Kolo Issa, Pengoua, Pouhou, au large de Dembéni, les îlots Hajangoua abritent une biodiversité terrestre et marine remarquable, mais fragile. Depuis juillet 2023, les Naturalistes de Mayotte, gestionnaires des lieux, multiplient les actions pour lutter contre les rats noirs, dont la prédation menace la reproduction des pailles-en-queue, avec le soutien du GEPOMAY pour le suivi des oiseaux marins. Entre espèces invasives et pressions sur le lagon, la préservation de ces écosystèmes soulève aussi la question de leur avenir face aux aménagements du littoral.
Sur l’îlot Kolo Issa, le plus grand des trois îlots Hajangoua, au large de Dembéni, au milieu des arbustes aux épines qui marquent la peau et des araignées nephilas recroquevillées sur leurs toiles pour se mettre à l’abri, Alicia Sedani et Nakchi Dimassi, de l’association Les Naturalistes de Mayotte, relèvent une boîte en bois posée sur le sol et la caméra disposé à l’intérieur, à la recherche de traces de la présence de rats noirs.
“L’appât, le morceau de noix de coco qu’on avait placé là il y a un mois, a disparu. Mais cela ne veut pas dire que c’est un rat qui l’a mangé, il faut visualiser les images de la caméra pour savoir”, explique Alicia Sedani, chargée de la restauration écologique des îlots, dont la lutte contre les espèces exotiques envahissantes, pour les Naturalistes de Mayotte, gestionnaire des trois îlots depuis juillet 2023, suite à une convention avec le Conservatoire du littoral, propriétaire des lieux. Près de 120.000 euros sont dédiés au projet grâce au financement de la Direction de l’Environnement de l’Aménagement, du Logement et de la Mer de Mayotte (DEALM) au titre du Fonds vert.
Des opérations de dératisation améliorées par un contrôle des ré-invasions
“Les rats peuvent s’introduire sur les îlots à bord des bateaux, en dérivant sur des déchets flottants, mais ils sont aussi de très bon nageurs et sont capables de nager sur des courtes distances”, observe Alicia Sedani, en plaçant la carte SD d’une caméra dans son ordinateur.
Au total, cinq boîtes, appelées “motels à rats”, sont disséminées sur les 3,3 hectares de l’îlot Kolo Issa. Cinq autres se trouvent sur l’îlot Pengoua (3 ha) et huit sur l’îlot Pouhou (0,6 ha), un important site de nidification du Phaéton à bec jaune, plus couramment appelé paille-en-queue. Les œufs de cet oiseau – le seul oiseau marin nicheur à Mayotte – sont les principales victimes des rats noirs, capables de s’introduire dans les nids pour s’en emparer, même en présence d’un adulte qui couve.
Les opérations de dératisation des îlots ont débuté en 2004. En 2005, une campagne a permis d’éliminer plus de 1 500 rats. Malgré ces résultats, les rongeurs ont de nouveau été observés en 2008. Une nouvelle opération a été menée en 2012 sur les trois îlots, avec une éradication des rats rapportée sur Pouhou. Néanmoins, le 17 septembre dernier, des rats ont de nouveau été repérés sur l’îlot, au grand dam des pailles-en-queue.
“Jusqu’à présent il n’y avait pas de dispositif de biosécurité, avec un contrôle des potentielles ré-invasions”, ajoute Alicia Sedani qui se rend chaque mois sur les îlots pour compléter ses données et vérifier les motels, les caméras mais aussi les pièges, dont des petits cartons remplis de beurre de cacahuète. Ce matin, aucune trace de rats à travers l’îlot. Un signe encourageant.
A la recherche des pailles-en-queue nichés dans la falaise
Après l’îlot Kolo Issa, direction Pouhou pour réaliser le même exercice, sous une chaleur de plomb. Alicia Sedani monte à bord d’un petit kayak depuis le bateau du prestataire Mayotte Explo, qui accompagne les scientifiques lors de chaque suivi des îlots afin de garder le matériel au sec. Nakchi Dimassi, lui, n’hésite pas à se jeter à l’eau pour rejoindre l’îlot et se rafraîchir un peu. Sur place, ils retrouvent deux membres du Groupe d’étude et de protection des oiseaux de Mayotte (GEPOMAY), ainsi que Jérémy Amiot, responsable du Conservatoire du littoral, en train de mener une opération de relevé des nids de paille-en-queue.
Sur un terrain accidenté, constitué de roche volcanique rouge et poreuse par endroits, ils s’aventurent au bord des précipices, à la recherche des nids. Certains sont signalés par une plaque métallique numérotée, posée lors de précédents passages. De temps à autre, le cri strident d’un Phaéton à bec jaune, surpris par la présence des chercheurs alors qu’il couve dans une cavité rocheuse, les fait sursauter.
“À chaque nid, on note s’il y a un oiseau adulte, un jeune à l’envol, des œufs, s’il est vide ou s’il contient des œufs cassés”, explique Elsa Barrandon, coordinatrice de l’Observatoire des oiseaux marins de Mayotte au GEPOMAY. “On contrôle les nids une fois par mois, notamment depuis le retour des rats en septembre dernier. Les rats mangent les œufs et les poussins, ce qui a un impact important sur le succès de la reproduction, qui se déroule toute l’année. Environ 95 % des tentatives de reproduction échouent avant même l’envol des jeunes”.
