Mansour Kamardine appelle l’État à modifier son approche vis-à-vis des élus mahorais, à les considérer davantage comme les partenaires qu’ils sont plutôt que comme les ennemis qu’ils ne sont pas. Dans ce troisième et dernier volet de la longue interview qu’il a accordée à Flash Info sur le fonctionnement actuel du territoire, l’ancien député plaide pour un meilleur accompagnement des collectivités locales par les services de l’État. Selon lui, c’est en forgeant que l’on devient forgeron, et non en le décrétant. À ses yeux, les dysfonctionnements se constatent des deux côtés.
Flash Infos : Nombreux sont les Mahorais qui s’interrogent sur la destination des fonds européens sur le territoire. Comment expliquez-vous un tel constat ?
Mansour Kamardine : Lorsqu’on a l’expérience de ces situations provisoires qui finissent par durer et que l’État vient vous demander de prendre la main sur la gestion des fonds européens, on répond non ! Malheureusement, nous avons dit oui, et c’est finalement l’État qui en a pris la gestion.
Aujourd’hui, comment sortir de cette impasse ? Il faut se battre comme des chiens ! Au départ, l’État était le seul gestionnaire, avec pour résultat une sous-utilisation des fonds. Bien souvent, on a préféré financer des ruches d’amis plutôt que de véritables infrastructures pour le territoire.
Par la suite, on nous a expliqué qu’une cogestion allait être mise en place avec la création d’un GIP. Mais, là encore, l’État a forcé la main au président du Conseil départemental de Mayotte en imposant ses propres services et ses fonctionnaires pour gérer ces fonds.
Une nouvelle fois, il a été question de soupçons d’atteinte à la probité. Mais lorsqu’il s’est agi d’agents de l’État, on leur a fait prendre des « vols bleus » afin qu’ils ne soient ni vus ni connus. En revanche, lorsqu’il s’agit de Mahorais, on agite les drapeaux !
Aujourd’hui, force est de constater que, depuis 2014, personne n’est véritablement capable de citer des infrastructures visibles et concrètes financées par les fonds européens. Cette situation ne peut plus durer.
Je le redis : l’État doit faire confiance aux compétences locales, même si celles-ci ne s’acquièrent pas naturellement. Elles se construisent. C’est en forgeant que l’on devient forgeron.
F.I. : L’État reste sourd aux demandes du territoire de reprendre la main sur la gestion de ces fonds européens qui repartent à Bruxelles faute d’avoir été consommés. N’y voyez-vous pas un immense paradoxe ?
M.K. : Imaginez un instant qu’il ait fallu attendre que les Mahorais disposent de toutes les compétences avant de créer les communes ou le Conseil général à Mayotte. Ces institutions n’auraient jamais vu le jour !
Encore une fois, c’est en forgeant que l’on devient forgeron. Et lorsqu’il y a des fautes, il faut les sanctionner. Les erreurs permettent d’apprendre, de progresser et d’éviter de les reproduire.
Il ne faut donc pas craindre de transférer des compétences lorsque cela est nécessaire, surtout lorsque les élus le demandent. Ensuite, il appartient à l’autorité de contrôle d’exercer pleinement son rôle et, si besoin, de sanctionner les dérives. C’est ce que j’attends aujourd’hui.
Toutes les infrastructures que j’ai évoquées — l’université, les logements étudiants, l’hôpital, l’aéroport — auraient largement pu bénéficier de financements européens. Au lieu de créer un véritable CROUS à Mayotte, on a préféré rattacher ces compétences à La Réunion.
Nous aurions pu mobiliser ces fonds pour financer des équipements structurants, visibles et porteurs d’un développement durable. Mais ce n’est pas le choix qui a été fait. Une fois encore, on a préféré financer la ruche d’un copain ou d’un coquin plutôt que de développer, par exemple, le FEOGA afin de moderniser notre agriculture ou notre pêche.
F.I. : Partagez-vous l’amertume des professionnels de l’agriculture et de la pêche qui s’estiment victimes d’un système injuste ?
M.K. : Ce qui s’est passé, c’est que l’on s’est appuyé sur la réglementation européenne pour écarter progressivement les Mahorais du lagon et de la pêche en général afin de laisser la place à des thoniers venus d’ailleurs.
