À Antana-Bé et Chiconi, la mémoire des villages racontée par leurs habitants

À l’occasion des Journées européennes du patrimoine, le Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement (CAUE) de Mayotte proposait, ce samedi 19 septembre, de remonter le temps à Poroani et à Chiconi. Deux visites consacrées autant à l’architecture traditionnelle qu’aux souvenirs de ceux qui ont connu ces villages avant leurs profondes transformations.

Au bord de la mangrove de Poroani, il ne reste presque plus rien de l’ancien village d’Antana-Bé. Quelques dalles dans le sol, les pierres de plusieurs tombes du cimetière et surtout la mosquée, seul bâtiment en dur de l’époque encore debout. Ce samedi, les visiteurs étaient invités à regarder au-delà du paysage actuel pour tenter de reconstituer ce qu’était autrefois ce quartier vivant.

Car avant son abandon, Antana-Bé était un lieu de vie animé. On y trouvait une place centrale et même, dans les années 1970 et 1980, un cinéma. Comme ailleurs à Mayotte, des associations villageoises aménageaient alors des espaces de projection où étaient diffusés westerns, films de karaté ou autres succès populaires. C’était aussi ici que se concentraient une partie des loisirs et des rencontres des habitants.

« Ici, c’était notre terrain de jeu. Toutes les activités de distraction se passaient ici », raconte ainsi Barahachi Ousseni, habitant de Poroani venu transmettre ses souvenirs. Pour lui, l’attachement au lieu ne s’est jamais véritablement interrompu. « Les jeunes viennent faire des voulés sur la plage et beaucoup de personnes continuent à venir prier dans la mosquée. »

Un départ qui n’a jamais vraiment été accepté

Le déplacement du village intervient à partir de la fin des années 1980. Les habitants quittent progressivement le littoral pour rejoindre le quartier des 100 Villas, puis des 16 villas à Hajangua. Dans les souvenirs recueillis ce samedi, une raison revient constamment : l’eau.

À marée haute, la mer encerclait le village et pénétrait dans les habitations. Mais les habitants ont longtemps espéré une autre solution : la construction d’une digue. « La digue, on la leur a vendue pendant longtemps politiquement », raconte Mlaili Condro, chercheur venu partager ses travaux sur l’histoire du site. Elle ne verra finalement jamais le jour.

À Antana-Bé et Chiconi, la mémoire des villages racontée par leurs habitants
À l’intérieur de la mosquée d’Antana-Bé, la structure provisoire mise en place après le passage du cyclone Chido. Démontable, elle pourra être réutilisée lors du futur chantier de restauration.

L’ancien village est ainsi délaissé à partir de 1987 dans le cadre d’une opération de résorption de l’habitat insalubre, tandis que ses habitants rejoignent progressivement le Poroani actuel, installé quelques centaines de mètres plus haut.

Mais dans la mémoire locale, ce déplacement reste une rupture. « Ils n’ont jamais fait le deuil de ce départ », explique le chercheur. Le nouveau quartier et ses routes boueuses séduisaient peu les habitants d’Antana-Bé, habitués à un village installé dans la mangrove, sur un sol sableux, et donc épargné par la boue qui marquait alors de nombreux autres villages. L’arrivée de l’eau potable, de l’électricité et des autres équipements dans les nouveaux quartiers finira néanmoins par convaincre les derniers réticents.

Le lien avec l’ancien village demeure aujourd’hui très fort. Des habitants continuent d’y venir pour se retrouver, profiter du bord de mer ou prier. Le Maoulida organisé par le village continue lui aussi d’entretenir cette relation au site. Pour certains habitants, les attaches sont encore plus intimes : ces terres sont également celles où leurs familles ont vécu, où leurs proches sont enterrés et où les placentas des nouveau-nés ont été enfouis.

Autour d’Antana-Bé, une histoire encore pleine de questions

L’histoire la plus ancienne d’Antana-Bé est plus difficile à saisir. Les archives font remonter la fondation du village à la fin du XIXe siècle. Selon les éléments recueillis autour de la restauration de la mosquée, Mzé Mhami et sa famille, venus de Madagascar, se seraient installés sur le site vers 1890. Une première mosquée aurait alors été construite en matériaux végétaux, avant d’être reconstruite en dur en 1930.

