« L’adjudant Toumbou, le légendaire d’Acoua » : Bob Kira réhabilite la figure de son père à travers un livre

Le chanteur et musicien Bob Kira, fils d’une figure historique mahoraise souvent mal comprise, Saïd Toumbou, tente de réhabiliter la figure de son père à travers un livre. Dans « L’adjudant Toumbou, le légendaire d’Acoua », il revient sur les évènements majeurs de sa vie, étroitement mêlés à l’histoire de Mayotte, et clarifie sa position.

Figure tombée dans un oubli relatif, Saïd Toumbou a pourtant activement fait partie de la vie politique mahoraise de la fin de la période coloniale. Député de Mayotte, au même titre que Younoussa Bamana, dans les années 60, leur vision pour leur île ainsi que leur appartenance politique se sont fortement confrontées. Exclu de la sphère politique dominante de l’époque suite à de multiples incompréhensions, Saïd Toumbou s’est rapproché, par réaction, du mouvement « serré-la-main » qui prônait un rapprochement avec les Comores.

De là à croire que ce personnage souhaitait intégrer politiquement Mayotte aux Comores lors de l’indépendance, il n’y a qu’un pas que la plupart des gens « franchissent un peu trop vite » selon son fils Bob Kira, devenu un chanteur phare de la sphère musicale mahoraise dans les années 90-2000. C’est la raison pour laquelle il a souhaité écrire le livre « L’adjudant Toumbou, le légendaire d’Acoua » pour tenter d’expliciter les véritables idées de son père, pour lui bien trop caricaturées par la postérité.

Une volonté d’autonomie et de liberté tout en restant Français

« Saïd Toumbou ne souhaitait pas l’indépendance ni l’intégration de Mayotte au gouvernement des Comores. En revanche, il souhaitait un statut plus « autonome » pour notre île, contrairement à Marcel Henry et Younoussa Bamana, qui ont prôné la départementalisation de Mayotte depuis le début via le Mouvement Populaire Mahorais (le MPM) », explique Bob Kira. Dans son livre, ce dernier revient sur plusieurs évènements majeurs de l’histoire de Mayotte, notamment l’emprisonnement « injuste » de son père lors de la manifestation des chatouilleuses devant les locaux de l’ORTF en 1967, qui pour lui, serait due à « une manigance de Marcel Henry afin d’éliminer tout adversaire politique ». Le chanteur explique dans son livre que : « C’est à sa sortie de prison qu’il se tourne vers le mouvement « serré -la-main », en réaction à l’exclusion politique dont il est victime ». Mais Toumbou n’est pas un indépendantiste pour autant, puisque le livre précise qu’il considérait cette dernière comme « dangereuse pour Mayotte », tout en « ne croyant pas à la départementalisation ».

Sa position était donc de trouver une position intermédiaire pour Mayotte : continuer à faire partie de la France tout en conservant une certaine liberté lui permettant de conserver ses coutumes et son ordre social. Mais cette position, comme souvent les positions intermédiaires, n’a pas été comprise et la postérité au fait de Toumbou un « indépendantiste », favorable à l’intégration de Mayotte dans le giron comorien, d’où la haine qui subsiste encore actuellement envers cette figure politique au sein de la société mahoraise.

Les conséquences de la départementalisation sur la Mayotte d’aujourd’hui

C’est en constatant la déliquescence sociale de Mayotte aujourd’hui, notamment avec la délinquance galopante, que Bob Kira a estimé important de réhabiliter les idées de son père au travers d’un livre. Pour lui, il est indispensable de « revitaliser l’arbre de la liberté », car il estime que le problème de Mayotte actuellement est « qu’elle attend tout de la France au lieu de prendre en main son propre destin ». « Aujourd’hui les Mahorais sont devenus paresseux. Or il n’a jamais été dans l’idée de la France de véritablement développer Mayotte. Si nous ne lui proposons pas notre propre concept de développement, les choses n’évolueront pas. Les Mahorais doivent montrer autre chose à la France », estime le chanteur pour lequel les problèmes de délinquance sont également le fruit d’une perte de repère chez les jeunes due à la destruction progressive des instances qui structuraient autrefois en profondeur la société mahoraise.

En narrant la biographie de son père, son accession au rang d’adjudant de l’armée française et de figure politique majeure de l’île ensuite, il souhaite également rappeler aux gens que « Mayotte n’est pas réellement pauvre », mais qu’il faut savoir utiliser les ressources dont elle dispose grâce au travail et à la discipline. « Je refuse de marcher alors que j’ai un cheval », résume-t-il en ajoutant que « les hommes qui souhaitent conduire Mayotte aujourd’hui devraient prendre exemple sur son père au lieu de tout attendre de la France ». Il appelle également à faire cesser la lutte fratricide au sein des familles mahoraise entre « soroda » et « serré la main », qui perdure encore en 2026 et à cause de laquelle, selon Bob Kira, « on ne peut rien construire ». « Il faut se réconcilier et se réunir autour des enjeux essentiels de l’île pour inventer ensemble le nouveau concept de Mayotte de demain », conclut-il.

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Journaliste

Nora Godeau est journaliste indépendante à Mayotte. Elle couvre les enjeux sociaux, culturels et environnementaux du territoire, avec une attention particulière portée aux voix locales et aux initiatives de terrain.

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