Il y a des images qui finissent par devenir banales. Celle des kwassas qui prennent la mer en direction de l’île est devenue l’une d’elles. Et c’est précisément là que réside le danger : lorsqu’une crise devient une habitude, on finit par ne plus la voir.
Un bateau transportant 147 migrants est arrivé dans la nuit de lundi à Mohéli. Parmi eux, plusieurs ressortissants congolais, burundais et tanzaniens selon les informations rapportées. Leur destination finale serait Mayotte. Une embarcation de plus. Des dizaines de passagers de plus. Et une question de plus que l’on repousse à demain.
Il faudrait pourtant avoir le courage de regarder la réalité en face. Mayotte ne peut pas absorber indéfiniment des flux migratoires qui dépassent ses capacités. L’île manque de logements, d’écoles, de structures de santé. Elle connaît déjà une crise sociale profonde et une insécurité préoccupante. Mais à Paris, on semble encore croire qu’il suffit d’annoncer un nouveau dispositif, de promettre le déblocage de quelques millions et de prononcer quelques belles paroles pour que le problème disparaisse. Il ne disparaît pas. Il arrive par la mer.
L’argent ne remplace pas une politique. L’État a choisi de financer les Comores pour lutter contre les départs clandestins. Très bien. Mais alors une question s’impose : où sont les résultats ? Si, malgré les financements, les kwassas continuent de partir et les candidats à l’exil continuent d’affluer, il faut avoir l’honnêteté de reconnaître que quelque chose ne fonctionne pas. Un budget n’est pas une politique. Et une promesse de coopération ne suffit pas à arrêter une embarcation lancée dans la nuit. À force de financer sans exiger de résultats, l’État donne surtout le sentiment de vouloir acheter du temps. Mais le temps, précisément, joue contre Mayotte. Il existe une vérité que certains préfèrent ne pas entendre : un territoire possède des capacités physiques et humaines limitées. On ne construit pas une école en une nuit. On ne forme pas un médecin en quelques semaines. On ne crée pas des logements par décret. On ne double pas la capacité d’un hôpital avec des promesses qui ne seront jamais tenues.
Et pourtant, c’est bien ce que l’on demande implicitement à Mayotte : absorber, année après année, une pression démographique qu’elle n’a pas les moyens de supporter seule. Il ne s’agit pas de déshumaniser ceux qui arrivent. Il s’agit de ne pas déshumaniser non plus ceux qui vivent déjà sur place. Les Mahorais ont eux aussi droit à la sécurité, à des services publics efficaces et à des conditions de vie dignes. Dire cela n’est ni être cruel ni être hostile aux migrants. C’est simplement reconnaître qu’une politique publique sérieuse doit tenir compte du réel. La République peut-elle continuer à détourner les yeux ? La véritable question est désormais politique. L’État accepte-t-il de reprendre le contrôle de ses frontières à Mayotte ? Accepte-t-il de regarder les résultats de sa politique en face ? Accepte-t-il de demander des comptes à ses partenaires régionaux ? Ou continuera-t-il à gérer les conséquences sans jamais s’attaquer aux causes ?
Parce qu’à force de laisser s’installer cette situation, le risque n’est plus seulement migratoire. Il est social, économique, sanitaire et sécuritaire. Et lorsque la population ne croit plus à la capacité de l’État à la protéger, c’est le lien républicain lui-même qui se fissure. Mayotte ne demande pas l’impossible. Elle demande que la République soit à la hauteur de ses responsabilités.
Il est temps de sortir des discours convenus, des chiffres brandis sans bilan et des annonces sans lendemain. Il est temps d’agir. Car une île peut supporter beaucoup de choses. Mais elle ne peut pas être indéfiniment le réceptacle de l’impuissance de l’État.
Et si Paris continue de regarder ailleurs, il ne faudra pas s’étonner qu’un jour, à Mayotte, la colère finisse par emporter ce que les politiques publiques n’auront pas su préserver.
Soidiki Mohamed El Mounir, connu sous le nom de "Soldat", est une figure du journalisme mahorais. Après ses débuts à la fin des années 1980 au sein du magazine Jana na Léo, il participe à l’aventure du Journal de Mayotte, premier hebdomadaire de l’île, avant de rejoindre le Journal Kwezi. En 2000, il cofonde la Somapresse, société éditrice de Mayotte Hebdo et Flash Infos, contribuant ainsi à structurer et enrichir le paysage médiatique de Mayotte.



































