Forts de leur expérience des services départementaux, les Mahorais demeurent sceptiques quant à la capacité de Ben Issa Ousséni à concrétiser son choix de créer un établissement public industriel et commercial (EPIC) afin d’assurer la gestion du port de Longoni à compter du 1er septembre 2026.
Citoyens et acteurs économiques redoutent le pire : un blocage complet, pour une durée indéterminée, de la seule porte d’entrée de près de 80 % des marchandises destinées au territoire, ainsi que d’une source de revenus non négligeable pour l’Assemblée départementale de Mayotte.
Une posture qui vaut au président du Département une avalanche de critiques et de soupçons de toutes parts. Mais le conseiller départemental de M’Tsangamouji ne semble pas s’en émouvoir. Pour ses détracteurs, les affaires passent avant tout, au mépris des règles de bienséance et de bonne gouvernance. Quant au sort du Mahorais ordinaire, il viendra bien après le déluge.
Silence radio. Le Département-Région semble s’employer à semer le chaos dans l’économie de Mayotte en orchestrant la paralysie du port de Longoni à compter du 1er septembre 2026. Si l’ensemble des acteurs de l’île s’efforce d’afficher un calme apparent, beaucoup reconnaissent éprouver une profonde inquiétude lorsqu’ils imaginent le scénario de la reprise en main de cette infrastructure stratégique, à moins de deux mois de la date butoir fixée par la justice administrative pour la restitution des clés.
Un constat semble largement partagé au sein de la population : l’incapacité présumée des services départementaux à faire vivre l’EPIC, formule retenue par Ben Issa Ousséni pour assurer la gestion du port à l’expiration de la délégation de service public (DSP), désormais interrompue, qui avait été confiée à Mayotte Channel Gateway jusqu’en 2028.
« Là-haut, il n’y a que des incapables. Tous les Mahorais le savent, même si beaucoup préfèrent faire semblant de l’ignorer afin de ne pas jeter l’opprobre sur l’ensemble du personnel. Qu’on le veuille ou non, le vin est désormais tiré et nous allons tous devoir le boire jusqu’à la lie. Il n’y aura plus de faux-semblants : nous devrons assumer collectivement le choix d’avoir porté cette majorité aux commandes de l’île. »
La dureté de ces propos, tenus par Djamal-Eddine Mahamoud, commerçant à Mamoudzou, illustre le profond clivage qui s’est installé au sein de la population face aux risques que fait peser sur l’avenir économique de Mayotte le bras de fer opposant le chef de l’exécutif local, Ben Issa Ousséni, à Ida Nel, figure incontournable du monde des affaires à Mayotte.
« En dehors des cercles du pouvoir politique, les Mahorais ne sont pas dupes. Nous avons tous compris que nous ne comptons pas dans ce bras de fer. Il s’agit uniquement d’une question d’argent, de beaucoup d’argent, que rapporte le port de Longoni et que le président du Département cherche à récupérer, au mépris des règles de bonne gouvernance. Toutes ces histoires de statut ne sont que de la poudre aux yeux ; le véritable enjeu est ailleurs. »
Cette opinion est exprimée par Zaïnaba Moussa, habitante de Majicavo-Dubaï, où elle tient un commerce de vêtements et de vaisselle importés de Chine. Elle ne cache pas non plus son pessimisme quant à la future gestion du port sous l’autorité départementale.
Une avalanche de critiques qui laisse Ben Issa Ousséni de marbre
« Si ces gens étaient compétents en quoi que ce soit, cela se saurait. Les usagers n’auraient pas surnommé cette institution le « Conseil géré mal ». Ils nous font honte tous les jours. Mais c’est aussi notre faute, car leurs actes sont la conséquence des bulletins que nous avons déposés dans les urnes lors des dernières élections. Ce qui est certain, c’est qu’aucun de ces élus ne se soucie réellement de la vie de ses concitoyens. Ils ne pensent qu’à leurs propres intérêts, et cela est profondément révoltant. »
La commerçante préfère ne pas aller plus loin dans ses commentaires. Mais n’en a-t-elle pas déjà suffisamment dit ?
Un autre usager du port, rencontré devant les bureaux d’une agence de transit, explique que ce qui compte à ses yeux n’est pas tant le statut du futur gestionnaire appelé à succéder à Mayotte Channel Gateway que sa capacité à maintenir le niveau de performance actuel, voire à l’améliorer.
Oumouri Abdallah livre, quant à lui, une analyse particulièrement sévère : « Le véritable problème de cette île, c’est que les intérêts d’une minorité continuent de faire le malheur du plus grand nombre, qui accepte de subir sans réagir. Ailleurs, une telle affaire aurait déjà poussé les consommateurs à descendre dans la rue pour dénoncer une prise d’otage dictée par les ambitions personnelles d’un responsable politique qui veut cumuler toutes les casquettes, au risque d’être à la fois juge et partie.
