pêcheurs de Petite-Terre, qui sonne le glas devant un parterre de ses adhérents réunis sur le front de mer de Four-à-Chaux, à Labattoir. Attroupés autour d’un jeu de dominos, sous un préau miraculeusement rescapé du cyclone Chido, ils s’abritent du soleil ardent de la mi-journée en cette période de saison chaude.

Les mots sont forts, mais savamment choisis pour lancer un cri de ras-le-bol en direction des autorités compétentes. Et s’ils sont forts, ils ne reflètent pas moins une réalité dans laquelle le territoire se trouve plongé depuis deux ans, malgré les vagues successives de protestation et d’indignation des professionnels et des consommateurs mahorais.

Sous prétexte de mise en place de la réglementation européenne, une place nette serait faite dans et hors du lagon, dans les eaux territoriales du 101ᵉ département français, mis au pas, selon les pêcheurs, par les gouvernements successifs du second quinquennat d’Emmanuel Macron, dans l’objectif clairement affiché et assumé d’en faire une colonie de La Réunion.

Ils se disent victimes d’un harcèlement administratif et judiciaire

Les pêcheurs dénoncent un harcèlement administratif et judiciaire destiné, selon eux, à les décourager de pêcher dans l’espace maritime de leur propre île.

Tout ce qui rapporte un peu d’argent doit, coûte que coûte, échapper aux autochtones et ce n’est certainement pas Manuel Valls, ancien ministre des Outre-mer et, selon ses détracteurs, chantre de cette théorie, qui dira le contraire. Ils lui reprochent notamment d’être allé jusqu’à préférer Saint-Denis de La Réunion pour y organiser ses conférences de presse après des visites de terrain à Mayotte.

« Qui n’a pas compris le sens du vent qui souffle sur ce territoire est très mal barré. L’État nous enterre vivants sans gêne aucune et sans considération pour ce que nous sommes avant tout : des hommes et des femmes qui ne demandent qu’à bien vivre sur leur île natale », avance d’une voix nasillarde Aboubacar Mahamoud, nom d’emprunt demandé par l’intéressé par crainte de subir des pressions administratives ou des contrôles accrus du service des Affaires maritimes, devenu, avec le temps, la bête noire de toute la corporation sur l’archipel.

Et pour cause, selon les pêcheurs : les contrôles sont jugés innombrables et quotidiens, tandis que les verbalisations se multiplient. Ces derniers évoquent « un harcèlement destiné à les décourager de la pratique de leur métier ».

Rien qu’à Four-à-Chaux, une cinquantaine d’embarcations serait frappée d’une interdiction de reprendre la mer, car jugée non conforme à la réglementation européenne.

« Bientôt, nous allons nous nourrir de poissons en caoutchouc made in China ou Brazil pour remplir nos panses et celles de nos enfants, puisque la préfecture ne veut pas que nous les nourrissions de poissons frais issus de notre mer », avance, un brin provocateur, Ahamad, un autre marin-pêcheur, excédé de ne plus pouvoir exercer son métier.

Il parle carrément d’un système qui serait monté crescendo, avec, au centre du jeu, une politique d’intimidation des Mahorais, à l’intérieur comme à l’extérieur du lagon.

« Cela a commencé par des contrôles renforcés sur la route des bancs du Geyser et de la Zélée. Ensuite, des amendes élevées et des jugements dans des tribunaux à La Réunion, en présentiel ou par contumace. En attendant, nos élus nous regardent sombrer, impuissants à élever la voix pour défendre notre activité. Aujourd’hui, la situation est allée très loin, trop loin, avec des enjeux inconnus de nous, gens ordinaires », raconte-t-il.

Le banc poissonneux de la Zélée, proche de Mayotte, doit-il rester une réserve de pêche pour des marins réunionnais situés à des milliers de kilomètres ?

Il montre du doigt les 50 navires de pêche immobilisés dans la baie de Four-à-Chaux, certains ayant été retirés de la mer et retournés sur le sable brûlant de la plage attenante.

Abdoul Karim Saïd Nidhoim reprend la parole pour expliquer qu’il n’a de cesse de multiplier les allers-retours entre le front de mer de Labattoir et le siège des Affaires maritimes à Foungoujou, le long du boulevard des Crabes qui mène au rocher de Dzaoudzi.

