« Ne pas préparer sa mobilité, c’est mettre sa famille en difficulté »

À l’heure des grands départs, les néo-bacheliers mahorais préparent leur mobilité vers l’Hexagone pour poursuivre leurs études. Le 30 juillet, un salon de la mobilité, organisé par l’association Émanciper Mayotte, s’est tenu à la Maison pour tous de Ouangani. L’association œuvre dans les domaines de l’insertion, de la mobilité et de l’accompagnement des jeunes Mahorais. L’occasion pour Flash Infos d’interroger son fondateur, Houssaini Hassani Tafara, sur les enjeux d’une mobilité estudiantine réussie et les difficultés rencontrées par les étudiants lors de leur arrivée en métropole.

Flash Infos : Plus d’un millier de jeunes bacheliers mahorais s’apprêtent à rejoindre l’Hexagone pour leurs études. Que leur conseillez-vous pour appréhender au mieux leur vie estudiantine ?

Houssaini Hassani Tafara : Déjà, la première étape, c’est de savoir se déplacer. Beaucoup de jeunes attendent d’être en métropole pour découvrir comment on s’y déplace. Je leur pose souvent la question : une fois à l’aéroport, comment allez-vous faire pour vous déplacer ? On me répond : « Je ne sais pas, je verrai quand je serai là-bas. » L’idée, c’est de leur faire comprendre que, dès maintenant, ils doivent connaître la logistique des déplacements : où se trouve une gare, ce qu’est un train, apprendre à repérer le numéro d’un wagon et son siège, se renseigner sur les cartes de réduction destinées aux jeunes, etc. Tout cela, ce sont des choses qu’ils n’appréhendent pas. Ils sont persuadés que des personnes vont le faire à leur place. On doit leur faire comprendre que, lors d’une mobilité, la première des choses est de savoir se déplacer.

La deuxième étape, c’est l’interculturalité, c’est-à-dire la différence culturelle entre Mayotte et la métropole. On a tous vécu cette différence culturelle. Par exemple, lorsqu’on nous dit : « Je t’offre un café », et qu’en réalité, on nous demande ensuite de payer. Il faut comprendre qu’ils sont d’abord Africains sur un territoire européen et qu’il va y avoir un décalage culturel.

Troisième étape : partir avec une solution d’hébergement. Beaucoup de jeunes n’ont aucune solution et ne savent pas où ils vont dormir. Cela ne les préoccupe pas plus que ça. Il n’y a pas de véritable solution. Une des problématiques est que les agences immobilières ne souhaitent plus avoir de garants mahorais. Nous travaillons donc sur une solution permettant de contractualiser les parents avec des agences immobilières partenaires.

Il y a aussi un problème de niveau scolaire, de maîtrise du français et d’orientation. Il faut qu’ils sachent, en cas de difficulté scolaire, ce qu’ils doivent faire. Pour améliorer leur français, il faut les inciter à suivre l’actualité. Ils doivent également savoir que, dès le mois d’octobre, ils ont la possibilité de changer de filière.

Flash Infos : Quels sont les risques d’une mobilité estudiantine mal anticipée ?

H.H.T. : En général, quand ils n’ont pas de logement en métropole, ils stressent et inquiètent leurs parents restés à Mayotte. Derrière, c’est un échec direct. On est à 80 % d’échec en première année parce qu’ils n’ont pas préparé leur mobilité. Ils se retrouvent en difficulté.

Et c’est surtout le nombre de décès qui inquiète. Il y a quelques mois, une jeune fille de M’tsangadoua, à Acoua, et un jeune Mahorais étudiant à Besançon ont été retrouvés décédés. Cela interpelle de plus en plus et cela se voit.

Flash Infos : Comment peut-on expliquer certaines embûches que rencontrent les jeunes Mahorais en métropole ?

H.H.T. : Les jeunes sont parfois conseillés par des personnes qui n’ont jamais été à l’école. C’est-à-dire que l’orientation est faite par des parents qui ne connaissent pas les réalités et les problématiques, ou par quelqu’un de la famille qui peut être mal intentionné. Cela peut aussi être un ami qui y serait allé, mais qui ne s’y connaît pas. Comme on dit en créole, par des « ladi lafé ».

On ne se pose pas la question de savoir qui a la légitimité pour les accompagner dans leur orientation. Tout le monde, aujourd’hui, se prétend expert dans tous les domaines. C’est comme cela qu’on explique cette impréparation. Comme il n’existe pas suffisamment d’endroits où ils peuvent discuter de leur orientation, où on leur explique l’importance des réalités auxquelles ils vont devoir faire face, ils avancent parfois sans préparation.

Est-ce que tu sais que, pour avoir une retraite, il faut travailler 42 ans ? C’est la question que je leur pose. Comme personne ne le fait, les jeunes font des choix par défaut.

Flash Infos : Votre association se préoccupe également des jeunes sans solution administrative. Quelles solutions proposez-vous à ceux qui sont restés sur le carreau ?

H.H.T. : On leur explique qu’ils ont encore la possibilité d’étudier au Kenya, au Rwanda, à Madagascar ou à l’île Maurice. L’objectif, c’est de leur montrer qu’il existe des possibilités ailleurs.

La première étape est de détenir un passeport comorien ou malgache, selon la situation. Ensuite, on sait qu’il existe des métiers de téléprospecteur qui permettent de générer des revenus pour financer ses études. Nous avons des emplois pouvant aller jusqu’à 4 500 euros. Cela permet de les orienter et de les former en amont, puis de les mettre en relation avec ces partenaires afin qu’ils puissent exercer un métier qui ne prend pas beaucoup de temps, en télétravail, et générer un revenu pour financer leurs études tout en se déplaçant sur un autre territoire.

Flash Infos : Nous sommes le 29 juillet (Date de l’interview). Quel conseil donnez-vous à un élève qui n’a effectué aucune démarche ?

H.H.T. : On va lui dire de rester. Nous avons eu le cas d’une jeune fille de Chiconi dont l’admission est validée. Elle n’a pas fait de demande de bourse. Elle va à Montpellier et n’a pas de logement. Heureusement, elle est venue avec ses parents et nous avons pu travailler sur ce projet.

À ceux qui n’ont pas effectué les démarches auprès de LADOM ou qui n’ont pas obtenu d’affectation, je leur dis de ne pas aller en métropole. Vous allez mettre vos familles en difficulté. Et surtout, l’objectif, c’est d’éviter que d’autres jeunes viennent grossir le nombre d’étudiants mahorais qui décèdent chaque année en métropole.

Flash Infos : Combien de temps préconisez-vous pour préparer un bon départ ?

H.H.T. : Au moins deux mois, mais le mieux est de six mois. Dès le mois de janvier de l’année de leur mobilité, il faut identifier et se renseigner sur la question du logement, mais aussi sur la ville où l’on souhaite aller. Pourquoi aller à Rennes plutôt qu’au Mans ? Il faut se renseigner sur la ville étudiante.

Je recommande les villes à taille humaine, comme Le Mans ou Tours. Il y a aussi les communautés estudiantines mahoraises qui accompagnent réellement les nouveaux arrivants.

L’idée, c’est de se renseigner au maximum. Il faut compter six mois de préparation. Il faut également regarder quelles sont les villes qui se trouvent autour. Être étudiant, ce n’est pas seulement suivre des cours. Il faut aussi regarder les activités disponibles, intégrer un club sportif, connaître des gens et se constituer un réseau. C’est comme cela qu’on réussit ses études.

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Journaliste, aussi passionné par les paysages de Mayotte que par sa culture. J’ai toujours une musique de rap en tête.

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