Comment comprendre la position de Ben Issa Ousséni lorsqu’il figure parmi les principaux transitaires opérant à Longoni, préside le Département-Région, qui définit la stratégie économique du territoire, tout en devant assurer également la présidence de l’EPIC appelé à gérer le port à partir du mois de septembre ? Si cela ne constitue pas une confusion des genres, j’aimerais que l’on m’explique ce que c’est. »
Le terme est désormais lâché. Cette critique n’est plus seulement le fait des opposants politiques du conseiller départemental de M’Tsangamouji. Elle s’exprime désormais dans la rue, portée par une population lassée des difficultés quotidiennes auxquelles est confrontée Mayotte. Si le cyclone Chido a aggravé la situation depuis le 14 décembre 2024, les difficultés étaient bien antérieures à cette catastrophe.
Des milliers d’hommes et de femmes s’interrogent aujourd’hui sur les véritables motivations qui conduisent le président de l’Assemblée départementale à poursuivre une stratégie que beaucoup jugent suicidaire. Ils peinent à comprendre son obstination alors que le Département traverse une situation financière extrêmement fragile et que l’État ne semble pas disposé, en réalité, à investir un euro dans le port de Longoni.
Pourtant, malgré les déclarations rassurantes de Ben Issa Ousséni, un courrier adressé en 2017 par Élisabeth Borne, alors ministre chargée des Transports, au président de la Chambre régionale des comptes, éclaire d’un jour particulier la position de l’État.
Dès 2017, Élisabeth Borne mettait en garde la Chambre régionale des comptes contre le risque de déstabilisation de l’économie mahoraise qu’une reprise du port de Longoni pourrait entraîner.
Contrairement au discours que le Département-Région tente de faire passer auprès de la population, ce n’est pas Paris qui chercherait à reprendre le contrôle du port, mais plutôt Ben Issa Ousséni qui donnerait le sentiment de vouloir s’en dessaisir… pour mieux en reprendre la maîtrise par d’autres voies.
Les différentes sources consultées convergent vers cette analyse, qui apparaît aujourd’hui comme la plus cohérente au regard des éléments disponibles.
Ce constat soulève également de nombreuses interrogations sur les choix budgétaires du Département. Comment sera financé le fonctionnement de cet EPIC en cours de création ? Comment seront assurés les investissements indispensables au maintien de l’activité du port afin d’éviter une paralysie de l’économie mahoraise ?
« Essayez donc de comprendre le discours de nos élus départementaux. Il n’y a plus un centime pour le social, la jeunesse ou la culture, mais il y aurait huit millions d’euros disponibles pour satisfaire les ambitions financières de leur président. »
Cette interrogation est également partagée par plusieurs acteurs bancaires de la place, qui rappellent que Mayotte Channel Gateway et sa dirigeante ne présentent aucune difficulté de solvabilité auprès des établissements financiers, qu’ils soient locaux, nationaux ou internationaux.
« Même en prenant suffisamment de recul pour examiner ce dossier sous tous les angles, il est difficile de ne pas s’interroger sur la méthode retenue par le président du Département. Beaucoup de zones d’ombre subsistent et donnent le sentiment que toute la vérité n’a pas encore été dite aux Mahorais », confie, sous couvert d’anonymat, un banquier de la place.
Bien que cette correspondance d’Élisabeth Borne remonte à 2017, elle semble avoir anticipé les difficultés auxquelles Mayotte est aujourd’hui confrontée.
Dans cette lettre, l’ancienne ministre revient en détail sur l’origine et le statut juridique des ports d’État de Guyane, de Martinique et de La Réunion, en les comparant au cas particulier du port de Longoni. Elle explique pourquoi une reprise par l’État apparaît juridiquement beaucoup plus complexe dans le cas de Mayotte.
Le document est explicite : depuis les transferts de compétences liés à la décentralisation en 2004, le port de Longoni constitue un bien appartenant au Département. Élisabeth Borne soulignait déjà les risques économiques majeurs qu’une remise en cause de cette situation pourrait provoquer.
Ces éléments permettent de mieux comprendre les réserves exprimées par les services de l’État à Mayotte concernant la stratégie actuellement poursuivie par le Département-Région.
Une question demeure donc : que cherche réellement Ben Issa Ousséni dans ce dossier ? Quels bénéfices pourrait-il retirer d’une déstabilisation de l’économie mahoraise et de la paix sociale ?
Il appartient désormais au président de l’Assemblée départementale, directement concerné par ce dossier, d’apporter des réponses claires aux Mahoraises et aux Mahorais. Il revient également à l’État de démontrer son impartialité dans l’exercice du contrôle de légalité, ainsi qu’à la Chambre régionale des comptes de poursuivre sa mission de contrôle de l’utilisation des deniers publics, y compris sous les cocotiers de Mayotte, à plus de 10 000 kilomètres de l’Hexagone.
Journaliste politique & économique


































