Le scénario semble désormais bien rodé. Chaque fois qu’un projet d’infrastructure majeur est présenté comme indispensable au développement du territoire ou à la réponse à une crise, des associations environnementales montent au créneau pour en dénoncer les impacts potentiels. Après les contestations autour de l’allongement de la piste de l’aéroport de Pamandzi, c’est désormais l’usine de dessalement d’Ironi Bé qui cristallise les tensions.
Pour l’État et Les Eaux de Mayotte (LEMA), le projet représente pourtant une réponse concrète à une crise de l’eau qui dure depuis plus d’une décennie. Pour plusieurs associations environnementales, il constitue au contraire une menace pour le lagon, la mangrove et les zones humides de l’île.
Le mardi 2 juin, la troisième chambre du tribunal administratif de Mayotte examinait le recours déposé par Mayotte Nature Environnement, France Nature Environnement et le GEPOMAY contre l’arrêté préfectoral du 3 juillet 2025 autorisant les travaux. Sea Shepherd France s’est également associée à la procédure.
L’usine doit permettre la production quotidienne de 10 000 m³ d’eau potable grâce à la technologie de l’osmose inverse. Un équipement présenté comme stratégique alors que les Mahorais subissent des coupures d’eau récurrentes depuis près de dix ans. Mais le rejet dans le lagon d’eaux fortement concentrées en sel alimente les inquiétudes des associations, qui redoutent des conséquences sur les coraux, les herbiers marins et la biodiversité.
Les opposants assurent ne pas être hostiles au dessalement en tant que tel. Ils contestent avant tout l’emplacement retenu. Selon eux, les études environnementales restent insuffisantes pour mesurer les effets à long terme du projet sur les écosystèmes. Ils réclament l’annulation de l’autorisation préfectorale, la démolition des ouvrages déjà réalisés et la remise en état du site.
Une position qui suscite l’incompréhension des porteurs du projet. Pour Les Eaux de Mayotte, suspendre ou annuler le chantier reviendrait à retarder encore davantage une solution attendue par une population confrontée à des restrictions d’eau devenues chroniques.
L’avocat du syndicat rappelle que la mise en service de l’usine est prévue pour 2027 et qu’elle constitue l’un des principaux leviers pour renforcer la production d’eau potable sur le territoire. Il souligne également que le rapporteur public n’a pas demandé l’annulation du projet mais a plutôt évoqué une possible régularisation du dossier.
Les responsables de LEMA mettent également en avant les efforts consentis pour limiter les impacts environnementaux. Entre 15 et 20 millions d’euros seraient consacrés aux mesures de protection de l’environnement sur un chantier évalué à près de 90 millions d’euros. Une passerelle aurait notamment été construite au-dessus de la mangrove afin d’éviter toute destruction de palétuviers.
Au-delà du débat juridique, l’affaire illustre une nouvelle fois la difficulté de faire émerger des projets structurants à Mayotte. L’allongement de la piste de l’aéroport Marcel-Henry, présenté comme essentiel au désenclavement du territoire et à son développement économique, fait lui aussi l’objet d’une forte opposition environnementale. Comme pour l’usine de dessalement, les associations invoquent la protection des écosystèmes et contestent les études d’impact.
Les défenseurs du projet d’Ironi Bé dénoncent ainsi une forme de blocage systématique. Selon eux, alors que Mayotte fait face à des défis majeurs en matière d’eau, de transport ou d’aménagement, chaque infrastructure d’envergure se heurte désormais à des recours susceptibles de ralentir ou de compromettre sa réalisation.
Les associations réfutent cette accusation. Elles estiment au contraire défendre l’intérêt général en exigeant des garanties environnementales solides. Selon elles, la protection du lagon n’est pas incompatible avec le développement mais constitue une condition de la survie économique et alimentaire du territoire.
Elles soulignent également que l’usine de dessalement ne résoudra pas à elle seule la crise de l’eau. Elles pointent notamment les pertes du réseau, estimées à près de 38 %, et appellent à agir prioritairement sur ces fuites.
Le tribunal administratif devra désormais trancher. Derrière le dossier d’Ironi Bé se dessine une question plus large : comment répondre aux urgences auxquelles est confrontée Mayotte tout en préservant un patrimoine naturel exceptionnel ? Une équation qui, à chaque nouveau projet structurant, semble opposer deux visions irréconciliables de l’avenir de l’île.
Soidiki Mohamed El Mounir, connu sous le nom de "Soldat", est une figure du journalisme mahorais. Après ses débuts à la fin des années 1980 au sein du magazine Jana na Léo, il participe à l’aventure du Journal de Mayotte, premier hebdomadaire de l’île, avant de rejoindre le Journal Kwezi. En 2000, il cofonde la Somapresse, société éditrice de Mayotte Hebdo et Flash Infos, contribuant ainsi à structurer et enrichir le paysage médiatique de Mayotte.



































