Après quatre jours d’échanges, de travaux et de rencontres avec les habitants, les deuxièmes Assises de la sécurité et de la citoyenneté se sont achevées ce jeudi 24 septembre. Si des avancées sont revendiquées depuis la première édition, les chiffres de la délinquance et des violences restent préoccupants. L’enjeu est désormais de transformer les propositions en engagements précis, coordonnés et suivis dans le temps, avec une attention particulière portée au terrain, aux jeunes et aux familles.
Quatre jours pour faire le bilan, confronter les constats et tenter de dégager des réponses communes. Les deuxièmes Assises de la sécurité et de la citoyenneté de Mayotte se sont achevées ce jeudi 24 septembre à l’hémicycle Younoussa-Bamana. Depuis lundi, élus, services de l’État, forces de sécurité, associations, acteurs économiques et habitants ont participé à quatre ateliers consacrés aux conflits intervillages et à la sécurité du quotidien, au droit au séjour, à l’aménagement du territoire et aux ruptures sociales et familiales. Des enquêtes citoyennes, des actions de terrain et un Village citoyen sont venus compléter les échanges.
Six ans après une première édition qui avait fait émerger 76 propositions, ensuite déclinées en un plan partenarial de 35 actions, le bilan reste perfectible. L’ambition affichée cette fois était donc de passer “des constats aux engagements”, avec des actions identifiées, des responsables désignés et des résultats mesurables.
« Des enseignements aux engagements »
Pour le maire de Mamoudzou, Ambdilwahedou Soumaïla, la sécurité reste “la mère des batailles” à Mayotte. “Il n’y a pas de développement sans sécurité”, affirme-t-il, tout en refusant l’idée selon laquelle la situation serait devenue impossible à améliorer. “Il y a deux écoles : celle qui dit que c’est difficile, qu’il ne faut rien faire, que finalement ça ne sert à rien de réfléchir. Et puis il y a la seconde, qui est la mienne”.
L’élu met également en avant les investissements engagés sur le terrain : extension de la vidéoprotection, rénovation de l’éclairage public et remise en état des équipements communaux après Chido. Le réseau de caméras, qui comptait 88 équipements avant le cyclone, doit ainsi atteindre près de 170 caméras avec le nouveau programme municipal. Côté éclairage, la Ville avait déjà engagé avant Chido un programme de rénovation portant sur plus de 1 300 luminaires dans les huit villages.
Ambdilwahedou Soumaïla note également que “les efforts commencent à porter leurs fruits”, évoquant une baisse de 10 % de certains faits de délinquance et de 31 % des violences crapuleuses. Des chiffres avancés lors de la plénière, qui devront être appréciés selon leur période et leur périmètre précis. Ambdilwahedou Soumaïla reconnaît lui-même que la situation reste loin d’être réglée. Il cite notamment les situations compliquées à Tsoundzou, Vahibé, Ongojou récemment mais aussi Tsararano, où le caillassage de la navette du CHM a provoqué le droit de retrait des agents.
Alors, quelle suite donner à ces Assises ? “La réussite ne se résumera ni au nombre de participants, ni au nombre d’ateliers tenus, ni au nombre de propositions”, prévient le maire. “Elle se mesurera à notre capacité collective à transformer ce qui a été dit en actions concrètes”.
« Le résultat n’est pas à la hauteur de nos attentes »
Le préfet Frédéric Poisot partage l’idée qu’il faut désormais passer à l’action, mais dresse un constat beaucoup plus sombre sur la situation actuelle. “On ne gagnera pas ces combats seuls”, lance-t-il. “Malgré les efforts que l’on peut consentir au quotidien, le résultat n’est pas à la hauteur de nos attentes”.
Sur les huit premiers mois de l’année, il fait état d’une hausse de 20 % des atteintes à l’intégrité physique et de 75 % des violences sexuelles contre les femmes et les mineurs. “La réalité, c’est que cela augmente !”, constate-t-il.
Et le préfet veut élargir le regard. “Oui, il faut évoquer les sujets de violence sur la voie publique. Mais les violences intrafamiliales, à l’intérieur des domiciles, il faut aussi en parler”.

Face aux agressions dont sont régulièrement victimes les forces de l’ordre, il rappelle que Mayotte reste le territoire français où celles-ci comptent le plus grand nombre de blessés. “On nous attaque avec des harpons, des tiges de métal qui traversent les carrosseries des véhicules”, décrit-il.
Malgré ce constat, le préfet veut aussi souligner les évolutions de la réponse publique. “Est-ce qu’on a progressé ? Est-ce qu’on a réussi ? La vérité, c’est que oui, on progresse”, assure-t-il, citant notamment la mobilisation accrue des forces sur le terrain.
Selon lui, police et gendarmerie sont désormais engagées dans des opérations hebdomadaires, de jour comme de nuit. Cette mobilisation s’est encore illustrée mercredi 23 septembre à Tsoundzou 1, où 87 policiers et gendarmes ont participé à une opération de sécurisation dans les quartiers d’habitat informel des hauteurs. Selon la préfecture, l’intervention visait notamment à interpeller les fauteurs de troubles, lutter contre l’immigration irrégulière et “percuter l’économie informelle”.