Mais les recherches menées par à partir des cartes anciennes et de la mémoire orale ouvrent d’autres pistes, encore impossibles à trancher. La localisation du village intrigue : peu de terres agricoles immédiates, pas de cours d’eau à proximité et un espace dissimulé au milieu de la mangrove.

À Antana-Bé et Chiconi, la mémoire des villages racontée par leurs habitants
À Chiconi, les constructions en pierre témoignent des techniques utilisées autrefois pour s’adapter au relief en pente du village.

Plusieurs hypothèses sont ainsi évoquées par Mlaili Condro  : celle d’un village essentiellement tourné vers la pêche, mais aussi celle d’un site choisi pour sa discrétion et qui aurait pu être lié à des activités maritimes illicites aujourd’hui difficiles à documenter. Des récits locaux et certaines sépultures alimentent également des interrogations sur un possible lien avec l’engagisme. Le chercheur insiste toutefois sur leur caractère hypothétique : les éléments disponibles permettent de poser des questions davantage que d’apporter, pour l’heure, des réponses définitives.

La mosquée, seul bâtiment encore debout

Au milieu de cette histoire fragmentaire, un repère demeure : la mosquée. Toujours utilisée par des fidèles, elle est aujourd’hui le dernier vestige bâti du village. Inscrite au titre des monuments historiques depuis 2019, elle avait déjà fait l’objet de projets de valorisation avant le passage du cyclone Chido.

Celui-ci avait emporté sa toiture et sa charpente, laissant l’édifice exposé aux intempéries pendant plusieurs mois. Une première intervention de la Direction des affaires culturelles (DAC) a permis de la mettre hors d’eau fin 2025. Sa sélection parmi les 18 sites emblématiques du Loto du patrimoine 2026 doit désormais permettre d’aller plus loin : 350.000 euros ont été accordés par la Fondation du patrimoine, auxquels doivent s’ajouter des crédits de la DAC.

Le chantier envisagé doit reprendre les maçonneries, les menuiseries, la charpente, la couverture et différents équipements. La future toiture doit notamment retrouver un aspect traditionnel en chaume de paille. Les travaux pourraient débuter en mars ou avril 2027 et durer environ un an. « À la fin du projet de restauration, la mosquée sera dans un état qui n’est pas connu aujourd’hui, c’est-à-dire dans la forme qu’elle avait originellement, bien avant le passage du cyclone Chido », explique Franck Sénant, directeur de la DAC Mayotte.

Une restauration particulièrement attendue à Poroani. « Quand la mosquée sera restaurée, nous aurons encore beaucoup de personnes qui viendront faire la prière ici », estime Barahachi Ousseni.

À Chiconi, sauver la mémoire avant qu’elle ne disparaisse

Quelques kilomètres plus loin, la seconde visite organisée par le CAUE racontait l’histoire de Chiconi et de la transformation progressive de son habitat. Les visiteurs ont découvert les anciennes méthodes de construction, l’évolution des espaces publics ou encore la manière dont le relief a modelé le village. Trois grands types de techniques traditionnelles ont été présentés : structures de bois et de raphia, terre mêlée à de la paille et à de l’eau, ou constructions en pierre, particulièrement adaptées aux terrains en pente.

Ici aussi, une bonne partie de la connaissance repose encore sur ceux qui ont entendu raconter le village avant ses grandes transformations.

Depuis 2022, Madi Ousseni Ali, plus connu à Chiconi sous le nom de Yoni, rencontre ainsi les anciens et enregistre leurs témoignages. Il raconte avoir grandi avec cette habitude de s’asseoir le soir sur des nattes pour écouter les récits des parents et grands-parents. Aujourd’hui, son objectif est de conserver ces paroles avant qu’elles ne disparaissent.

« On dit que quand un ancien meurt, c’est une bibliothèque qui brûle », rappelle-t-il. Il aimerait à terme réunir ces archives dans un lieu, un livre ou un reportage. Une démarche qui résume aussi l’enjeu de ces Journées du patrimoine : préserver les bâtiments, mais également les récits qui permettent de comprendre l’histoire et les transformations des villages mahorais.

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Amelie Constant
Journaliste

Passionnée par la petite et la grande histoire d'hier et d'aujourd'hui j'aime raconter le quotidien des personnes qui fondent un territoire.

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