Depuis trois ans, David Lemor photographie le quotidien des migrants africains à Mayotte, de Cavani au camp de Tsoundzou 2. Son travail en noir et blanc, intitulé Îledorado, sera projeté le 31 août au Campo Santo de Perpignan, lors de la 38e édition de Visa pour l’Image. Une sélection que le photographe voit surtout comme l’occasion de « parler de Mayotte à l’extérieur de Mayotte ». Dans cette série au long cours, il dit avoir voulu rester loin du spectaculaire et montrer les histoires humaines qui se cachent derrière le mot « migrant ». Entretien.
Flash Infos : Comment avez-vous accueilli la sélection de votre travail à Visa pour l’Image ? Est-ce un aboutissement ?
David Lemor : Ça faisait un long moment que j’étais sur ce travail et je me suis dit : s’il y a bien un endroit où on pourrait éventuellement parler de ça, c’est là-bas. J’ai tenté le coup et ça a marché. Mais non, je ne vois pas ça comme un aboutissement. Moi, ce qui m’intéresse dans tout ça, c’est de pouvoir parler de Mayotte. Ce qui me fait plaisir, c’est de savoir qu’on va parler de Mayotte à l’extérieur de Mayotte, et surtout dans un festival de photojournalisme international.
Je me dis que je n’ai pas passé trois ou quatre ans à faire ces photos pour rien. Ce sera peut-être utile ou pas, je ne sais pas quel impact ça peut avoir. Mais juste l’idée que ça sorte de Mayotte, c’est déjà une première chose et j’en suis bien heureux.
Pour ma carrière, je ne suis pas sûr que ça change grand-chose. Je reste pauvre et à l’affût du premier boulot qui traîne ! Ce n’est vraiment pas pour ça que je le fais.
Et puis je me suis fait pas mal de relations avec les migrants. J’ai quelques amis maintenant qui sont impatients de savoir ce que ça va donner. La difficulté, c’est qu’ils attendent parfois quelque chose derrière. Ils ont une idée un peu surfaite des journalistes : ils pensent qu’on va montrer ça et que, tout à coup, la France va dire : « Mais c’est scandaleux, vite, changeons ce problème immédiatement. » Je passe mon temps à leur dire que je ne sais pas où ça va finir tout ça.
F.I. : Pourquoi avoir choisi de travailler spécifiquement sur l’immigration africaine plutôt que sur l’immigration comorienne ?
D.L. : Quand je suis arrivé à Mayotte, il y a une dizaine d’années, je me suis d’abord intéressé à l’immigration clandestine comorienne. Je venais de La Réunion et j’ai été choqué par l’ampleur du phénomène. Puis, au fil des commandes, je me suis retrouvé à Solidarité Mayotte et j’ai découvert cette immigration venue d’Afrique continentale, que je connaissais finalement assez peu.
Ça m’a interpellé. Je me suis dit : c’est quand même autre chose que de faire Comores-Mayotte. Quel parcours faut-il faire pour en arriver là ? Leurs conditions de vie, le fait qu’on ne traite pas de la même façon un clandestin et un réfugié, tout ça m’a intéressé.
Le véritable point de départ, ça a été Cavani. Quand je les ai vus vivre dans la rue, je me suis dit : ce n’est pas possible qu’on en arrive là. J’ai voulu continuer à les suivre, essayer de comprendre pourquoi ils en étaient là et ce qui allait leur arriver. Au départ, il n’y avait pas de projet précis. C’était une curiosité de photographe. Puis, à force de côtoyer ces personnes et de retourner dans les camps, j’ai accumulé de plus en plus de photos. Ça s’est fait comme ça.
F.I. : Vous travaillez essentiellement en noir et blanc sur cette série. Pourquoi ?
D.L. : Le noir et blanc apporte quelque chose de plus intimiste.On est moins dans le spectaculaire. Avec la couleur, on a parfois tendance à être distrait du sujet ou du fond. Pour moi, le noir et blanc donne davantage l’impression qu’il n’y a pas de distance, qu’on est au plus près du sujet. Il apporte aussi un esthétisme presque cinématographique, une ambiance.
