Le voilà arrivé au sommet de son art, sur la première marche du podium mondial dans sa discipline, le javelot ! Soultoini Ali a porté haut les couleurs de Mayotte dans la nuit de dimanche à lundi, en remportant le titre de champion du monde Masters d’athlétisme à Daegu, en Corée du Sud. Sur place, le public exulte et les félicitations affluent de toutes parts. Certaines délégations ne cachent pas leur regret qu’un titre aussi prestigieux revienne à un athlète venu d’un territoire du bout du monde, une île encore méconnue de nombreuses nations sportives.
L’athlète mahorais s’est imposé face à quelque 11 000 sportifs issus de 106 pays. Une performance qui force le respect.
« Je l’ai fait. Je ne sais pas trop comment j’ai fait pour y arriver, mais j’ai prouvé à la jeunesse mahoraise que cela était possible ! » Ce sont les premiers mots prononcés par l’athlète, aux environs de 3 heures du matin ce lundi, au micro de Flash Infos, à peine son exploit réalisé.
Lui qui est d’un naturel très réservé, presque timide, Soultoini Ali n’a cette fois-ci pas caché sa joie débordante. Malgré les innombrables difficultés qu’il a dû surmonter pour préparer les différentes compétitions auxquelles il a participé ces derniers mois, tant à l’échelle nationale qu’européenne, il a réussi à transformer son rêve en réalité.
Le sportif, devenu une véritable figure emblématique pour les Mahorais, s’est imposé grâce à un jet de 57,94 mètres, devançant largement ses deux principaux challengers, un Letton et un Allemand, auteurs respectivement de 56,12 mètres et 53,83 mètres. Une prouesse qu’il doit à son acharnement au travail et à son abnégation sans faille.
« On ne devient pas champion du monde par hasard, c’est le fruit d’un énorme travail. Le mec a derrière lui un historique, un palmarès qui parle », plaide un internaute sur les réseaux sociaux, dès que la nouvelle a été rendue publique et est devenue virale sur Facebook.
Évidemment, cette personne n’a pas tort. Soultoini Ali détient un palmarès exceptionnel, d’autant plus remarquable pour un athlète contraint de s’entraîner dans des conditions difficiles sur un territoire où la politique de développement du sport reste, selon de nombreux observateurs, largement insuffisante.
Les critiques portent notamment sur l’absence d’une véritable politique publique permettant d’accompagner les sportifs de haut niveau dans leur préparation et leur épanouissement. Certains dénoncent une tendance à privilégier les infrastructures et les événements ponctuels plutôt qu’un accompagnement durable des athlètes.
Soultoini Ali mérite mille fois la reconnaissance de son île natale et de résidence, mais également celle de toute la nation française.
Un manque flagrant de volonté politique en faveur du développement sportif dénoncé par le public
Ce titre de champion du monde, il vient de le conquérir face à 11 000 athlètes issus de 106 pays.
« Ce n’est pas tous les jours qu’un territoire détient un titre mondial grâce à la performance de l’un de ses citoyens. Je comprends aisément que des sportifs suédois, lettons, norvégiens, américains, chinois ou taïwanais puissent lui envier sa nouvelle posture », confie un ancien footballeur de l’équipe des Cols bleus de Labattoir.
L’athlète de Passi-Kéli a été dix fois champion de France dans trois catégories différentes au sein de sa discipline. Son palmarès compte également trois médailles de bronze, sept titres de vice-champion de France, une médaille de bronze aux Jeux des Îles de l’océan Indien (JIOI) en 2003, une autre en 2007 à Madagascar, une médaille d’argent en 2015, ainsi qu’une médaille d’or aux JIOI en 2019 à Madagascar et une autre à l’île Maurice en 2023.
Il a également été vice-champion du monde en 2024 en Suède, avant de décrocher, ce week-end à Daegu, le titre de champion du monde.
Cette liste d’exploits ne tient évidemment pas compte des différents meetings et compétitions de moindre importance qu’il a remportés au niveau local, régional ou national.
« Il a un courage de fer, cet homme. Une abnégation et des valeurs à transmettre aux jeunes générations. Il est un exemple à suivre pour eux, que malheureusement nos personnalités politiques ne retiennent toujours pas et ne retiendront sans doute jamais. Ils attendent qu’il aille les voir, peut-être mendier une subvention, alors que c’est à eux de l’appeler et de demander à le rencontrer », observe Mahamoud Soumaïla Ibrahim, un habitant de Cavani, voisin du complexe sportif du même nom.
À l’instar de centaines d’internautes depuis la nuit de dimanche, il fustige la classe politique mahoraise pour son « manque flagrant de volonté » à contribuer réellement au développement du sport de haut niveau dans l’île.
