Avant le passage du cyclone Chido, les conditions de logement à Mayotte restaient marquées par une précarité massive, selon la nouvelle enquête Logement de l’Insee, présentée ce jeudi 18 juin. Réalisée entre septembre 2023 et juillet 2024, cette étude, la deuxième menée dans le département après celle de 2013, dresse un constat de stabilité inquiétante : près de trente ans après 1997, la part de logements en dur n’a quasiment pas progressé.
« C’est une enquête très structurante », rappelle Atubou Antoy, chef du service régional de l’Insee à Mayotte. Menée avant le cyclone Chido, elle ne mesure donc pas les destructions ou dégradations provoquées par l’événement de décembre 2024. Mais pour l’Insee, les résultats restent indispensables pour comprendre la situation de départ. « On va attendre le recensement, mais on n’a pas la sensation que ces chiffres soient complètement caduques », avance Jamel Mekkaoui.
Le premier enseignement est lourd : la fragilité du bâti demeure. En 1997, 65 % des logements étaient en dur. Début 2024, cette part atteint 64 %. À l’inverse, l’habitat fragile représente encore 36 % du parc, composé presque entièrement de maisons en tôle. « Mayotte se singularise par des difficultés liées aux logements plus importantes qu’ailleurs », souligne Jamel Mekkaoui.
Cette précarité touche d’abord les ménages les plus pauvres. Dans les logements en tôle, seuls 11 % des adultes se déclarent en emploi. Les trois quarts des habitants n’ont aucun diplôme. Et si 57 % des résidents de ces logements sont nés en France, cela s’explique surtout par la présence d’enfants nés à Mayotte. Chez les adultes vivant dans l’habitat précaire, 76 % sont nés à l’étranger, tandis que 83 % des mineurs sont nés à Mayotte.
Les enfants apparaissent ainsi comme les premières victimes de cette précarité. À Mayotte, où les mineurs représentent la moitié de la population, leurs conditions de logement sont plus défavorables que celles des adultes. Selon l’Insee, 44 % des mineurs vivent dans des maisons en tôle, contre 35 % des majeurs. Dans ces constructions, 29 % vivent au quotidien sur de la terre battue. Ils sont aussi plus souvent privés d’équipements essentiels : 32 % n’ont pas l’eau courante dans leur logement et 23 % n’ont pas accès à l’électricité à domicile, contre respectivement 25 % et 19 % des adultes.
L’accès à l’eau reste l’un des marqueurs les plus forts des difficultés de logement. Début 2024, un ménage sur quatre ne dispose pas d’eau courante à l’intérieur de son logement. La situation varie fortement selon le type de bâti : 61 % des ménages vivant dans des maisons en tôle n’ont pas l’eau à l’intérieur, contre 6 % dans les logements en dur. « Un ménage sur quatre n’a pas accès à l’eau à l’intérieur du logement », résume Jamel Mekkaoui.
Pour ces ménages, les bornes-fontaines monétiques sont devenues le principal point d’approvisionnement. Elles sont utilisées par 51 % des ménages sans eau courante, alors qu’en 2013, beaucoup s’approvisionnaient encore chez un tiers ou un parent. L’Insee relève aussi le recul du recours aux ruisseaux, passé de 10 % à 5 %.
Mais même les logements raccordés n’ont pas été épargnés par la crise de l’eau. Début 2024, 96 % des ménages disposant de l’eau à l’intérieur déclaraient avoir subi des coupures au cours des douze mois précédents. Parmi eux, 63 % faisaient état de coupures quotidiennes et 36 % d’interruptions au moins hebdomadaires.
Sur l’électricité, la situation s’est nettement dégradée depuis 2013. Début 2024, 19 % des logements n’y avaient pas accès, contre 6 % onze ans plus tôt. Dans les maisons en tôle, la part des logements sans électricité est passée de 15 % à 47 %. L’Insee relie cette aggravation aux campagnes de lutte contre les raccordements sans autorisation, susceptibles de présenter des risques d’électrocution et de surcharge du réseau.
