À Tsingoni, les fouilles archéologiques racontent une nouvelle histoire de la plus ancienne mosquée de France

🎁 Article offert

À l’occasion des Journées européennes du patrimoine, l’archéologue Justine Saadi, de l’Inrap, est revenue samedi matin sur les résultats des fouilles menées en 2023 dans la mosquée de Tsingoni. Devant les habitants, les « sages » de la commune, le préfet, le maire, plusieurs élus du Conseil départemental ainsi que le directeur des affaires culturelles, elle a retracé les différentes vies d’un édifice désormais daté de trois siècles plus tôt qu’on ne le pensait.

Samedi matin, c’est au pied même de la mosquée de Tsingoni que Justine Saadi a raconté ce que les archéologues avaient découvert sous ses murs. Une restitution organisée dans le cadre des Journées européennes du patrimoine, en présence notamment du préfet de Mayotte, du maire de Tsingoni, d’élus du Conseil départemental, du directeur des affaires culturelles ainsi que des « sages » de la commune, pour lesquels la conférence était traduite.

Trois ans après les fouilles, l’une des principales découvertes peut se résumer en une phrase : « Ce qu’il y a de nouveau sur la mosquée de Tsingoni, c’est qu’on l’a vieillie de trois siècles », explique l’archéologue. Jusqu’alors, son histoire était principalement rattachée à la date de 1538, inscrite sur son célèbre mihrab. Les fouilles réalisées en 2023, complétées par le travail de post-fouille, ont finalement permis de faire remonter la première mosquée en pierre aux XIIe-XIIIe siècles. L’Inrap situe plus précisément son édification au XIIIe siècle.

Et si une autre mosquée se cachait encore dessous ?

L’histoire pourrait même être plus ancienne. À près de deux mètres de profondeur, les archéologues ont retrouvé un niveau de chaux pouvant témoigner d’une construction antérieure. Impossible cependant de l’affirmer : contrairement à des sites archéologiques abandonnés, les chercheurs ne pouvaient évidemment pas démonter les murs d’une mosquée toujours debout pour aller voir ce qui se cachait dessous.

« On a une phase hypothétique qui reste à prouver, antérieure au XIIe siècle, qui peut être interprétée avec des matériaux périssables. Donc peut-être une mosquée construite avec une architecture de bois et de terre », insiste Justine Saadi.

Une hypothèse qui trouve toutefois des points de comparaison sur la côte est-africaine. Sur certains sites swahilis, plusieurs édifices religieux en bois et en terre se sont ainsi succédé avant leur reconstruction en pierre.

La première mosquée en pierre identifiée à Tsingoni était, elle, bien plus petite que celle que connaissent aujourd’hui les habitants. Sa salle de prière était organisée autour de deux rangées de trois piliers en bois et entourée d’espaces extérieurs couverts. Une possible zone réservée aux ablutions a également été mise au jour. Corail et grès de plage étaient notamment employés pour ses maçonneries.

Un édifice transformé au fil des siècles

Les vestiges permettent ensuite de suivre les transformations successives de la mosquée. Au XIVe siècle, les archéologues relèvent notamment les traces d’un incendie et une modification de l’organisation de la salle de prière.

Une transformation beaucoup plus importante intervient aux XVe et XVIe siècles, lorsque Tsingoni devient capitale du sultanat de Mayotte. L’édifice est alors monumentalisé et c’est à cette période qu’apparaît le fameux mihrab daté de 1538. Une date qui n’est donc plus celle de la naissance de la mosquée, mais celle de l’une des nombreuses étapes de son histoire.

Après une période d’abandon, la mosquée est de nouveau investie et reconstruite. Toiture à double pente, minaret puis extension de la salle de prière viennent progressivement lui donner la physionomie que nous lui connaissons aujourd’hui.

Les fouilles de 2023 n’ont d’ailleurs pas seulement intéressé les archéologues. Des scolaires avaient également été invités à visiter le chantier, leur permettant de découvrir directement les vestiges et le travail réalisé sur place.

Des textes cachés pour protéger la mosquée

Parmi les découvertes présentées samedi, certaines racontent aussi une histoire plus intime de l’édifice. Dans les maçonneries ont notamment été retrouvés des fragments de Coran ainsi qu’un clou provenant d’un état plus ancien de la mosquée. Une petite fiole contenant un texte en arabe non vocalisé a également été découverte.

« Je pense vraiment que là, c’est dans le but de protéger. On demande à Allah de protéger la mosquée, de protéger ce nouvel édifice », explique Justine Saadi. Le texte contenu dans la fiole énumère également plusieurs personnes du village pour lesquelles une protection semble être demandée.

Les fragments ont depuis été conservés, restaurés, transcrits et traduits. Mais pour comprendre pleinement le geste qui a conduit à leur dépôt, l’archéologue souhaite également faire appel aux habitants de Tsingoni, aux cadis et aux imams. Une manière de confronter les résultats scientifiques aux savoirs et à la mémoire locale.

Après les fouilles, Chido

Cette plongée dans plusieurs siècles d’histoire intervient alors que la mosquée connaît elle-même un nouvel épisode mouvementé. Les fouilles de 2023 avaient été réalisées dans le cadre du vaste chantier de restauration du monument historique. Mais alors que celui-ci était engagé, le cyclone Chido a arraché la toiture de la mosquée le 14 décembre 2024, imposant de nouvelles interventions sur l’édifice.

Samedi, les habitants pouvaient donc découvrir ce que les travaux entrepris avant le cyclone avaient permis de révéler. Les objets présentés le matin à Tsingoni devaient ensuite rejoindre l’hémicycle du Conseil départemental dans l’après-midi avant de repartir vers les Archives départementales.

nora-godeau
Journaliste

Nora Godeau est journaliste indépendante à Mayotte. Elle couvre les enjeux sociaux, culturels et environnementaux du territoire, avec une attention particulière portée aux voix locales et aux initiatives de terrain.

Mayotte Hebdo de la semaine

Mayotte Hebdo n°1116

Le journal des jeunes

À la Une