Depuis plusieurs années, l’association Bien’Vaillant tente d’apaiser les rivalités entre jeunes en misant sur le dialogue, le sport, l’engagement collectif et l’accompagnement de proximité. Une main tendue qui agit là où l’envoi de forces de l’ordre ne suffit pas et qui, malgré ses résultats, reste encore insuffisamment considérée dans les réponses apportées à l’insécurité.
Pendant quatre jours, élus, services de l’État, associations et acteurs de terrain ont tenté de dégager des réponses communes face à la délinquance et à l’insécurité à Mayotte, lors des deuxièmes Assises de la sécurité et de la citoyenneté, qui se sont achevées jeudi 24 septembre. Ils ont notamment insisté sur la nécessité de mieux coordonner les acteurs et d’agir davantage auprès des jeunes et des familles. Des Assises et des discours qui, s’ils semblent indispensables pour apporter des solutions attendues depuis de nombreuses années, paraissent pourtant bien loin de la réalité du terrain et laissent un goût amer aux habitants confrontés, depuis plusieurs semaines, à de nouveaux épisodes de violences à travers le territoire.
Agressions aux abords des établissements scolaires, caillassages et tensions dans plusieurs quartiers ont de nouveau rappelé la difficulté à installer durablement l’apaisement. Les images des violences survenues au stade de football de Sada, ce samedi 26 septembre, entre jeunes de Sada et de Bandrélé, sont autant de rappels que le problème est profond et ancré dans le quotidien de Mayotte.
Pourtant, sur le terrain, certaines expériences montrent que l’apaisement est possible. Interrogé jeudi, en amont de ces nouvelles violences et lors du dernier jour des Assises de la sécurité, Hamza Hoggar a activement participé aux échanges et témoigné de son engagement avec son association Bien’Vaillant. Depuis plusieurs années, il tente d’apaiser les conflits entre jeunes pris dans des rivalités territoriales, dont ils sont aussi les premières victimes : blessures, stigmatisation, restriction de la liberté de mouvement ou encore pauvreté, qui alimentent un cercle vicieux.
Sa méthode repose avant tout sur une main tendue vers cette jeunesse, pour lui montrer qu’elle existe en dehors de cette spirale de violence. Elle se base sur l’engagement collectif, les activités sportives, les projets associatifs et surtout la possibilité pour ces jeunes de se construire une autre image. L’objectif est de faire en sorte qu’ils aient “quelque chose à perdre”, pour ne pas retomber dans la violence. À M’tsapéré, Doujani et Bonovo, ce travail avait notamment contribué à une réconciliation annoncée début janvier entre des jeunes de quartiers longtemps opposés.
Un résultat qui montre qu’une autre réponse aux violences peut être construite au plus près du terrain directement avec les jeunes, loin des méthodes purement sécuritaires, encore faut-il que les pouvoir publics soutiennent ces projets et initiatives.
Flash Info : Qu’est-ce que vous retenez de ces Assises de la sécurité ?
Hamza Hoggar : “Quand je suis rentré chez moi dans l’Hexagone, j’avais cette frustration de me dire qu’on a une méthodologie qui a des résultats, qui est reproductible. Pourquoi ne pas la professionnaliser, l’étudier, la critiquer et la diffuser pour la reproduire à plus grande échelle, en toute humilité ?
Je me demandais aussi pourquoi nous n’étions pas davantage accompagnés et je me suis rendu compte à quel point nous étions écrasés par cette masse de travail. Ce que j’ai compris des Assises, c’est qu’en fait, nous pouvons participer à un maillon d’une chaîne. Un élève, un enfant, un jeune, lorsqu’il décroche, il y a plein de maillons : le logement, l’école, la formation, les démarches administratives… autant d’étapes durant lesquelles il peut se perdre s’il n’est pas bien accompagné.
Je pense qu’avec notre association, nous faisons partie du premier maillon : celui où tu vas chercher le jeune qui est perdu, qui est dans son monde, et tu le ramènes dans un cadre où il y a de la bienveillance, de l’amour, du pardon et de la compréhension.
Il y a des jeunes qui sont tellement en difficulté que, quand on leur demande ce dont ils ont besoin, ils répondent : “Je ne sais pas”. Et pourtant, il y en a qui n’ont pas mangé depuis 23 jours ou qui n’ont aucun endroit où dormir. Nous sommes là pour leur tendre la main.
Donc, ce que j’ai compris de ces Assises, c’est que finalement, chacun a sa place, chacun a son rôle. Mais pour que ça fonctionne, il faut des acteurs à chaque maillon où le jeune peut se tourner, pour éviter qu’il se perde et le ramener dans un circuit où il va pouvoir se développer”.
F.I : Ce premier maillon que vous représentez est-il aujourd’hui davantage reconnu et soutenu par les institutions ? Les échanges des Assises vous rassurent-ils sur ce point ?
H.H : “Ça fait depuis 2023 que je travaille avec les jeunes. J’ai rencontré énormément de monde. Il y a beaucoup de beaux discours mais, au moment où nous disons que nous avons un besoin, parfois il n’y a plus personne au téléphone, plus personne qui répond aux mails, plus personne qui nous donne de rendez-vous, malgré les engagements qui ont été pris.
