Alison Morano, anthropologue : « Le rapport à l’altérité à Mayotte n’est pas aussi évident »

Paru aux éditions Karthala, Des jeunesses précaires à Mayotte. Exclusions et rapports d’altérité post-frontières est un ouvrage scientifique de l’anthropologue Alison Morano. Chercheuse et résidente de l’île depuis plus de dix ans, l’auteure y analyse les différentes figures des jeunesses précaires à Mayotte, confrontées à des mécanismes d’exclusion et à des rapports d’altérité complexes, dans un contexte marqué par l’instauration de frontières politiques et administratives.

Flash-Infos : Quelle méthodologie avez-vous adoptée pour mener vos recherches et depuis combien de temps travaillez-vous sur la question des jeunesses précaires à Mayotte ?

Alison Morano : Cet ouvrage est issu de ma thèse. J’en ai conservé le cœur, un travail que j’ai commencé en 2018 et soutenu en 2023. Pendant toute la durée de ma thèse, j’ai également enseigné en tant que contractuelle dans le second degré.

J’avais toutefois commencé à travailler sur ces questions dès mon master. Je vis à Mayotte depuis 2015 et je m’intéresse aux catégories de l’enfance en danger et des jeunesses précaires. J’ai été en stage à l’Aide sociale à l’enfance (ASE), ce qui m’a permis d’acquérir de nombreux éléments de compréhension concernant les dispositifs de prise en charge ainsi que les difficultés rencontrées par les professionnels.

J’ai également beaucoup investi les milieux associatifs, en y occupant différentes positions : volontaire, stagiaire ou bénévole. Cela m’a donné l’opportunité de me constituer un réseau et d’intégrer des équipes sur le long terme. J’ai notamment animé, chaque semaine et pendant plusieurs années, des ateliers auprès d’enfants non scolarisés.

Le fait de rester durablement sur le territoire m’a permis de suivre les parcours des enfants et des jeunes rencontrés dans différents espaces d’enquête. J’ai réalisé de nombreux entretiens et travaillé principalement à partir d’une méthodologie d’observation participante. J’ai parfois interrogé les mêmes personnes à plusieurs reprises sur plusieurs années : certains avaient 15 ans lors de nos premiers échanges et en ont aujourd’hui 25.

J’ai aussi eu la chance d’être très bien accueillie par la population mahoraise et d’être intégrée au sein de ma famille mahoraise. Cela m’a permis d’échanger avec des Mahorais ayant connu la période précédant l’instauration des frontières et de confronter les discours médiatiques aux expériences et aux ressentis exprimés aussi bien du côté mahorais que du côté comorien.

Faire le choix de vivre sur le territoire était essentiel pour moi. Je ne souhaitais pas mener cette recherche à distance. Cette présence quotidienne m’a donné accès à un matériau empirique extrêmement riche et a favorisé l’établissement de relations de confiance avec les habitants, qui savaient que je resterais présente sur le long terme. Cela m’a également permis de développer une connaissance fine du territoire.

F.I. : Pourquoi avoir choisi la date de 1975 comme point de départ de votre réflexion ?

A.M. : J’ai une approche historique dans mon ouvrage. Je reviens sur l’indépendance des Comores, qui a conduit à une scission politique et diplomatique entre Mayotte et le reste de l’archipel. La première frontière est établie en 1975, avec la constitution de l’Union des Comores et le maintien de Mayotte dans la République française. Cette frontière devient ensuite matérielle et administrative à partir de 1995.

Dans mon livre, je considère que la frontière commence dès 1975. Je parle également de « générations post-frontières », qui constitue un concept central de mon travail. Il était important pour moi de contextualiser le point de départ de ma réflexion. C’est pourquoi je consacre toute une première partie de l’ouvrage à la période précédant 1975 afin d’expliquer comment on en est arrivé à cette situation et de comprendre les transformations qui ont conduit à l’émergence de cette frontière.

Les enfants concernés sont ceux qui sont nés après l’apparition de ces deux frontières, c’est-à-dire après 1995. La majorité des jeunes avec lesquels j’ai échangé et mené des entretiens sont nés après cette date. Les générations nées après les années 2000 ont grandi après ces scissions et ces bouleversements administratifs et politiques. Elles en subissent les effets au quotidien, notamment à travers leur statut, leurs conditions de vie et leurs trajectoires.

Ce sont ces générations post-frontières qui constituent le principal public de mon enquête et auprès desquelles j’ai réalisé la majorité de mes entretiens.

