Le projet d’usine de dessalement d’Ironi Bé, présenté par l’État comme l’une des réponses les plus concrètes aux coupures d’eau qui frappent l’île, est désormais au cœur d’un bras de fer entre Les Eaux de Mayotte (LEMA), qui défendent un chantier stratégique, et plusieurs associations environnementales, qui dénoncent un risque majeur pour le lagon, la mangrove et les zones humides.
Le 2 juin, la 3ᵉ chambre du tribunal administratif de Mayotte examinait le recours de Mayotte Nature Environnement, France Nature Environnement et du GEPOMAY contre l’arrêté préfectoral du 3 juillet 2025 autorisant les travaux de l’usine à Dembéni. Sea Shepherd France est également intervenue dans la procédure.
L’usine doit produire 10 000 m³ d’eau potable par jour grâce à l’osmose inverse. Mais cette production s’accompagnerait de rejets d’eaux sursalées dans le lagon, avec une concentration en sel portée à 65 g/l, contre environ 35 g/l à l’état naturel. Un écart qui nourrit les inquiétudes quant aux effets possibles de la saumure sur les coraux, les herbiers et la vie marine.
Pour les associations, le problème n’est pas le dessalement en lui-même, mais le site choisi. « On n’est pas contre une usine de dessalement, on est contre l’usine de dessalement à cet endroit précis », insiste Émilien Dautrey, directeur du GEPOMAY. Selon lui, d’autres implantations auraient dû être envisagées afin de limiter l’impact sur le lagon.
Au cœur de leur recours, les associations contestent la solidité du dossier environnemental. Elles estiment que les études réalisées ne permettent pas d’évaluer correctement les conséquences d’un tel projet. « Nous, on veut avoir des études concrètes, indépendantes, qui montrent qu’il n’y aura aucun impact sur le lagon à long terme, aucun impact sur la mangrove, sur la biodiversité et sur les humains », résume Émilien Dautrey.
Léna Lessard, juriste de Mayotte Nature Environnement, rappelle que les associations avaient déjà dénoncé la procédure d’urgence civile déclenchée en 2023, permettant d’alléger les études à mener par le porteur du projet : « Depuis le début, on leur a dit : “Pas ici”. Donc maintenant, il faut qu’ils prennent leurs responsabilités. »
Les associations demandent l’annulation de l’arrêté préfectoral, mais aussi la démolition des travaux déjà réalisés et la remise en état du site dans un délai de deux mois, sous astreinte de 500 euros par jour de retard. Elles réclament également 3 000 euros chacune au titre des frais de procédure.
En face, Les Eaux de Mayotte défendent un projet qu’elles jugent vital. Yann Lando, avocat-conseil du syndicat, insiste sur les conséquences qu’aurait une suspension du chantier : « Ça va impacter la vie de tous les Mahorais, notamment au niveau des coupures d’eau. » Il rappelle que le maître d’ouvrage comptait sur une livraison du chantier en 2027 pour répondre à l’urgence hydrique.
Selon l’avocat, le fait que le rapporteur public envisage une régularisation plutôt qu’une annulation immédiate prouve que le projet n’est pas condamné. « Le projet est viable. Il y a des points à consolider », défend Yann Lando, qui met en garde contre les effets d’un arrêt prolongé du chantier. Selon lui, laisser les ouvrages sans intervention pourrait conduire à leur dégradation et obliger, plus tard, à revenir travailler dans la mangrove, « le lieu le plus sensible ».
Les Eaux de Mayotte mettent aussi en avant les moyens consacrés à l’environnement. Yann Lando évoque 15 à 20 millions d’euros dédiés aux mesures environnementales sur un projet estimé à 90 millions d’euros. Il assure qu’une passerelle a été érigée au-dessus de la mangrove « pour ne pas toucher aux palétuviers » et affirme qu’« aucun palétuvier n’est détruit dans le cadre de l’opération ».
La vice-présidente de LEMA défend, elle aussi, l’urgence sociale du chantier. Elle estime que les associations « défendent surtout les espèces marines », mais « oublient qu’il y a l’humain ». Selon elle, l’usine est « très importante » pour une population qui « crève de soif ». Elle rappelle également les enjeux financiers du chantier, avec 54 millions d’euros injectés et environ 50 millions déjà engagés, tandis que des entreprises attendent encore d’être payées.
« Dire qu’on ne pense pas aux hommes, c’est faux », rétorque Ariane Bergeon, de Mayotte Nature Environnement. « Les espèces s’inscrivent dans une chaîne alimentaire et, à la fin, c’est l’homme qui en dépend. Si on maltraite l’écosystème marin, il n’y aura plus de poissons ; s’il n’y a plus de poissons, on ne pourra plus se nourrir. »
Émilien Dautrey renchérit : « Mayotte sans lagon et sans son écosystème, c’est aller droit dans le mur. »
Les associations contestent également l’idée que l’usine suffira à sortir Mayotte de la crise. « 10 000 mètres cubes, ça ne réglera pas la crise de l’eau », affirme Ariane Bergeon. Selon elle, cette capacité ne suffira pas à couvrir la consommation actuelle de l’île.
Les opposants évoquent d’autres leviers, notamment la lutte contre les fuites du réseau, évaluées à 38 %. « On perd de l’eau dans ces fuites que l’on va compenser par l’usine », s’indigne Émilien Dautrey.
À ce stade, le rapporteur public n’a pas proposé d’annuler immédiatement l’autorisation. Il a ouvert la voie à un sursis à statuer de six mois afin de permettre au préfet de Mayotte de régulariser la situation.
Le tribunal devra désormais trancher. D’un côté, une usine présentée comme indispensable pour réduire les coupures d’eau. De l’autre, des associations qui redoutent un chantier mal localisé, insuffisamment étudié et potentiellement dangereux pour le lagon.
À Ironi Bé, l’urgence de produire de l’eau potable se heurte à une autre urgence : préserver les écosystèmes qui font vivre Mayotte.
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