« J’essaie inlassablement de les sensibiliser au drame que nous vivons, mais mon sentiment actuel est que c’est peine perdue », affirme-t-il, avant d’ajouter : « Ces 50 embarcations représentent 50 entreprises en cessation d’activité, du personnel au chômage prolongé depuis deux ans et des familles en souffrance et en difficulté économique qu’elles n’ont jamais souhaitée. »

Plus explicite, le syndicaliste nous apprend que cette petite flottille de kwassas alimente une très grosse partie du marché mahorais du poisson sur les deux îles habitées du département.

« Nous avions négocié un moratoire avec le directeur adjoint des Affaires maritimes, qui vient hélas de quitter le territoire, en attendant de pouvoir acquérir de nouvelles embarcations répondant aux nouvelles normes exigées. Un document a été élaboré, que j’ai paraphé au nom des pêcheurs, mais il est resté sans suite parce qu’au dernier moment, l’ancien préfet de Mayotte, François-Xavier Bieuville, a refusé d’y apposer sa signature. »

Abdoul Karim Saïd Nidhoim balance une autre accusation : « L’ancien préfet nous a ouvertement dit que La Réunion s’oppose à la présence de pêcheurs mahorais sur le haut-fond de la Zélée, qui doit rester une réserve pour les pêcheurs réunionnais ! »

Un langage qui a eu l’effet immédiat de courroucer l’ensemble des pêcheurs présents à Four-à-Chaux, ce jeudi 10 octobre 2026, lesquels s’insurgent collégialement contre cette prétention et s’interrogent : laquelle, de Mayotte ou de La Réunion, se situe le plus près de ce banc poissonneux ?

« Voilà, les Mahoraises et les Mahorais savent pourquoi les services de l’État ont opté pour asphyxier la profession de pêcheur sur ce territoire. »

Une fois cela dit, il interpelle ouvertement les élus mahorais dans leur ensemble et leur demande s’ils avaient, le cas échéant, négocié avec l’État une mise sous tutelle de Mayotte par le département voisin de La Réunion.

Une nouvelle flottille de bateaux de pêche impossible à acquérir pour un pêcheur mahorais

Il n’est pas le seul à se poser une telle question. À Mamoudzou, le sujet revient sans cesse dans les discussions, notamment après qu’une société réunionnaise a tenté de prendre le contrôle de la COPEMAY, la coopérative de pêche qui a failli mettre la clé sous la porte récemment en raison d’une mauvaise gestion.

Aux dernières nouvelles, la manœuvre aurait été déviée de sa trajectoire et un simple statut d’observateurs aurait été accordé à ces investisseurs qui se proposaient d’injecter des liquidités dans l’activité de cette coopérative mythique de Mayotte.

Dans leur ensemble, les pêcheurs dénoncent des complicités locales dans ce qu’ils considèrent comme une volonté délibérée d’évincer les autochtones de ce marché jugé juteux.

« Nous avons compris cela lorsqu’il nous a été expliqué qu’il nous fallait acquérir des embarcations d’une valeur individuelle de 300 000 euros, subventionnées à hauteur de 60 %. À aucun moment, notre département ne s’est demandé lequel de ses pêcheurs pourrait consentir à un tel sacrifice après la catastrophe du cyclone Chido. C’est simple : nous devons faire un choix entre nourrir nos familles ou relancer notre activité professionnelle. »

Autre élément important rendu public hier par le président du syndicat des pêcheurs de Petite-Terre : l’obligation qui leur serait faite de ne pouvoir embarquer que deux jerricans de carburant à chaque sortie en mer, de sorte à s’assurer qu’ils ne puissent pas se déplacer hors du lagon.

« Avec ça comme seule réserve, vous n’atteindrez même pas la pointe de Mtsahara, dans le nord de l’île, si vous venez de Petite-Terre », fait remarquer un autre pêcheur qui suivait les déclarations de son président.

Leur seul espoir de limiter la casse dans ce qu’ils considèrent comme le naufrage programmé de la pêche à Mayotte réside dans la reconstitution de dispositifs de concentration de poissons (DCP) autour de l’île, grâce à un financement de 150 000 euros apporté par la Fondation de France.

« C’est du concret. Deux tiers de la somme nous ont déjà été versés et nous sommes très reconnaissants vis-à-vis de nos généreux donateurs », avance Abdoul Karim Saïd Nidhoim.

Face au désespoir dont ils se disent victimes, les pêcheurs mahorais discutent désormais de la forme à donner à des actions coup de poing pour manifester leur ras-le-bol contre le confinement qui leur serait imposé par la préfecture de Mayotte.

Ils mettent en garde contre une manifestation de protestation de très grande ampleur, qui pourrait aller jusqu’à paralyser l’île, avec l’adhésion des consommateurs mahorais.

Donc, à bon entendeur, salut !

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