Président du Groupement Patronal de Mayotte (GPM), Fahardine Mohamed a pris part à la réunion sur la convergence sociale organisée jeudi dernier dans les locaux de la Caisse de Sécurité Sociale de Mayotte. Il salue l’alignement annoncé du SMIC net sur celui de la métropole au plus tard en 2031. Il insiste toutefois sur la nécessité de mettre l’accent sur le salaire net, qui représente un écart inférieur à 200 euros, plutôt que sur le salaire brut, dont l’écart avoisine les 500 euros de trésorerie pour les entreprises.
Il demande également une transition progressive ainsi qu’une LODEOM sociale renforcée, coconstruite avec les partenaires locaux, conformément aux engagements pris lors des débats parlementaires. Pour lui, il ne fait aucun doute que la question du foncier est centrale dans la planification du développement économique de Mayotte. Il s’interroge également sur la vision des pouvoirs publics pour l’avenir du territoire.
Flash Info : Que doit retenir Mayotte de cette réunion de jeudi dernier sur la convergence sociale ?
Fahardine Mohamed : Pour faire simple, sans accompagnement de cette convergence sociale, toute augmentation des charges ou des salaires sera répercutée sur les prix de vente par les chefs d’entreprise mahorais, ce qui alimentera l’inflation. Le coût de la vie est déjà très élevé dans les Outre-mer, et particulièrement à Mayotte.
Malgré les différentes lois adoptées pour lutter contre la vie chère, nous avons demandé que cet alignement se fasse en douceur. C’est pour cette raison que, dans un esprit de consensus, et parce que le gouvernement a entendu nos préoccupations, nous sommes favorables à un rattrapage du SMIC par l’alignement du salaire net.
Lorsque le SMIC augmentera en métropole, il progressera également à Mayotte de manière graduelle jusqu’à atteindre 100 % en 2031, conformément au décret récemment adopté par le gouvernement. Ainsi, les salariés mahorais ne ressentiront plus cette inégalité de traitement par rapport à la métropole.
Il reviendra ensuite au gouvernement de compenser les cotisations et le manque à gagner pour l’URSSAF. D’autant plus que les cotisations salariales et patronales suivent déjà une trajectoire fixée jusqu’en 2026. Cela est désormais acté et nous nous en réjouissons.
En revanche, demeure la question de la LODEOM sociale renforcée qui, à la demande même de l’intersyndicale, doit être construite avec l’ensemble des acteurs du territoire. Il existe une unanimité sur ce point. Pourquoi la Guyane a-t-elle pu bénéficier d’un dispositif adapté à sa situation, alors que Mayotte, qui connaît des difficultés encore plus importantes, ne pourrait pas bénéficier d’une LODEOM spécifique applicable à toutes les entreprises, quelle que soit leur taille ?
F.I. : À ce jour, qu’est-ce qui empêche le démarrage concret de cette convergence sociale ?
F.M. : La difficulté vient du fait que le gouvernement a travaillé seul sur ce sujet avant la publication du décret. Pourtant, nous nous étions préparés avec l’appui de la FEDOM, qui maîtrise parfaitement ces questions. Les échanges préalables avec les différents ministères concernés n’ont malheureusement pas eu lieu.
Nous assistons aujourd’hui à une forme de précipitation. Tout le monde reconnaît que la Déclaration Sociale Nominative (DSN) comporte des anomalies, notamment en raison d’un manque d’accompagnement à Mayotte. Nous ne disposons donc pas de données suffisamment fiables pour apprécier correctement la situation.
Lorsque l’on observe le tissu économique local, on constate qu’il est constitué en grande partie d’entreprises qui ne sont pas à jour de leurs obligations fiscales. On compte environ moins de 5 000 entreprises sur l’ensemble du territoire, et moins de 3 800 entreprises affiliées à la Caisse de Sécurité Sociale employant au moins un salarié. Près de la moitié d’entre elles ne sont pas à jour de leurs obligations sociales.
Le régime général est déjà fragilisé. À cela s’ajoute l’appel aux cotisations des travailleurs non salariés (TNS), qui concerne plus de 11 000 indépendants. À un moment donné, l’entrepreneuriat mahorais devra absorber l’ensemble de ces coûts, alors même qu’il subit les effets de la vie chère.
S’ajoutent également le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), qui alourdit les charges des entreprises, ainsi que les conséquences du conflit entre l’Iran et Israël, dont les répercussions risquent de pénaliser davantage l’économie insulaire. Sans oublier l’absence d’accompagnement économique durable depuis plusieurs années.
Il va donc falloir trouver les moyens de limiter les dégâts et de maîtriser le coût de la vie à travers les dispositifs existants. Toutes les conditions ne sont pas réunies aujourd’hui pour permettre aux entreprises d’assumer une hausse supplémentaire de leurs charges.
