Influences étrangères négatives : un jugement qui suscite des interrogations à Mayotte

Une information préoccupante concernant Mayotte a été relayée lundi soir par l’ensemble des médias nationaux, sans qu’elle ne suscite le moindre commentaire sur le territoire. Pourtant, elle mérite toute l’attention, tant sur les plans diplomatique, sécuritaire, religieux, sociétal, social, culturel que juridique.

En effet, plusieurs chaînes de télévision ont rendu compte du jugement par contumace (en l’absence physique des personnes concernées) de deux Français originaires de Mayotte, dans le cadre d’un réseau de recrutement de djihadistes à destination de la Syrie, au départ du département de La Réunion.

Si l’identité des deux prévenus n’a, pour l’instant, pas été révélée au public, les faits qui leur sont reprochés sont suffisamment graves, notamment au regard de l’image de l’île, de ses habitants et de ses traditions, pour susciter une vive inquiétude sur l’ensemble du territoire, en particulier au sein du clergé musulman.

« C’est à n’y rien comprendre », confie Abdoulhamid Mouhamimadi, foundi (enseignant) dans une école coranique de l’agglomération de Mamoudzou.

« Avec vingt-quatre heures de recul, je dirais que cette séquence diffusée au journal télévisé du soir en métropole était d’une telle gravité qu’elle n’appelait aucun commentaire immédiat de la part des responsables religieux, en général, et des musulmans en particulier. Il n’y a rien, dans cette affaire, qui soit lié à la pratique de l’islam à Mayotte, et encore moins à celle de l’immense majorité des musulmans de l’île », observe le foundi Abdoulhamid Mouhamimadi.

Cette actualité semble avoir pris les Mahorais de court, tant par son ampleur que par le secret de l’instruction, qui n’a pas permis aux habitants du département de connaître l’identité des deux protagonistes de cette affaire judiciaire.

Chacun s’interroge sur la manière dont deux de leurs compatriotes ont pu être embrigadés dans les réseaux du djihadisme international, aujourd’hui largement associé au terrorisme et aux luttes d’influence entre États.

« Il n’y a qu’un seul Dieu, un seul Créateur, quelles que soient les obédiences d’une religion. Comment nos enfants peuvent-ils s’égarer à ce point au contact de certains courants politico-religieux du monde arabo-musulman ? Ils ne sont tout de même pas ignorants au point d’oublier les garde-fous que nos aïeux ont instaurés lors de l’adoption de l’islam à Mayotte, en se distinguant des autres traditions islamiques présentes à Madagascar, aux Comores, à Zanzibar, en Tanzanie, au Kenya, en Somalie ou encore au Yémen. »

Cette observation n’est pas anodine. Elle émane de Saïd Mohamed Darmi, bilal (sacristain) dans l’une des principales mosquées du vendredi de Petite-Terre.

Jusqu’à se mettre en marge du socle principal de l’islam sous l’influence de courants étrangers

« Nos aïeux ont su nous préserver des influences extérieures dès l’introduction de l’islam à Mayotte par les Chiraziens à Tsingoni. Aujourd’hui, nous sacrifions progressivement notre patrimoine culturel et cultuel, au point de perdre nos repères », rappelle le bilal.

Il poursuit sa réflexion en estimant qu’une copie ne vaudra jamais l’original et que l’islam des premiers temps ne peut être assimilé à certaines interprétations contemporaines. Il met également en garde contre ce qu’il considère comme une confusion entre différents courants de l’islam.

Selon lui, Mayotte s’inscrit historiquement dans la tradition sunnite et il n’y a pas lieu d’ouvrir un débat dogmatique. « Ceux qui ont été jugés par contumace en métropole illustrent malheureusement des dérives que nous ne pouvons que déplorer », affirme-t-il.

Au sein du clergé musulman mahorais, il est loin d’être le seul à considérer cette situation comme préjudiciable à l’évolution harmonieuse de l’islam sur l’île.

À ses yeux, la jeune génération, très présente sur les réseaux sociaux, doit être davantage sensibilisée afin de résister aux discours extrémistes qui détournent les fondements de l’islam. Il estime que ces idéologies n’ont rien à voir avec les enseignements originels de cette religion et qu’elles ne sauraient justifier le terrorisme.

« Mayotte n’a rien à voir avec tout cela. L’ensemble des citoyens attachés aux valeurs de la République doit contribuer à préserver les particularités de l’islam pratiqué sous les latitudes mahoraises. »

Il met également en cause l’ancien président comorien Ahmed Abdallah Sambi, actuellement détenu à Moroni, qu’il accuse d’avoir favorisé la diffusion de courants islamistes plus rigoristes dans l’archipel, et, dans une moindre mesure, à Mayotte ainsi qu’à Madagascar.

Selon lui, les discours et les actions véhiculés par ces courants sont contraires aux valeurs ancestrales et coutumières de la région et doivent être combattus lorsqu’ils incitent à la violence.

Enfin, il ne s’explique pas que des natifs de Mayotte, élevés dans une tradition religieuse qu’il qualifie de tolérante, aient pu être entraînés dans des mouvements djihadistes en Syrie, au point d’avoir aujourd’hui à répondre de leurs actes devant la justice française.

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