L’Agence régionale de santé (ARS) de Mayotte dévoile un nouveau volet de l’étude EpiMay 2025, consacré cette fois aux drogues de synthèse, plus connues localement sous le nom de « chimique ». Les résultats mettent en évidence une progression de cette consommation depuis 2019, avec une hausse particulièrement marquée chez les femmes.
Introduits à Mayotte aux alentours de 2013, les cannabinoïdes de synthèse, communément appelés « chimique », poursuivent leur progression sur le territoire, comme le révèle le cinquième volet de l’étude EpiMay 2025 publiée cette semaine par l’ARS. Réalisée auprès de 1 000 ménages tirés au sort sur l’ensemble du territoire, cette enquête vise à mieux connaître l’état de santé de la population afin d’adapter les politiques de prévention et de prise en charge.
Selon les résultats de cette nouvelle publication, près d’un adulte sur vingt déclare avoir déjà expérimenté cette drogue de synthèse. Si cette consommation demeure minoritaire, elle confirme néanmoins l’ancrage du produit à Mayotte. Plus préoccupant encore, l’étude estime qu’environ 870 personnes en consommeraient quotidiennement.
Une hausse inquiétante de la consommation chez les femmes
L’un des principaux enseignements de l’étude concerne l’évolution de la consommation chez les femmes. En six ans, la proportion de celles ayant déjà expérimenté la « chimique » est passée de moins de 1 % à 3 %. Une progression jugée préoccupante par l’ARS, qui précise toutefois que les données actuellement disponibles ne permettent pas d’en expliquer précisément les causes.
L’enquête met également en évidence des profils de consommateurs différents selon l’intensité de l’usage. Les expérimentations concernent davantage des personnes socialement insérées et disposant de revenus plus élevés. À l’inverse, les consommations régulières touchent plus souvent des personnes en situation de précarité, disposant de faibles revenus et d’un niveau de diplôme moins élevé.
Autre enseignement : près d’un adulte sur cinq n’a jamais entendu parler de la « chimique », signe qu’une partie de la population reste insuffisamment informée sur les risques liés à cette substance, réputée pour ses effets imprévisibles et son fort potentiel addictif.
L’ARS renforce son offre en addictologie
Pour faire face à cette situation, l’ARS poursuit le développement de son offre en addictologie à travers la Plateforme Oppelia de Prévention et de Soins des Addictions à Mayotte (POPAM), qui regroupe les structures de soins, les dispositifs de réduction des risques ainsi que les consultations destinées aux jeunes consommateurs.
Des équipes mobiles interviennent également au plus près des habitants, tandis que le Centre hospitalier de Mayotte dispose d’un service spécialisé dans la prise en charge des addictions.
L’agence met enfin l’accent sur la prévention, notamment auprès des jeunes, en finançant des projets de développement des compétences psychosociales et en formant les professionnels engagés dans la lutte contre les conduites addictives. L’objectif affiché est de limiter l’installation durable de cette drogue sur le territoire.
Une drogue toujours difficile à repérer
Si plusieurs opérations de police de grande ampleur avaient permis, il y a quelques années, de démanteler plusieurs réseaux de trafiquants de « chimique », la consommation de cette drogue de synthèse ne semble pas avoir reculé. Au contraire, elle aurait progressé.
Pourtant, selon plusieurs consommateurs interrogés par le passé, les effets de cette substance seraient loin d’être récréatifs. Ils décrivent davantage un état de profonde léthargie et une forme de « déconnexion totale » du monde extérieur. Cela pourrait expliquer pourquoi les consommateurs les plus réguliers sont souvent des personnes en situation de grande précarité ou d’exclusion sociale. On peut supposer que cette consommation leur permet, temporairement, d’échapper à leur détresse quotidienne.
Autre constat : lors de la présentation du bilan 2025 de la douane de Mayotte, les services douaniers avaient indiqué avoir saisi du cannabis sous forme d’herbe ou de résine, ainsi que de la cocaïne, mais aucune quantité significative de « chimique ». Le directeur régional des douanes avait alors avancé l’hypothèse d’un durcissement de la réglementation en Chine, principal pays d’origine des substances entrant dans la fabrication de cette drogue.
Les résultats de l’étude de l’ARS montrent toutefois que les drogues de synthèse continuent d’alimenter le marché mahorais.
À l’origine, la « chimique » se présente sous la forme d’une poudre blanche dont la composition évolue régulièrement afin d’échapper aux réglementations. Inodore, elle est difficilement détectable par les chiens spécialisés et peut être dissimulée dans des colis postaux ou dans les bagages de voyageurs.
Une fois arrivée à Mayotte, cette poudre est généralement mélangée à de l’alcool à brûler ou à un alcool fort. Les trafiquants y trempent ensuite du tabac à rouler, qui est séché avant d’être revendu. C’est ce tabac imprégné qui est fumé sous forme de « joints de chimique » et qui provoque les effets particulièrement destructeurs observés chez les consommateurs.
Nora Godeau est journaliste indépendante à Mayotte. Elle couvre les enjeux sociaux, culturels et environnementaux du territoire, avec une attention particulière portée aux voix locales et aux initiatives de terrain.



