C’était également une manière de m’éloigner du travail photojournalistique que j’ai pu faire à Mayotte pour des commandes. Quand je travaille en couleur sur une actualité, je ne photographie pas de la même façon. Pour moi, le noir et blanc symbolise aussi un temps plus conséquent passé sur le terrain. Ce n’est pas : on entre dans un camp, on fait quatre photos et on repart. C’est un documentaire photographique au long cours, avec une approche plus personnelle.
F.I. : En trois ans, qu’avez-vous vu changer dans les camps et plus largement dans la migration ?
D.L. : J’ai surtout vu les choses se dégrader. Quand j’ai commencé à Cavani et que j’ai vu les gens dans la rue, je pensais déjà que c’était un point de non-retour. Puis il y a eu Chido, Tsoundzou 2 et les déplacements successifs.
On donne parfois l’impression de gérer le problème, mais les gens sont déplacés de quelques kilomètres, installés sous des tentes, puis sommés de repartir ailleurs. On repousse le problème à chaque fois. Ce que je vois, c’est une situation qui stagne et une hostilité qui grandit.
Ce qui est intéressant aussi, c’est d’entendre le regard des migrants eux-mêmes. Beaucoup ne comprennent pas la réaction des Mahorais parce qu’ils ne connaissent pas forcément le contexte local ni ce que la population vit depuis des années avec la pression migratoire. Il y a une incompréhension des deux côtés.
F.I. : À force de revenir dans le camp, votre façon de photographier a-t-elle changé ?
David Lemor : J’ai surtout créé davantage de liens. Aujourd’hui, quand je retourne dans le camp, je connais les lieux et je suis accueilli avec beaucoup de gentillesse. Les gens savent pourquoi je suis là.
Et puis le camp lui-même a évolué. C’est devenu une sorte de village. Les personnes savent qu’elles ne vont pas partir le lendemain, alors elles essayent d’avoir un minimum de confort. Il y a des avenues, une petite boulangerie, une salle de cinéma entre guillemets, avec de grandes télés et des canapés, un petit endroit pour faire de la muscu… Tu vois que les gens ont compris qu’ils allaient être là encore un petit moment.
Ce ne sont pas des personnes assises à côté de leur sac à dos en se disant : « Bon alors, je m’en vais quand ? » Tu sens qu’elles sont en train de s’installer. Et c’est peut-être aussi ça qui choque à Mayotte : se dire qu’ils ne sont pas seulement en transit, qu’ils vont encore être là longtemps.
Ce qui m’intéresse, c’est de voir ce que ces gens font au quotidien pour tenir le coup. Quels sont leurs espoirs ? Pourquoi tu restes là ? Pourquoi tu es prêt à supporter ça ?
Je me suis toujours dit qu’il fallait quand même fuir quelque chose de très grave pour accepter une vie comme celle-là. Je ne saurais sûrement jamais ce que c’est que de quitter son pays et de vivre ça. Je suis toujours assez surpris de voir la résilience des gens.
F.I. : Y a-t-il une personne qui vous a particulièrement marqué ?
D.L. : Oui, Alfred. C’est un Burundais que je connais depuis environ deux ans et qui est devenu un ami proche. Il a été l’une des premières personnes à m’accueillir à Tsoundzou 2. C’est lui qui m’a présenté beaucoup de monde.
Il a passé près de vingt ans de sa vie dans des camps, après avoir quitté le Burundi puis vécu au Rwanda avant de rejoindre Mayotte. Il m’a raconté avoir vu ses parents être tués. Aujourd’hui, il a quitté le camp et vit avec sa femme et ses deux enfants dans un logement temporaire. Je continue à le photographier.
Son histoire n’est pas forcément « plus choquante » que celle des autres. C’est justement ce qui m’intéresse : derrière le mot migrant, il y a des histoires singulières et des gens qui souffrent. Mon objectif, c’est de rendre tout cela un peu plus humain et de montrer ce que représente ce parcours avant de finir sous un arbre, dans un camp à Mayotte.
F.I. : Sur un sujet aussi sensible à Mayotte, avez-vous déjà été empêché de photographier ou pris à partie ?
D.L. : Avec les forces de l’ordre, je n’ai jamais vraiment eu de problème. Elles se demandaient parfois ce que je faisais là, mais ça s’est toujours plutôt bien passé.