J’ai eu l’occasion de faire remarquer aux représentants du gouvernement que ce qui manque avant tout, c’est une approche globale de cette convergence. On ne peut pas parler de convergence économique sans attractivité territoriale.
Cela concerne l’éducation, la santé, la liberté de circulation, le contournement de Mamoudzou, les loisirs, le logement, la formation des salariés et des dirigeants, entre autres. Tant que ces conditions ne seront pas réunies, nous sommes en droit de nous interroger sur le véritable signal que le gouvernement souhaite envoyer à Mayotte.
Comment investir sereinement dans ces conditions ? Je rappelle que la liberté d’entreprendre est un droit fondamental. Or, ici, nous nous éloignons malheureusement de ce principe au regard des difficultés quotidiennes rencontrées par les acteurs économiques.
F.I. : Dans ce contexte, que dire aux Mahorais qui perçoivent les contradictions de l’action publique ? Comment redonner de l’espoir à ceux qui investissent ?
F.M. : Nous sommes dans une situation d’urgence. Certains parlementaires cherchent à satisfaire l’ensemble de la population, ce qui est évidemment impossible. Il y aura toujours des satisfaits et des mécontents.
Dans cette précipitation que nous dénonçons, nous constatons également que le secteur public atteint ses limites et que l’avenir du territoire repose désormais largement sur le secteur privé.
Pour définir une trajectoire économique crédible, plusieurs facteurs doivent être pris en compte. Les entreprises ont besoin de stabilité, de lisibilité, de visibilité, de sécurité et de transparence. C’est précisément ce qui manque aujourd’hui.
Nous voyons se multiplier les plans et les projets sans véritable évaluation permettant d’ajuster les politiques publiques au bon moment. Le chantier de l’usine de dessalement est bloqué à la suite d’une décision de justice. Le projet d’aéroport est encore en réflexion alors même que le territoire a besoin d’un cap clair.
Les acteurs économiques ont besoin d’une vision à moyen et long terme pour pouvoir anticiper et investir.
F.I. : Selon vous, quelle serait la meilleure trajectoire pour l’économie mahoraise ?
F.M. : Les forces vives du territoire travaillent actuellement à l’élaboration d’un nouveau projet de société. Tout le monde s’accorde sur un point : le foncier constitue un levier essentiel du développement économique et industriel de Mayotte.
La régularisation foncière n’est toujours pas achevée. Dans le secteur agroalimentaire, par exemple, beaucoup observent que les produits fabriqués localement restent trop chers. Pour faire baisser les prix, il faut produire davantage, mécaniser les outils de production, optimiser les moyens disponibles et libérer du foncier.
F.I. : Les matières premières importées devront être transformées de manière industrielle et automatisée afin d’avoir un impact réel sur les prix de vente. La question est simple : comment industrialiser notre territoire ?
F.M. : Tous ces sujets doivent être réfléchis dans le cadre de véritables contrats de filière.
Dans les semaines à venir, les factures impayées des collectivités risquent également de devenir un facteur majeur de déstabilisation économique. De nombreux salariés vont apprendre que leurs entreprises n’ont pas été réglées par les collectivités qui leur ont confié des marchés.
Certaines collectivités cumulent jusqu’à 30 millions d’euros de factures impayées. Or, nous sortons à peine des élections municipales. Certains résultats sont contestés devant les tribunaux et les nouvelles équipes souhaiteront probablement lancer des audits.
Les conséquences seront immédiates : chômage partiel, baisse du pouvoir d’achat, sous-traitants impactés et ralentissement de toute la chaîne économique.
C’est cela, aujourd’hui, l’avenir immédiat de Mayotte : une absence de trajectoire stable.
Tous les sujets liés à l’économie de l’île sont sur la table. Encore faut-il que l’État, le Département, les intercommunalités et les communes nous disent clairement quelle vision ils portent pour Mayotte.
F.I. : Comment traiter les urgences : l’insécurité, les factures impayées, les pénuries de main-d’œuvre dans certains secteurs ou encore le manque d’attractivité du secteur privé ? Quelles mesures à moyen et à long terme ?
F.M. Tout un écosystème doit être mobilisé. Les chefs d’entreprise se félicitent ainsi de la demande de rencontre formulée par le maire de Mamoudzou, également président de la CADEMA et président de l’Association des maires de Mayotte. C’est une première pour le monde économique. Mais ce dialogue ne doit pas se limiter aux périodes électorales ou aux débuts et fins de mandat.
L’État doit également multiplier ses visites dans les entreprises afin de restaurer la confiance et d’accompagner les acteurs économiques.
Ensemble, nous réussirons la construction de l’Île aux Parfums.
Journaliste politique & économique


































