Prison de Majicavo : « 314 détenus dorment sur des matelas au sol »

Selon la chancellerie, les prisons françaises comptaient, au 1er mars 2026, 87 126 détenus, soit un taux d’occupation de 137,5 %. Au centre pénitentiaire de Majicavo, à Koungou, ce taux monte à 240 %, avec 668 détenus pour 278 places. Le 10 avril, quatre sénateurs socialistes y ont effectué une visite inopinée. Le Flash Infos a pu les accompagner. Reportage.

Quatre sénateurs sont debout dans une cellule. Les épaules se frôlent, les déplacements sont contraints. Au sol, la vaisselle sèche à même le béton. Un matelas est redressé contre le mur, un autre glissé sous un lit superposé, faute de place. « 314 détenus dorment sur des matelas au sol », affirme Mathilde Cunha, directrice adjointe de l’établissement. Dans cette pièce, deux des quatre occupants sont concernés.

Vêtus de chemises blanches, les sénateurs Patrick Kanner (Hauts-de-France), président du groupe socialiste au Sénat et ancien ministre, Saïd Omar Oili (Mayotte), Audrey Belim (La Réunion) et Jean-Claude Tissot (Loire) ont effectué une visite inopinée au sein de l’établissement, vendredi 10 avril à 14 heures. Une démarche rendue possible par l’article 719 du Code de procédure pénale, qui leur autorise l’accès aux établissements pénitentiaires à tout moment, y compris en présence de journalistes.

« On a construit il y a dix ans une prison sous-dimensionnée »

Inauguré en 2015 par Christiane Taubira pour remplacer l’ancienne maison d’arrêt de 1995, l’établissement avait été conçu pour accueillir 278 détenus. Dix ans plus tard, ils sont 668. « On a construit il y a dix ans une prison sous-dimensionnée », observe Patrick Kanner, qui était alors membre du gouvernement Valls II. « Dès son ouverture, elle était déjà saturée », ajoute la directrice adjointe.

L’accès se fait par une lourde porte métallique, débouchant sur un sas puis sur une cour entourée de hauts grillages blancs. Derrière ces enceintes, plusieurs bâtiments distincts structurent la détention.

Prison de Majicavo : "314 détenus dorment sur des matelas au sol"
Les sénateurs pénètrent dans les coursives

En théorie, la maison d’arrêt accueille les personnes en attente de jugement ou condamnées à de courtes peines, tandis que le centre de détention est destiné aux plus longues peines. Mais à Majicavo, cette distinction est largement mise à mal par la surpopulation.

Le centre de détention compte 477 détenus pour 152 places, tandis que la maison d’arrêt en accueille 146 pour 76 places. « Cette dernière a tout de suite été saturée », explique le chef de détention. « Une dérogation nous a permis de récupérer 32 cellules du centre de détention, que nous avons attribuées à la maison d’arrêt. En 2023, nous avons continué à grignoter sur le centre, puisque nous avons récupéré la moitié d’un étage pour les détenus condamnés définitifs en attente d’affectation dans un établissement pour peines. »

Des cellules de 13 à 19 m² accueillent désormais entre quatre et six détenus. « Quatre dans les cellules individuelles, jusqu’à six dans celles prévues pour les personnes à mobilité réduite », détaille la direction. Une promiscuité permanente, qui accélère l’usure des locaux et met à l’épreuve l’ensemble de l’organisation. « Nos vestiaires, nos cantines, les douches ne sont pas dimensionnés pour 600 détenus », souligne-t-elle. Les pannes sont fréquentes. À cela s’ajoutent les difficultés d’approvisionnement liées au contexte insulaire, qui rallongent les délais pour l’arrivée de produits d’hygiène, de nourriture ou de vêtements.

Des mesures de sécurité encore attendues

Cette pression pèse aussi sur les agents pénitentiaires. Depuis plusieurs années, les incidents se succèdent.

En septembre 2024, une mutinerie impliquant une centaine de détenus entraîne la démission du directeur et le transfert de 27 détenus vers La Réunion. En septembre 2025, plusieurs surveillants sont agressés. Une altercation entre un agent et un détenu, survenue en mars de la même année, conduit à la condamnation des deux hommes pour violences réciproques.

En février 2026, un agent est de nouveau attaqué par quatre détenus, au lendemain de la visite du garde des Sceaux Gérald Darmanin. Ces agressions engendrent la mise en place d’un sas de sécurité à la sortie des promenades.

Prison de Majicavo : "314 détenus dorment sur des matelas au sol"
Une cellule qui accueille quatre détenus.

Lors de ce déplacement, le ministre annonce également des travaux pour réparer les dégâts causés par Chido, dont l’installation de filets destinés à empêcher l’introduction de téléphones et de stupéfiants depuis l’extérieur. « Nous allons mettre dans les prochaines semaines des filets qui empêcheront les projections […] Là, les travaux sont lancés », assure alors Gérald Darmanin. Mais, près de deux mois plus tard, nous avons pu constater que ces aménagements n’ont pas été réalisés.