Eau, douche, toilettes : un logement sur deux encore privé du confort de base
Les conditions sanitaires restent elles aussi très éloignées des standards nationaux. Un logement est considéré comme disposant du confort sanitaire de base lorsqu’il a, à l’intérieur, l’eau courante, des toilettes et une douche ou une baignoire. À Mayotte, 54 % des logements n’en disposent toujours pas. La situation s’améliore toutefois par rapport à 2013, où cette part atteignait 62 %. L’amélioration concerne surtout les logements en dur : 31 % n’ont pas le confort sanitaire de base en 2024, contre 41 % en 2013. Dans les logements en tôle, en revanche, la précarité demeure quasi généralisée : 96 % n’ont pas ce confort de base.
Autre indicateur marquant : 44 % des logements ne sont pas équipés de toilettes à l’intérieur. Dans 19 % des cas, les habitants n’en disposent ni à l’intérieur ni à l’extérieur du logement, signe d’une insalubrité persistante pour une partie de la population.
L’étude met aussi en évidence une forte fracture au sein du parc de logements. Une partie des ménages, principalement dans les logements en dur, voit ses conditions de vie s’améliorer. Les logements avec carrelage, confort sanitaire de base, cuisine et électricité représentent désormais 39 % du parc, contre 28 % en 2013. Dans ces habitations, la climatisation progresse rapidement : 71 % en sont équipées, davantage que l’eau chaude sanitaire. « La dichotomie entre les populations est plus accentuée », relève Jamel Mekkaoui.
À l’autre bout du spectre, Mayotte reste confrontée à un parc social très limité et à un habitat collectif peu développé, malgré une densité de population parmi les plus fortes de France. Début 2024, l’île ne compte que 1 400 logements sociaux, soit moins de 2 % du parc de résidences principales. L’habitat collectif représente seulement 8 % des logements.
Enfin, l’Insee consacre une partie de son enquête à une réalité mahoraise souvent complexe : la propriété du logement et l’occupation du terrain. Seuls 28 % des ménages se déclarent propriétaires à la fois de leur logement et du terrain sur lequel il est construit, contre 35 % en 2013. Beaucoup de ménages se disent propriétaires de leur maison sans posséder le terrain, ou logés gratuitement. Parmi les occupants, 17 % ne savent pas à qui appartient le terrain. Et parmi les locataires, deux tiers ne disposent pas de bail écrit. « On voit que le bail n’est pas la norme à Mayotte », commente Jamel Mekkaoui.
Ces résultats dépassent le seul champ statistique. Ils éclairent des questions au cœur du débat public mahorais : l’habitat indigne, l’accès à l’eau, l’occupation du foncier, la régularisation des terrains, mais aussi les inégalités entre habitants. Surtout, ils montrent que la crise du logement était déjà profondément installée avant le passage de Chido.
« L’état des lieux qu’on fait actuellement ne nous a pas l’air complètement bouleversé par le cyclone. Je suis prudent, parce qu’il faut avoir des données », souligne Jamel Mekkaoui. Pour le statisticien, cette enquête permet aussi de rappeler que les difficultés liées au logement à Mayotte ne commencent pas avec Chido. « Aujourd’hui, dans le débat public, surtout national, on a l’impression que le cyclone est l’alpha et l’oméga de tous les problèmes. Mais le constat qui est fait avant Chido montre que les difficultés liées au logement à Mayotte sont indépendantes du cyclone », insiste-t-il.
Reste désormais à mesurer précisément l’impact de l’événement sur le parc de logements. « Est-ce que le cyclone a amélioré les choses ? C’est peu probable. De quelle manière il a impacté la situation, on pourra y répondre d’ici la fin de l’année ou le début de l’année prochaine. » conclut Jamel Mekkaoui.
Passionnée par la petite et la grande histoire d'hier et d'aujourd'hui j'aime raconter le quotidien des personnes qui fondent un territoire.





