Ce n’est certainement pas de cette manière que nous construirons ce territoire. On ne peut pas développer Mayotte en privant les Mahorais de leurs ressources naturelles, qu’elles soient agricoles ou halieutiques.
Il existe un mot pour résumer tout ce que je viens de décrire : la décolonisation de l’État à Mayotte. Cela signifie faire confiance aux Mahorais, construire un véritable partenariat avec eux et les associer pleinement aux grandes décisions qui concernent leur territoire. Aujourd’hui, comment procède l’État ? On consulte les élus en leur demandant ce qu’ils souhaitent. Puis, une fois leurs propositions formulées, on fait exactement le contraire. Je trouve cette méthode choquante, irritante, méprisante, voire insultante à l’égard des Mahorais.
F.I. : Depuis quelque temps, l’État engage Mayotte dans des accords de partenariats régionaux censés contribuer au développement du territoire et de son économie. Pourtant, les trois chambres consulaires semblent n’avoir jamais été aussi affaiblies. Comment interprétez-vous cette situation qui laisse penser que les Mahorais seraient incapables ?
M.K : Ce discours existe, et il contient peut-être une petite part de vérité. Toutefois, je rappelle que Mayotte est française depuis 1841. Dans dix-sept ans, cela fera exactement deux siècles de présence continue au sein de la République, une appartenance dont les Mahorais sont profondément fiers.
L’île accuse encore de nombreux retards. Pourtant, lorsque les responsabilités de l’État sont engagées, celui-ci trouve toujours le moyen de pointer du doigt les élus locaux en dénonçant leur prétendue incompétence, alors même que lui-même rencontre de nombreuses difficultés à mener ses propres projets à bien.
Pour ma part, je ne pense pas que ce soit la bonne méthode. Il aurait fallu imaginer un véritable accompagnement, un véritable soutien permettant d’élever progressivement le niveau de compétences des acteurs locaux.
S’agissant des chambres consulaires, que je connais bien et auxquelles je suis particulièrement attaché, presque comme à des enfants puisque j’ai contribué à leur création en 2001 puis en 2004, je reconnais qu’elles n’ont pas été suffisamment accompagnées. Mais il y a également eu des erreurs de leur côté.
Il est donc nécessaire qu’il y ait un véritable ressaisissement général, aussi bien chez les Mahorais que du côté de l’État. Nous constatons également de nombreuses dérives. Les citoyens viennent régulièrement m’en parler et, tôt ou tard, il faudra y mettre un terme si nous voulons progresser.
J’appelle donc à une montée en compétences de l’ensemble des acteurs, mais aussi à une amélioration des relations entre les différentes institutions, notamment entre l’État et les institutions locales.
F.I. : Un autre sujet majeur concerne la formation des jeunes, qui ne débouche plus toujours sur des perspectives concrètes malgré des années d’investissements humains et financiers. Selon vous, qu’est-ce qui ne fonctionne pas ?
M.K. : Je n’ai pas simplement le sentiment que quelque chose ne fonctionne pas, j’en ai la certitude. La réalité, c’est que notre système éducatif ne va pas bien.
Lorsqu’un système scolaire est incapable de former lui-même les enseignants dont il a besoin, c’est la preuve qu’il n’est pas viable.
Aujourd’hui, nos écoles primaires sont confrontées à des classes surchargées, à des enseignants qui n’ont pas toujours bénéficié de la formation initiale nécessaire et à un recours massif à des contractuels recrutés parfois dans l’urgence, avec des diplômes qui ne sont pas toujours suffisamment vérifiés. Dans le même temps, de nombreux jeunes Mahorais peinent à être recrutés.
Cette situation démontre que le système dysfonctionne dès l’école primaire.
Le constat est tout aussi préoccupant dans les collèges et les lycées. Plus de 60 % des enseignants du second degré sont aujourd’hui des contractuels venus d’horizons très divers. Là encore, les qualifications sont parfois difficiles à vérifier et le niveau de maîtrise des disciplines peut s’avérer très inégal. Le système ne fonctionne donc pas davantage dans le secondaire.