Pour autant, le chef de détention nuance : « Les incidents restent limités au regard des conditions. » Il met en avant une forme de régulation interne et de solidarité entre détenus. « Si on propose aux détenus d’être seuls, c’est vécu comme une sanction ; la plupart préfèrent vivre ensemble, de manière à se partager une cigarette ou autre si l’un des détenus le peut », observe-t-il.

« Comparé à la métropole, la plupart sont incarcérés pour des faits criminels »

Le quartier d’isolement illustre à lui seul les limites de l’établissement. Avec seulement trois places, il doit accueillir une grande diversité de profils : personnes souffrant de troubles psychiatriques ou détenus issus de professions dites « protégées », tels que des policiers ou des agents de préfecture, exposés à des risques de représailles. « Trois places, c’est très faible. Ce sont des détenus que l’on doit gérer individuellement, au regard de leur statut », explique le chef de détention.

Faute de mieux, certains sont temporairement maintenus au quartier des arrivants, pourtant conçu comme un espace de transit pour des séjours de quelques jours à deux semaines. Le quartier disciplinaire, limité à quatre places, est lui aussi régulièrement saturé. « Pour 668 détenus, ce n’est pas suffisant », souligne la directrice adjointe.

D’autant que, selon elle, « la plupart des détenus sont incarcérés pour des faits criminels ». Les infractions les plus fréquentes concernent l’aide à l’entrée et au séjour irrégulier et les homicides involontaires. Pour cette dernière infraction, les personnes sont souvent en attente de jugement, en raison de délais d’instruction particulièrement longs.

Chez les mineurs, les condamnations sont majoritairement liées à des violences entre bandes rivales, mais aussi à des faits de viol ou d’agressions sexuelles. Certains agents pénitentiaires sont en tenue de sport afin de réduire la distance. Une spécificité de la justice des mineurs, qui vise à donner aux peines une dimension éducative.

Pour contenir la surpopulation, l’administration s’appuie sur des dispositifs juridiques comme la libération sous contrainte. « C’est aujourd’hui l’un de nos seuls leviers de régulation carcérale », explique la direction, avec notamment les libérations conditionnelles ou les expulsions anticipées, qui permettent une sortie avant la fin de la peine, conditionnée à une expulsion hors du territoire. En effet, entre 53 et 55 % des détenus sont de nationalité étrangère, avec une forte représentation de ressortissants comoriens.

Mais pour l’administration, cela ne suffit pas. « Il faudrait une prison avec au moins 400 places supplémentaires », alerte la directrice adjointe.

« Les élus ont fait leur part »

La question d’un nouvel établissement est posée depuis plusieurs années. En mars 2022, lors d’une visite sur l’île, le garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti annonçait déjà la nécessité de construire une nouvelle prison, « pas dans vingt ans ». « La justice, la chancellerie, le gouvernement sont prêts à mettre l’argent ; nous avons besoin d’un terrain », déclarait-il à l’issue de sa visite.

Quatre ans plus tard, la situation reste bloquée sur la question du foncier. En déplacement le 23 février 2026, le garde des Sceaux Gérald Darmanin a évoqué la possibilité de construire une prison modulaire. Deux terrains auraient été identifiés, mais, selon lui, le principal obstacle demeure : des parcelles « peu connues » ou « occupées illégalement ».

« Je suis capable de construire une prison de 250 places en un an et demi. Je le redis aux élus mahorais : s’il y a un terrain capable d’accueillir cette prison, elle sera faite en un an et demi, comme je le fais désormais en hexagone », a-t-il insisté. À la porte du centre pénitentiaire, le sénateur de Mayotte Saïd Omar Oili s’offusque : « Les élus ont fait leur part », en proposant plusieurs sites. Trois terrains auraient ainsi été identifiés à Kawéni (Mamoudzou), Koungou et Ongoujou (Dembeni).

Selon l’administration pénitentiaire, les besoins sont de toute façon sous-estimés : « D’une manière ou d’une autre, la population carcérale a tendance à augmenter. »

Le centre pénitentiaire de Majicavo en chiffres

  • 278 places théoriques dans l’établissement
  • 668 détenus dont 314 dorment sur des matelas au sol
  • Un taux d’occupation de 240%
  • 8 femmes sont détenues au sein de leur quartier pour 6 places prévues
  • Trois types de cellules, aux superficies variables : 13,1 m², 13,14 m² et 19,1 m²
  • 177 agents affectés au total
    • dont 124 surveillants, 14 gradés, 13 officiers
  • 94,7 % de taux de couverture des effectifs de surveillance soit un taux supérieur au pourcentage national
  • Entre 53 et 55 % des détenus sont étrangers
  • Une majorité de peines sont comprises entre 1 et 2 ans fermes.
  • La durée moyenne de détention des mineurs : 5,3 mois
  • Une quarantaine de bracelets électroniques
  • 128 détenus affectés au service général
  • 40 parloirs par jour
  • 7 conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation (CPIP)
  • 4 enseignants

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Passionnée par la petite et la grande histoire d'hier et d'aujourd'hui j'aime raconter le quotidien des personnes qui fondent un territoire.

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