« Pour un territoire aussi pauvre que le nôtre, il n’y a pas mieux que les disciplines sportives pour réussir à rayonner à travers le monde. Par vanité, certains élus s’offrent même le luxe de faire construire deux ou trois gymnases dans leur village ou leur canton. Malheureusement, ils ne seront sans doute jamais entretenus et tomberont en décrépitude, dans une totale absence de politique de développement permettant de faire émerger des pépites comme Soultoini Ali. Dans cette île, nous aimons cultiver l’esprit de la médiocrité et nous réussissons à nous donner bonne conscience par-dessus le marché. »
Cette personne ne saurait mieux dire, tant ses propos font écho à une réalité souvent dénoncée sur le terrain. Les communes, les intercommunalités, le Département-Région ou encore les services de l’État placeraient ainsi, selon ces critiques, la charrue avant les bœufs.
Aucun élu mahorais n’a daigné passer un coup de fil à l’heureux champion du monde
Ces différentes institutions se sont agitées de toutes parts il y a deux ans pour, soi-disant, se battre afin d’accueillir les Jeux des Îles de l’océan Indien à Mayotte en 2027. Quelques-unes se sont même lancées dans des travaux pharaoniques dont l’avenir reste incertain.
Il a fallu que l’organisation de cette compétition régionale soit attribuée aux Comores pour que cet engouement retombe dans l’oubli, comme des momies égyptiennes.
« Où en sommes-nous dans la préparation de nos futures championnes et de nos futurs champions ? Nulle part ? Des millions d’euros sortis des poches des contribuables français de Mayotte ont été engloutis dans les ambitions démesurées de nos hommes politiques, alors en campagne électorale, pour déboucher, une fois de plus, sur des échecs patents », interroge Abdoul-Hamid Charif, rencontré vendredi en début d’après-midi à la gare maritime de Mamoudzou.
Pour lui, un athlète du niveau de Soultoini Ali n’a pas à quémander un rendez-vous auprès d’un responsable politique. C’est à ces derniers de s’approcher de lui et d’aller à sa rencontre.
« Lorsqu’un événement aussi important que cette finale mondiale d’athlétisme en Corée du Sud se produit, on ne tergiverse pas dans une assemblée élective locale, car il en va de la réputation et de l’honneur de Mayotte à l’international. On met les moyens nécessaires immédiatement et on régularise plus tard, quitte à ce que les chamailleries politiciennes retrouvent droit de cité dans les débats. »
Sur ce point, Abdoul-Hamid Charif n’est pas le seul à exprimer son ras-le-bol. Des centaines d’autres Mahorais n’ont pas manqué de fustiger l’absence des élus locaux, tant concernant Soultoini Ali que d’autres sportifs locaux de haut niveau.
Le voyage de Soultoini Ali était connu depuis le mois de février 2026. Il a fallu attendre que des entrepreneurs locaux mettent la main à la poche et que des particuliers lancent une cagnotte en ligne pour que le champion du monde Masters de javelot puisse financer son déplacement à Daegu.
Assadillah Abdouroihamane, jeune maire fraîchement élu de la commune de Kani-Kéli, a été le seul à avoir fait délibérer son conseil municipal, début juillet, en faveur d’une aide exceptionnelle destinée à Soultoini Ali.
Aucun responsable mahorais n’aurait, selon les témoignages recueillis, daigné passer un coup de fil pour féliciter celui qui est désormais présenté comme un exemple à suivre pour tous les jeunes Mahorais, alors qu’à lui seul il parvient à mobiliser des foules entières autour de causes importantes sur l’île.
« Une culture du sport nous fait défaut sur ce territoire. Comment prétendre accueillir ici les Jeux des Îles de l’océan Indien lorsqu’on est incapable de réagir positivement face à ce genre d’aubaine ? Soultoini Ali va revenir à Mayotte et sera accueilli en grande pompe par des foules d’anonymes. Ce n’est qu’après que l’on verra les politiques tenter de récupérer opportunément son exploit. C’est vraiment une honte collective pour toutes les collectivités locales. »
Prioriser la construction d’un centre d’entraînement multidisciplinaire plutôt que des gymnases et des stades pharaoniques
Notre interlocuteur, qui a visiblement gros sur le cœur, explique qu’une compétition de cette envergure impose à ses participants une longue préparation en amont : stages, rencontres, meetings, entraînements, suivi, alimentation et équipements.
Il estime que la priorité devrait être d’équiper l’île d’un centre d’entraînement destiné aux sportifs de haut niveau, à l’image du complexe sportif d’Alarobia, à Antananarivo, plutôt que de se disperser dans la construction de stades et de gymnases pharaoniques.
Les athlètes se plaignent régulièrement d’être contraints de privilégier le volume de travail au détriment de la qualité. Ils s’entraînent dans la boue ou la poussière alors qu’ils devraient pouvoir évoluer dans des conditions proches de celles des compétitions internationales. Ils ne disposent même pas toujours d’une salle de musculation dédiée.
Dimanche soir, Soultoini Ali a fait rayonner Mayotte à travers toute la planète depuis Daegu, en Corée du Sud. Mais certainement pas grâce aux institutions mahoraises.
Journaliste politique & économique


































