À quelques jours de sa venue à Mayotte, le Premier ministre Sébastien Lecornu a choisi de s’adresser directement aux maires. Dans une longue lettre, il reconnaît sans détour la lenteur de la reconstruction et du développement du territoire. Mais derrière les annonces et les promesses de milliards d’euros, son courrier met surtout en lumière une question qui embarrasse l’État : pourquoi les crédits annoncés depuis des mois ne se transforment-ils toujours pas suffisamment en réalisations concrètes ?
Le constat dressé par le Premier ministre est particulièrement sévère. Près de 4 milliards d’euros d’investissements sont programmés jusqu’en 2031 dans le cadre de la loi de programmation du 11 août 2025. Pour 2026, 674 millions d’euros sont inscrits au budget pour la refondation de Mayotte. Pourtant, selon Sébastien Lecornu, seuls 54 millions d’euros, soit 11,7 % des crédits votés et délégués, ont effectivement été dépensés.
Un chiffre qui risque de retenir davantage l’attention des Mahorais que les milliards promis sur le papier. Car un an et demi après le passage du cyclone Chido, la population continue de vivre avec les conséquences de la catastrophe : difficultés d’accès à l’eau, écoles dégradées, infrastructures insuffisantes, problèmes d’accès aux soins, logement en tension et équipements publics dont la livraison se fait attendre.
Le Premier ministre reconnaît l’impatience mahoraise
Dans son courrier, Sébastien Lecornu ne cherche pas à minimiser cette situation. Il admet que « la reconstruction et le développement du territoire sont trop lents » et reconnaît que les résultats ne sont « pas encore suffisamment visibles dans la vie quotidienne » des habitants.
Cette reconnaissance est importante. Car depuis plusieurs années, Mayotte croule sous les annonces gouvernementales, les plans d’urgence, les lois, les stratégies de développement et les promesses d’investissements. Mais sur le terrain, le sentiment dominant reste celui d’un territoire oublié.
L’eau demeure un problème récurrent. Les infrastructures scolaires restent insuffisantes. Le système de santé est sous pression. Le logement manque. Les routes et les équipements publics nécessitent des investissements massifs. Dans ces conditions, annoncer plusieurs milliards d’euros ne suffit plus à convaincre une population qui veut avant tout voir des chantiers démarrer et des équipements ouvrir.
Une responsabilité que l’État ne peut pas entièrement transférer
Sébastien Lecornu pointe plusieurs causes aux retards : procédures administratives trop longues, problèmes fonciers, manque d’ingénierie, responsabilités dispersées, délais de paiement ou encore organisation insuffisamment opérationnelle de certains services.
Ces difficultés sont réelles et connues depuis longtemps. Mais elles soulèvent une interrogation : pourquoi a-t-il fallu attendre 2026 pour s’attaquer à des blocages qui paralysent depuis des années le développement de Mayotte ?
Le Premier ministre reconnaît d’ailleurs que les communes ne peuvent pas être laissées seules face à cette complexité. L’État, écrit-il, doit prendre « toute sa part » dans la résolution des difficultés.
Cette phrase mérite d’être retenue. Car si les collectivités locales doivent porter une partie des projets, l’État conserve une responsabilité majeure dans la mobilisation des services déconcentrés, la sécurisation foncière, l’ingénierie administrative et le déblocage des financements.
Il serait donc trop facile de faire porter aux seuls élus locaux la responsabilité d’une sous-consommation aussi importante des crédits.
Le précédent de Chido impose désormais des résultats
Le cyclone Chido a détruit ou fragilisé une partie considérable des infrastructures de Mayotte. Dix-huit mois plus tard, l’urgence n’est plus seulement de réparer les dégâts : il s’agit de reconstruire un territoire capable de répondre à l’explosion démographique, aux besoins sociaux et aux enjeux économiques.
C’est précisément là que le discours gouvernemental devra être confronté à la réalité.
Le Premier ministre assure que les grands projets sont « définitifs et irréversibles ». Deuxième hôpital, extension du CHM, nouvel aéroport, deuxième établissement pénitentiaire, usine de dessalement, troisième retenue collinaire : la liste est impressionnante.
Mais là encore, les Mahorais sont en droit de demander autre chose que des assurances.