“Mères et familles, on ne se parle pas assez avec les familles qui ont des choses à nous dire”.
Concrètement, l’État annonce un renforcement de son action. Des effectifs supplémentaires doivent être mobilisés, de nouvelles opérations de terrain poursuivies, une brigade canine a été mise en place à Mamoudzou et une nouvelle brigade de gendarmerie doit voir le jour à Bandraboua-Dzoumogné. Une nouvelle opération à Kingia est également annoncée avant la fin de l’année.
“On ne peut pas se contenter de deux opérations et repartir”, prévient le préfet, qui défend une présence sur la durée.
Mais Frédéric Poisot a aussi insisté sur une conception plus large de la sécurité. “On fait de la sécurité quand on est capable de proposer des équipements sportifs à des jeunes dans l’oisiveté”, estime-t-il. “Il faut les occuper ces jeunes, faire en sorte que leur enthousiasme sorte ailleurs que sur la route”.
Éducation, périscolaire, équipements, aménagement des quartiers : pour le préfet, la réponse doit donc agir bien avant l’intervention des forces de l’ordre. “Il faut les éduquer”, insiste-t-il, évoquant également l’érosion de certains repères et notamment du respect des anciens dans la société mahoraise.
Parler davantage avec les familles
C’est peut-être l’une des pistes les plus nouvelles avancées au cours de cette matinée de restitution. Pour Frédéric Poisot, les pouvoirs publics ne dialoguent pas suffisamment avec les familles.
“Mères et familles, on ne se parle pas assez avec les familles qui ont des choses à nous dire”, observe-t-il. Il propose donc, si les acteurs locaux y sont favorables, de créer des conseils de familles, réunissant notamment maires, associations et représentants de l’État.
L’idée serait d’en faire un rendez-vous régulier. “Nous avons intérêt à nous retrouver avec les familles chaque trimestre”.

Cette proposition rejoint directement les réflexions menées pendant les ateliers sur les ruptures sociales et familiales, la responsabilité parentale et la coéducation. Elle pose aussi une question centrale : comment faire en sorte que la réponse à l’insécurité ne repose pas uniquement sur les interventions policières, mais puisse également agir sur les causes et les parcours qui précèdent les violences ?
Le préfet reconnaît lui-même la difficulté, “globalement, quand les forces de l’ordre s’en vont, les délinquants reviennent. Les habitants subissent toujours. Comment on fait ? J’ai l’intime conviction qu’on peut y arriver. Mais on n’y arrivera pas tout seuls”.
Des engagements à mettre en œuvre
Le président du Département, Ben Issa Ousseni, insiste lui aussi sur cette nécessité de mieux articuler les interventions. “Les efforts existent, mais doivent être mieux articulés. L’action publique doit être proche du terrain, au contact des réalités quotidiennes. Notre jeunesse doit être pleinement concernée”.
La prochaine étape doit notamment passer par une charte d’engagement, présentée comme un véritable outil opérationnel et non comme un document symbolique. Le Département entend également travailler à la création d’un observatoire des violences et à une meilleure coordination entre les acteurs.
Attentive aux échanges, la députée Estelle Youssouffa n’a pas caché son exaspération face à ce qu’elle considère comme une réponse encore insuffisante au niveau de violence auquel la population et les forces de l’ordre sont confrontées. “La population demande une réponse à la hauteur de la violence à laquelle nous sommes confrontés”, affirme-t-elle. Derrière cette formule, l’élue pointe notamment les moyens et la capacité d’intervention des forces de l’ordre, régulièrement prises pour cible sur le terrain. “J’ai du mal à entendre : “On n’y arrive pas.” On n’y arrive pas quand on ne se donne pas les moyens”, lance-t-elle aux autorités, appelant à une réponse plus forte et à la hauteur de la situation.
La députée appelle également à “réfléchir à d’autres niveaux” de réponse. Elle revient notamment sur le renforcement du rôle des cadis, alors que, selon elle, le gouvernement a rejeté des mesures allant dans le sens d’une structuration de l’institution cadiale. “Il faut donner les moyens et faire preuve de cohérence !”.
Après quatre jours d’échanges, le diagnostic n’est donc pas totalement uniforme : des avancées sont mises en avant par les élus locaux, tandis que l’État rappelle que les violences restent en hausse sur plusieurs indicateurs. Mais un point semble faire consensus : la réponse ne pourra pas reposer sur un seul acteur, mais sur un ensemble de maillons.
Le préfet l’a résumé à sa manière. “J’ai l’intime conviction qu’on peut y arriver, mais on n’y arrivera pas tout seul”. Une conviction qui devra désormais se traduire, au-delà de la semaine des Assises, dans les quartiers, les services publics, les associations et les familles.
Journaliste



