F.I. : Vous évoquez une figure de l’altérité propre au territoire, construite depuis les années 1980. Quelles en sont les évolutions ?

A.M. : Dans mes travaux, il est vrai que je m’interroge beaucoup sur les rapports d’altérité au sein de la population de l’île, mais aussi dans l’ensemble de l’archipel. Ce n’est pas aussi évident qu’on pourrait le penser.

Ces rapports d’altérité sont complexes et s’inscrivent dans une histoire longue entre les îles des Comores. Ils ne reposent pas uniquement sur le rejet du « Comorien » : les relations sont en réalité beaucoup plus imbriquées. Ces dynamiques prennent racine dans les années 1950, voire avant.

Il existait déjà des rapports de domination entre la Grande Comore et Mayotte qui, aujourd’hui, peuvent parfois s’inverser. S’ajoute à cela la réactivation de souvenirs liés à la situation passée de Mayotte, ravivés par le contexte actuel. Il existe aussi une forme d’inquiétude liée au sentiment de concurrence dans l’accès aux biens et aux services.

Par ailleurs, il faut distinguer plusieurs situations. Une partie de la population comorienne est installée depuis plusieurs générations, tandis que d’autres arrivées sont plus récentes. Il existe donc une différence entre les personnes intégrées à la population locale, les enfants nés sur place de couples mixtes et une population déjà largement insérée dans les dynamiques sociales locales.

Les Mahorais cohabitent globalement bien avec une partie de la population comorienne. En revanche, les situations les plus problématiques en matière d’altérité concernent les nouveaux arrivants : de jeunes Comoriens arrivant seuls ou confiés par leurs parents, qui se retrouvent souvent dans des situations d’exclusion et parfois de violence.

Ce sont ces reconfigurations de l’altérité qui sont aujourd’hui les plus difficiles à absorber dans les zones urbaines. Les flux migratoires sont importants et la population a parfois le sentiment que les frontières ne sont pas maîtrisées, ce qui nourrit des interrogations sur l’évolution de cette situation et ses limites.

F.I. : Quelles sont les formes d’exclusion que vous avez pu observer chez cette jeunesse ?

A.M. : J’ai commencé par étudier l’exclusion du système scolaire : des enfants exclus du système, des mineurs isolés ou non accompagnés, comme on les appelle aujourd’hui, des enfants en errance qui n’ont pas poursuivi leurs études après la troisième et qui se retrouvent hors du système parce que l’école ne parvient plus à les intégrer.

Il existe également une exclusion administrative pour ceux qui ne réussissent pas à régulariser leur situation. Toutes ces chaînes d’exclusion sont liées et interconnectées. Elles s’enchaînent et se renforcent mutuellement.

Ces situations relèvent aussi de formes de violence subies au quotidien : être relégué à la marge du système scolaire, vivre dans des quartiers relégués, ne pas pouvoir accéder à la formation souhaitée ou encore ne pas pouvoir circuler librement dans l’espace public sont autant de formes de violence.

Au quotidien, ces jeunes subissent donc des exclusions en chaîne qui s’additionnent et structurent fortement leurs trajectoires.

F.I. : Au sein de cet ouvrage, vous replacez l’égalité des chances comme un enjeu central. Pourquoi est-elle encore importante aujourd’hui ?

A.M. : La question de la scolarisation est centrale puisque la loi française prévoit que l’école est obligatoire entre trois et seize ans. Le devoir de l’État est donc de faire appliquer cette loi, en particulier dans ces territoires.

À Mayotte, le constat est que cette obligation n’est pas pleinement respectée. Le manque de places est structurel, réel et palpable : il n’existe pas suffisamment de places disponibles. Cependant, le fait de ne pas inscrire un enfant ou de ne pas le placer sur liste d’attente constitue une pratique illégale.

Un enfant qui se présente avec sa famille pour s’inscrire et à qui l’on refuse cette possibilité n’a pas les mêmes chances que les autres. Il existe un retard d’investissement très important sur le territoire mahorais. Le premier collège n’a été construit qu’en 1973 à Dzaoudzi. Pendant longtemps, une partie de la population de l’île a dû partir pour poursuivre sa scolarité, ce qui a entraîné un retard structurel qu’il est impossible de rattraper en quelques années.

Aujourd’hui, la forte croissance démographique, combinée au nombre insuffisant de places disponibles, accentue ces inégalités. Les jeunes ne bénéficient donc pas des mêmes chances d’accès à la scolarisation que ceux du reste du territoire national.

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Journaliste, aussi passionné par les paysages de Mayotte que par sa culture. J’ai toujours une musique de rap en tête.

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