Quand les travaux commenceront-ils réellement ? Quand les premiers bâtiments seront-ils livrés ? Quels seront les calendriers précis ? Quels montants seront engagés cette année ? Qui sera responsable de chaque opération ?
C’est à ces questions que le déplacement du Premier ministre devrait permettre de répondre.
Sébastien Lecornu affirme ne pas vouloir venir présenter « un énième plan supplémentaire ». Il promet une méthode fondée sur le suivi des projets, avec un responsable et une échéance pour chaque difficulté identifiée.
Il annonce également un comité de suivi interministériel mensuel, placé sous l’autorité de Matignon, ainsi que la publication régulière d’indicateurs sur les résultats et l’engagement des crédits.
Cette promesse constitue sans doute l’un des éléments les plus intéressants de son courrier. Pour une fois, le gouvernement annonce vouloir être jugé sur des indicateurs et non uniquement sur des annonces.
Reste à savoir si cette nouvelle méthode permettra réellement d’accélérer les dossiers.
Car Mayotte a déjà connu de nombreux dispositifs de suivi, de nombreux comités et de nombreuses réunions. Ce qui manque aujourd’hui, ce ne sont pas nécessairement les structures de concertation. Ce sont les réalisations visibles.
Le calendrier politique ajoute une pression supplémentaire
La venue du Premier ministre intervient également à un moment stratégique. Les arbitrages budgétaires pour 2027 approchent et Sébastien Lecornu reconnaît lui-même que les échanges avec les élus doivent éclairer les décisions qu’il prendra dans les prochains jours.
Les élus mahorais ont donc une occasion de mettre le gouvernement face à ses engagements. La question ne devrait pas être seulement : combien l’État va-t-il encore promettre ?
Elle devrait être : combien a déjà été engagé, combien a déjà été dépensé et pourquoi le reste ne l’est-il pas ?
Cette distinction entre crédits annoncés, crédits votés, crédits délégués, crédits engagés et crédits effectivement dépensés est essentielle. Car un milliard d’euros inscrit dans une loi ne construit ni une école, ni un hôpital, ni une route. Ce sont les crédits effectivement engagés puis consommés qui produisent des résultats.
« Mayotte n’a plus besoin de promesses »
La phrase la plus forte du courrier du Premier ministre est peut-être aussi la plus simple : « Mayotte n’a plus besoin d’une accumulation de promesses. Elle a besoin de preuves.»
Difficile de lui donner tort. Depuis des décennies, les Mahorais entendent parler de rattrapage, de convergence, de développement, de grands projets et de moyens exceptionnels. Pourtant, les écarts avec l’Hexagone restent considérables dans de nombreux domaines.
La venue de Sébastien Lecornu sera donc scrutée avec une exigence particulière. Les élus ne pourront pas se contenter d’applaudir de nouvelles annonces. Ils devront demander des dates, des montants, des maîtres d’ouvrage et des échéances.
Le gouvernement, de son côté, devra accepter d’être jugé sur les résultats qu’il annonce lui-même.
Car le véritable test de cette visite n’est pas le contenu des discours prononcés . Il sera visible dans les mois qui suivront : dans les écoles qui ouvrent, les canalisations qui fonctionnent, les logements qui sortent de terre, les routes qui sont aménagées, les équipements de santé qui sont livrés et les grands projets qui passent enfin du papier au chantier.
Sébastien Lecornu promet de revenir à Mayotte au début de 2027 pour mesurer les avancées. Ce rendez-vous sera donc déjà un premier compte à rebours.
Le temps des annonces semble toucher à sa limite. Il reste désormais à démontrer que les milliards promis peuvent réellement devenir une réalité mahoraise.
Soidiki Mohamed El Mounir, connu sous le nom de "Soldat", est une figure du journalisme mahorais. Après ses débuts à la fin des années 1980 au sein du magazine Jana na Léo, il participe à l’aventure du Journal de Mayotte, premier hebdomadaire de l’île, avant de rejoindre le Journal Kwezi. En 2000, il cofonde la Somapresse, société éditrice de Mayotte Hebdo et Flash Infos, contribuant ainsi à structurer et enrichir le paysage médiatique de Mayotte.



