Enfin, il y a la question du baccalauréat. Depuis une quinzaine d’années, Mayotte forme chaque année entre 3 500 et 4 000 bacheliers, alors même que le territoire souffre d’un manque chronique d’enseignants et de cadres de haut niveau. Cette situation interroge.
La vérité, c’est que nos jeunes ne sont pas incompétents par nature. Ils ont simplement besoin qu’on leur donne les moyens d’apprendre. Lorsqu’ils bénéficient de bonnes conditions de formation, ils réussissent.
Nous enregistrons d’ailleurs de nombreuses réussites individuelles. Mais, parallèlement, l’État a fait le choix de ne pas développer un véritable enseignement supérieur à Mayotte.
C’est un choix délibéré. Ce n’est pourtant pas faute pour les élus d’avoir alerté sur la gravité de la situation et réclamé la création d’une université de plein exercice. Une fois encore, l’État refuse d’accéder à cette demande et préfère avancer par petites touches.
F.I. : Justement, la situation de l’Université de Mayotte fait actuellement beaucoup parler. Quel regard portez-vous sur cette question ?
M.K. : Je n’ai pas en tête les effectifs exacts de l’Université de Mayotte, mais ils restent très largement insuffisants.
Imaginez simplement que cette université ait été créée il y a quinze ans. Au lieu d’accueillir environ 3 000 étudiants aujourd’hui, elle en compterait probablement près de 15 000. Nous disposerions alors d’un véritable établissement universitaire, capable de développer des formations, de mener des recherches et de créer des synergies avec d’autres universités.
Chaque fois que nous envoyons un jeune poursuivre ses études dans l’Hexagone, qu’il réussisse ou non, nous prenons le risque de le voir quitter durablement son territoire.
Après plusieurs années passées en métropole, beaucoup ne reviennent plus vivre à Mayotte. Ils reviennent parfois pour les vacances ou pour rendre visite à leur famille, mais ils construisent leur avenir ailleurs.
Pendant ce temps, Mayotte continue pourtant d’investir massivement dans leur formation. Les bourses versées par le Conseil départemental représentent plus de 20 millions d’euros par an.
Bien entendu, il faut se réjouir de leur réussite. Mais l’objectif n’était pas de renforcer des territoires déjà largement dotés. Il était de permettre à ces jeunes de revenir mettre leurs compétences au service de leur île. C’est pourquoi il est indispensable de développer un véritable enseignement supérieur à Mayotte, afin que les étudiants puissent se former ici, rester ici, construire leur avenir ici et contribuer directement au développement durable du territoire.
Comme je le disais tout à l’heure, l’État doit accepter d’écouter les Mahorais. Les élus de cette île ne sont pas les ennemis de l’État ; ils en sont les partenaires. Or, entre partenaires, le respect est indispensable. Lorsqu’il existe, le dialogue devient serein, sincère et transparent, loin des non-dits et des critiques formulées en coulisses contre les Mahorais.
J’ai un appel à lancer à tous les fonctionnaires qui choisissent de venir exercer à Mayotte : aimez ce territoire, parce que lui vous accueille et vous offre souvent l’occasion de faire progresser votre carrière. Mayotte contribue à construire votre parcours professionnel ; elle est donc en droit d’attendre, en retour, votre engagement pour construire son propre développement.
F.I. : L’actualité impose d’aborder un autre sujet : le port de Longoni. La justice administrative a définitivement annulé la délégation de service public (DSP), relançant le débat sur le futur mode de gestion. Quel regard portez-vous sur le choix de l’EPIC retenu par le Conseil départemental de Mayotte ?
M.K : Il faut peut-être revenir quelques années en arrière. Nous avons perdu énormément de temps dans la gestion de cette délégation de service public.
Les premiers signaux d’alerte sont apparus dès 2015-2016. Nous savions déjà que cette DSP ne pourrait pas aller à son terme au regard des graves dysfonctionnements constatés, lesquels ont ensuite été confirmés par l’arrêt de la Cour administrative d’appel de Bordeaux.
Dès 2018, puis à nouveau autour de 2020, la Chambre régionale des comptes avait également mis en évidence ces dysfonctionnements. Pourtant, au Conseil départemental, nous n’avons pas eu le courage politique de prendre nos responsabilités et de dire : « Cette expérience doit s’arrêter. » Nous aurions alors eu le temps de préparer sereinement une nouvelle délégation de service public.