Avec certains habitants ou collectifs, en revanche, cela m’est arrivé plusieurs fois. Après Chido, notamment devant le lycée Bamana, j’avais voulu rentrer dans le lycée et les personnes présentes sont vite parties dans des discours agressifs et très hostiles en me voyant photographier. À Cavani aussi, lors du départ en bus de migrants vers la métropole, je me suis retrouvé seul devant le stade après le départ des policiers. Les migrants restaient derrière les grilles, parce qu’on leur avait expliqué qu’il était dangereux de sortir : un groupe d’habitants les attendait à l’extérieur. Comme ils n’avaient réussi à s’en prendre à personne, certains se sont retournés contre moi. J’ai eu droit à toutes les insultes possibles et imaginables.
Ce sont aussi des situations qui permettent de mesurer l’hostilité qui est de plus en plus forte. Mais je n’ai pas voulu faire une série focalisée là-dessus. Je ne cherche pas à prendre parti. Je veux montrer une situation, à ma manière. Et pour le faire, il fallait du temps.
F.I. : Ne craignez-vous pas qu’en montrant ces photographies en métropole, vous réduisiez encore Mayotte à l’immigration ?
D.L. : Non, ce n’est pas vraiment une question que je me pose. J’ai vécu dix ans à Mayotte et l’immigration fait partie du quotidien. Aujourd’hui, on ne peut quasiment plus avoir une conversation ici sans que le sujet arrive à un moment ou à un autre.
On le voit aussi avec les responsables politiques qui viennent à Mayotte. À l’approche de la présidentielle, le défilé a commencé et, quand tu lis leurs interviews après leur passage sur l’île, la première chose dont ils parlent, c’est l’immigration et la sécurité. Ils sont obligés d’en parler parce que c’est ce qu’attend une grande partie des Mahorais.
Pour moi, l’immigration est donc forcément l’un des sujets qui résument Mayotte aujourd’hui. Je suis aussi le premier à dire que l’île étouffe, que l’immigration engendre beaucoup de difficultés dans le quotidien et qu’à un moment donné, il va bien falloir qu’il se passe quelque chose.
Bien sûr qu’il y a d’autres choses à montrer de Mayotte, et certains le font très bien. Mais moi, je ne suis pas un photographe de carte postale. Quand je pense à Mayotte, les trois sujets qui me viennent en premier, ce sont l’immigration, la sécurité et la jeunesse. Je ne cherche pas à dire que Mayotte se résume uniquement à ça, mais je ne peux pas non plus faire comme si cette réalité n’existait pas.
F.I. : Quel regard aimeriez-vous que le public de Visa pour l’Image porte sur vos photographies ?
D.L. : J’aimerais surtout qu’il n’oublie jamais l’aspect humain de ces choses-là. J’espère que les images toucheront les gens et qu’elles feront comprendre que cette situation à Mayotte ne peut pas durer.
Je ne veux pas tomber dans le misérabilisme ni dans le spectaculaire. Je n’ai pas cherché à faire des photographies où tout paraît affreux. C’est de la photographie humaniste : le sujet, ce sont les gens.
Après, la difficulté, c’est que quelqu’un qui ne connaît pas Mayotte ne connaît pas forcément son histoire ni ce que représente une telle situation pour un territoire aussi petit. Je ne sais pas ce que ces images changeront. Peut-être rien. Mais si elles permettent au moins de regarder autrement ces personnes et de faire parler de Mayotte à l’extérieur, ce sera déjà quelque chose.
F.I. : Après trois ans, considérez-vous « Îledorado » comme un travail achevé ou comptez-vous continuer à documenter ces parcours à Mayotte ?
D.L. : Je pense que je vais continuer. Je suis moins souvent à Mayotte aujourd’hui, donc c’est forcément plus compliqué. Mais j’aimerais peut-être désormais me concentrer davantage sur quelques parcours individuels.
Je pense notamment à Alfred, pour voir comment sa situation évolue, et éventuellement suivre certaines personnes si elles réussissent un jour à quitter Mayotte. Donc non, pour moi, ce travail n’est pas terminé.
Passionnée par la petite et la grande histoire d'hier et d'aujourd'hui j'aime raconter le quotidien des personnes qui fondent un territoire.



































