Mayotte au cœur d’une passe d’armes entre Édouard Philippe et Jean-Luc Mélenchon

La visite d’Édouard Philippe à Mayotte, vendredi et samedi, a ravivé le débat sur l’immigration avec Jean-Luc Mélenchon. Invité par l’ancien Premier ministre à venir constater lui-même la pression migratoire sur le territoire, le candidat insoumis a répliqué en remettant en circulation une ancienne intervention à l’Assemblée nationale. En 2018, il parlait alors d’« immigration massive » et de « point de rupture » à Mayotte. Un constat pas si éloigné de celui dressé aujourd’hui par Édouard Philippe, mais auquel les deux hommes opposent des réponses radicalement différentes.

« Aberrant, ridicule et provocateur. » Vendredi 21 août, depuis les Amfis de La France insoumise dans la Drôme, Jean-Luc Mélenchon s’en est pris aux propositions d’Édouard Philippe sur l’immigration à Mayotte. Le candidat Horizons venait notamment de défendre un moratoire de cinq ans sur plusieurs voies d’immigration dans le département, dont les nouvelles demandes d’asile, le droit du sol et l’immigration familiale, ainsi que la création d’un centre de retour en Afrique de l’Est. Pour Jean-Luc Mélenchon, promettre de « fermer les vannes » sans expliquer comment, relève de la surenchère : « S’il s’agit de rejeter à la mer les gens, ça n’a pas de sens », a-t-il lancé.

Samedi matin, depuis Mayotte, Édouard Philippe lui a répondu en l’invitant à venir sur le territoire. « J’aimerais qu’il vienne ici » constater que la crise migratoire a des conséquences très concrètes, a déclaré l’ancien Premier ministre, citant notamment l’eau, l’école et l’accès aux soins.

Jean-Luc Mélenchon a de nouveau répliqué quelques heures plus tard, cette fois au 13 heures de TF1. S’il a répété sa question sur la manière dont Édouard Philippe entendait concrètement empêcher les arrivées, il a également reconnu qu’« il y a une limite à la capacité d’absorption » de Mayotte. Pour lui, deux priorités doivent cependant passer avant les mesures défendues par son adversaire : reconstruire l’île après Chido et reprendre les discussions avec les Comores, auxquelles il reproche de laisser partir des personnes au péril de leur vie.

Mélenchon ressort une archive qui renvoie Philippe à Matignon

Dans cette bataille à distance, Jean-Luc Mélenchon a ressorti sur X une ancienne intervention prononcée le 7 mars 2018 à l’Assemblée nationale. Les députés examinaient alors une convention d’entraide judiciaire en matière pénale entre la France et l’Union des Comores, tandis que Mayotte traversait une importante crise sociale sur fond d’insécurité, d’immigration et de saturation des services publics.

À la tribune, le député des Bouches-du-Rhône affirmait alors que « Mayotte est sous le choc d’une immigration » qu’elle « ne peut pas assumer seule ». Il évoquait une « immigration massive », les morts en kwassa-kwassa et concluait : « Nous avons atteint un point de rupture. »

Son désaccord avec la droite portait alors déjà sur les solutions. Jean-Luc Mélenchon s’opposait à Laurent Wauquiez, qui réclamait à l’époque une remise en cause du droit du sol à Mayotte. L’insoumis insistait au contraire sur la responsabilité de l’ensemble du pays : pour lui, la réponse ne pouvait pas reposer uniquement sur les Mahorais. Il proposait une mesure qui avait suscité le débat : transférer vers l’Hexagone les 4.000 à 5.000 “mineurs abandonnés” à Mayotte, afin de les répartir dans des familles d’accueil et des structures de protection de l’enfance. Il demandait parallèlement des mesures d’urgence pour construire des écoles et envoyer davantage d’enseignants sur le territoire.

Il reprenait également les demandes financières formulées par les élus du territoire, qui réclamaient alors 1,8 milliard d’euros sur dix ans pour l’habitat, l’eau, l’assainissement, les écoles ou encore les transports.

Surtout, son discours était sans ambiguïté sur le statut de l’île. « Ne touchez pas au statut de Mayotte », lançait-il avant d’affirmer que « Mayotte est française » et devait l’être pleinement.

Un positionnement qu’il a encore réaffirmé récemment. Le 17 juin dernier, Jean-Luc Mélenchon avait déjà longuement été interrogé sur le sujet dans l’émission Face aux Outre-mer. À propos de Mayotte, il avait écarté l’idée d’une remise en cause unilatérale de son appartenance à la France. « Mayotte restera française jusqu’à ce qu’elle demande autre chose ». Il ajoutait qu’il n’était pas question pour lui d’aller dire aux habitants qu’ils ne seraient pas français. Dans le même temps, il estimait déjà indispensable de « traiter avec l’ensemble de la région ».

En remettant cette archive en circulation, Jean-Luc Mélenchon ne cherche toutefois pas seulement à rappeler sa position. Le choix de 2018 n’est pas anodin : à cette époque, Édouard Philippe était Premier ministre. Sur X, le candidat insoumis l’accuse ainsi d’être venu à Mayotte pour « exploiter les tensions » et demande ce qu’est devenu le plan défendu par les forces vives du territoire il y a huit ans. Il lui retourne surtout son invitation en posant une question : pourquoi Édouard Philippe n’est-il pas venu à Mayotte lorsqu’il dirigeait le gouvernement ?

Reste justement l’invitation lancée samedi par l’ancien Premier ministre. À ce jour, aucune venue de Jean-Luc Mélenchon à Mayotte n’a été annoncée publiquement par le candidat ou son entourage. Mais le candidat est confronté à un choix délicat : Venir à Mayotte l’obligerait à confronter ses propositions à une population qui ne lui est pas acquise mais lui permettrait de défendre directement une position qu’il cherche manifestement à clarifier depuis plusieurs mois. Ne pas venir laisserait au contraire Édouard Philippe la possibilité d’entretenir l’opposition entre celui qui revendique l’expérience du « terrain » et celui qu’il renvoie aux « grandes questions de principes ».

À moins d’un an de la présidentielle de 2027, les deux hommes ne sont finalement pas si éloignés dans leur constat. Tous deux considèrent que Mayotte ne peut absorber indéfiniment les arrivées, mais divergent sur les réponses à apporter. Édouard Philippe défend un durcissement des règles migratoires, notamment avec la suspension du droit du sol et des nouvelles demandes d’asile. Jean-Luc Mélenchon mise davantage sur une prise en charge accrue par l’État et un dialogue renforcé avec les Comores. La vieille intervention de 2018, remise en circulation huit ans plus tard, rappelle surtout que ce débat est loin d’être nouveau.

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Amelie Constant
Journaliste

Passionnée par la petite et la grande histoire d'hier et d'aujourd'hui j'aime raconter le quotidien des personnes qui fondent un territoire.

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