À cette époque, les quatre parlementaires de Mayotte, le président du Conseil départemental, M. Soibahaddine Ibrahim, ainsi que le président de l’Association des maires de Mayotte, M. Madi Madi Souf, avaient écrit au Gouvernement pour demander la transformation de Longoni en Grand Port maritime de l’État. Je rappelle que cette revendication ne date pas d’hier. Elle remonte déjà à l’époque de Younoussa Bamana et de Marcel Henry. C’est une revendication historique, car nous considérons que ce port représente un enjeu stratégique majeur, à la fois pour Mayotte et pour la France.
Il constitue un outil essentiel pour renforcer la présence française dans cette partie de l’océan Indien, conforter l’ancrage de Mayotte dans la République et développer son rayonnement régional.
Malheureusement, le Gouvernement a d’abord refusé cette évolution pour des raisons qui lui appartiennent et que je préfère ne pas développer afin d’éviter toute polémique.
Par la suite, lorsque j’ai eu l’honneur de présider durant quelques mois le conseil portuaire, nous avons découvert un arrêté qui ressemblait davantage à un faux qu’à un véritable acte administratif.
Le parquet a expliqué qu’il ne lui avait pas été possible d’engager des poursuites pour faux, faute d’avoir pu démontrer que les utilisateurs de cet acte avaient connaissance de son caractère frauduleux. En matière pénale, les règles sont strictes et le parquet n’a donc pas pu aller au-delà.
F.I. : Que retenez-vous aujourd’hui des décisions rendues par la justice ?
M.K. : D’ailleurs, la Cour administrative d’appel de Bordeaux parle elle-même d’un acte inexistant. Sur ce point, les choses sont claires.
L’expertise graphologique demandée par le président Ben Issa Ousséni a démontré que son prédécesseur ne pouvait matériellement pas avoir signé cet acte.
Dès 2023, tous les éléments étaient réunis pour dénoncer cette délégation de service public.
Je renvoie chacun à la lecture de l’arrêt de la Cour. Celle-ci indique clairement que la société MCG réclamait aux usagers du port des redevances de remorquage fondées sur des tarifs qui n’avaient jamais été explicitement approuvés par le Conseil départemental.
Elle souligne également que la société percevait systématiquement des redevances de sûreté portuaire qu’elle avait instaurées unilatéralement, malgré les réserves exprimées par le Département. Autrement dit, le délégataire s’est progressivement comporté comme si le port était devenu sa propriété privée. Ce n’était évidemment pas l’objectif de la délégation de service public.
J’en appelle donc à la raison de ceux qui, sur les réseaux sociaux ou ailleurs, continuent de défendre le maintien de cette DSP. Son fonctionnement était contraire aux intérêts des usagers, mais aussi à ceux du Département. Il était donc temps d’y mettre un terme, et je me réjouis que la Cour administrative d’appel de Bordeaux ait confirmé le jugement rendu en première instance.
F.I. : Quelle solution préconisez-vous désormais ?
M.K. : À mes yeux, il n’appartient pas au Conseil départemental de gérer durablement un port de cette importance.
Ce serait une situation quasiment inédite parmi les départements français, y compris en outre-mer. Depuis toujours, notre revendication est simple : Mayotte doit bénéficier des mêmes outils que les autres territoires français. La Réunion dispose d’un Grand Port maritime de l’État. Mayotte doit bénéficier du même statut. D’ailleurs, les orientations prévues dans la loi de refondation vont dans cette direction. Dans cette perspective, l’Établissement public industriel et commercial (EPIC) constitue une solution transitoire.
J’espère simplement que cette transition sera la plus courte possible, soit le temps de préparer une nouvelle organisation ou, mieux encore, d’aboutir en 2028 au transfert définitif de la gestion du port à l’État. C’est, selon moi, la solution la plus cohérente pour assurer l’avenir du port de Longoni et accompagner durablement le développement économique de Mayotte.
Journaliste politique & économique


