Je ne dis pas que nous ne sommes pas accompagnés. Je dis qu’aujourd’hui, pour pouvoir essayer de mettre en place notre méthode, il faut que nous nous débrouillions, alors qu’avec un peu d’aide des institutions, ce serait beaucoup plus simple.
Dès que je demande un peu de subventions, on me dit qu’il n’y a plus d’argent. Mais regardez le travail que nous avons réussi à faire d’un point de vue sécurité. J’imagine qu’il y a des économies énormes qui ont été faites. Il faudrait que ces économies soient investies dans les associations qui accompagnent les jeunes.
Par contre, là où nous nous sentons vraiment encouragés, c’est par la population. Les gens qui habitent ici, qui doivent aller travailler, qui doivent emmener leurs enfants à l’école. Ils reconnaissent l’évolution positive.
Il y a des jeunes qui me disent : “Moi, j’ai passé le bac facilement par rapport à mes grands frères. Parce que toutes mes études, depuis que je suis petit, on est obligés de faire des groupes pour aller se battre, mais maintenant, je peux marcher de Doujani jusqu’au lycée Bamana en détente et sans stress”.
C’est vers ça qu’on doit aller. Et sincèrement, c’est ça qui me donne le courage d’avancer tous les jours : voir qu’il y a des jeunes qui étaient complètement perdus et qui, aujourd’hui, ont eu leur bac, alors qu’ils étaient dans des conditions extrêmement difficiles”.
« C’est trop d’investissement tout seul »
F.I : Justement, quelle est la suite pour Bien’Vaillant ? Allez-vous continuer à travailler dans les quartiers ?
H.H : “Là, nous sommes vraiment à un point où, soit nous arrivons à être accompagnés et les pouvoirs publics veulent professionnaliser cette méthodologie, soit il y a un point de rupture, où l’association Bien’Vaillant, s’arrête petit à petit. Sincèrement, c’est trop d’investissement tout seul !
Est-ce que l’association Bien’Vaillant c’était un phénomène qui, à un moment donné, a permis d’ouvrir une porte ? Ou est-ce que ça peut être un modèle qui pourrait être reproduit ? C’est là où, aujourd’hui, je n’ai pas la réponse. Ça va dépendre de la suite. Est-ce qu’ils vont nous considérer comme faisant partie de la solution ?
Mais aujourd’hui, c’est trop dur pour moi. J’ai fermé mon cabinet pendant 10 jours pour venir ici, je suis kiné à la base. Je quitte ma femme qui est enceinte et je la laisse avec ma fille. Je fais un vrai sacrifice aujourd’hui parce que j’avais besoin d’avoir des réponses. Mais pour te dire quelle est la suite, je n’en sais rien”.
F.I : Vous évoquez aussi un film consacré au travail mené avec ces jeunes. Qu’attendez-vous de sa diffusion ?
H.H : “La seule chose que j’aimerais vraiment, c’est pouvoir faire la bonne promotion du film qui va montrer le travail accompli, surtout par ces jeunes. Je souhaite qu’il soit vu par un maximum de personnes. Je pense sincèrement qu’il peut aider un jeune qui est isolé, qui se dit : “moi, il n’y a personne qui s’intéresse à moi”. Non, il y a des gens qui vont s’intéresser à toi, mais peut-être que c’est aussi à toi de faire le premier pas.
Et peut-être que ça va aussi aider des gens qui sont dans les quartiers, qui se disent : “J’ai envie d’aider ces jeunes, mais je ne sais pas comment, je ne sais pas avec quels moyens”. Je pense aussi que c’est à l’adulte de faire le premier pas vis-à-vis du jeune et ensuite l’accompagner.
L’objectif, c’est d’encourager les jeunes à faire un pas vers les adultes et d’encourager les adultes à faire un pas vers les jeunes.
F.I : À quelle date le film doit-il sortir ?
H.H : “C’est difficile à dire parce qu’il y a encore une modification à faire et, à partir de là, on pourra véritablement négocier, soit avec Arte, soit avec France Télévisions. Dans tous les cas, normalement, il sera visible au mois de novembre au cinéma de Chirongui et j’aimerais que ce soit un événement où les jeunes soient vraiment mis en avant.
Je ne serai certainement pas là, mais peu importe parce qu’encore une fois, ce n’est pas moi, c’est eux qui l’ont fait. Et c’est ça ma plus grande fierté. Ce n’est pas de me dire que j’ai une association, c’est de me dire qu’il y a des jeunes qui vont à l’école sans stress et, potentiellement, qu’on a été une des causes.
C’est eux qu’il faut mettre en avant. C’est eux qui sont dans la difficulté, c’est eux qui ont pris des risques pour me faire confiance, c’est eux qui ont pris des risques pour faire la paix. Ce n’est pas moi. Donc c’est plutôt eux qu’on doit mettre en avant, et pas moi”.
Journaliste


