“À Mayotte, le paille-en-queue se porte tout de même plutôt bien. Sur l’îlot Pouhou, on estime le nombre de nids à près de 150, ce qui en fait la plus grande colonie reproductrice de Mayotte. Mais l’oiseau est également présent dans d’autres secteurs du territoire”, continue Elsa Barrandon. “La vraie question c’est combien de temps on va mener ce projet de dératisation ? On sait que les rats reviennent, c’est une lutte permanente. Mais pour cela il faut des financements”.
Des menaces multiples pèsent sur la richesse des îlots
En plus des Paille-en-queue, les îlots Hajangoua abritent une biodiversité terrestre et marine remarquable. La flore terrestre compte 83 espèces de plantes vasculaires réparties en 42 familles, dont la fougère dorée (Acrostichum aureum), classée vulnérable, l’aristoloche blanchâtre (Aristolochia albida) et l’ébène des Comores (Diospyros bernieriana). Sous l’eau, 546 espèces marines ont été recensées, dont 134 espèces de coraux durs, 177 espèces de faune benthique et 119 espèces de poissons. Ces eaux accueillent également des tortues vertes et imbriquées, ainsi que le grand dauphin de l’Indo-Pacifique.
Une richesse menacée par les espèces invasives, mais aussi par la pollution, l’envasement du lagon, la pêche et le braconnage, ainsi que par le dérèglement climatique et les épisodes de chaleur marine, qui fragilisent notamment les récifs coralliens.
À ces risques s’ajoute la menace que pourraient représenter les rejets de la future usine de dessalement d’Ironi Bé, dont l’autorisation environnementale a été suspendue par le tribunal administratif de Mayotte, le 31 juillet dernier. Saisi par plusieurs associations environnementales, dont Mayotte Nature Environnement, France Nature Environnement et le GEPOMAY, le tribunal a relevé trois illégalités : l’absence d’information du Parc naturel marin sur les substances chimiques rejetées dans le lagon, une compensation insuffisante de la destruction des zones humides et l’absence de dispositif de protection contre les matières en suspension lors des travaux en mer, ainsi que de mesure spécifique pour préserver une espèce de palétuvier protégée. Le syndicat Les Eaux de Mayotte et le préfet disposent de six mois pour régulariser ces points, dans l’attente d’une décision définitive.
Depuis les îlots Hajangoua, le ponton de l’usine se dessine sur la côte. Mais quel sera son impact réel sur ces milieux naturels ? Courantologie, dispersion des rejets, effets sur les écosystèmes marins… Autant de questions auxquelles il est encore difficile de répondre avec certitude.
Étendre la réserve naturelle de l’îlot M’Bouzi
Afin de mieux protéger ces milieux fragiles, les Naturalistes de Mayotte envisagent d’étendre la réserve naturelle nationale de l’îlot M’Bouzi aux trois îlots Hajangoua et à leurs récifs coralliens. Une étude de faisabilité, soutenue financièrement par l’Office français de la biodiversité (OFB), a été engagée pour évaluer cette possibilité. À terme, un tel classement permettrait de renforcer la protection de ces écosystèmes, mais aussi d’inscrire dans la durée des actions de conservation et de restauration, notamment contre les espèces invasives comme les rats noirs. Pour l’heure, aucune demande officielle de classement n’aurait encore été déposée.
Mais une telle protection est-elle envisageable alors que, pour l’État, l’usine de dessalement d’Ironi Bé constitue l’une des principales réponses pour mettre fin aux tours d’eau sur le territoire ? Entre impératif d’approvisionnement en eau potable et préservation des écosystèmes marins, les deux projets pourront-ils coexister ?
En attendant, les Naturalistes de Mayotte, le GEPOMAY, le Conservatoire du littoral et le Parc naturel marin poursuivent leurs actions pour préserver les îlots.
Niché dans une falaise surplombant le lagon, un jeune paille-en-queue observe, méfiant, l’arrivée des chercheurs du GEPOMAY. “Je sais, je sais, je suis désolé, je m’en vais, tu es trop mignon, toi”, lance à voix haute Elsa Barrandon, avant de s’asseoir pour noter ses observations. “C’était le dernier nid, on a fait le tour de l’îlot pour aujourd’hui. On a compté et numéroté 128 nids en tout. Environ 30 % des nids contrôlés abritent un individu”.
Au bout d’une heure et demie, Alicia Sedani et Nakchi Dimassi terminent eux aussi leurs relevés des “motels à rats” et des autres dispositifs de contrôle. “Aucune trace du rongeur”, se félicite Alicia Sedani.
Rendez-vous en novembre pour une nouvelle tournée de surveillance. Dans le ciel, les pailles-en-queue reprennent leurs voltiges, tandis que le bateau s’éloigne.
Journaliste




































