Tricoire Fatima, dite Mandjilou, est une femme de cinquante ans qui vit depuis de nombreuses années avec le lupus, une maladie chronique dans laquelle le système immunitaire s’attaque aux tissus sains de l’organisme. Pendant de longues années, Fatima a dû vivre avec la maladie, avec ses douleurs et les incertitudes qui rythment son quotidien. Mais aujourd’hui, elle ne veut plus que le lupus dicte sa vie ou définisse la femme qu’elle est.
Fatima aspire désormais à reprendre le pouvoir sur son existence, à retrouver sa liberté et à redevenir pleinement maîtresse de sa propre vie. Elle souhaite reprendre possession de sa vie, retrouver son autonomie et redevenir actrice de son histoire. Son combat n’est pas seulement contre la maladie, il est aussi pour sa liberté et sa dignité. C’est dans cet esprit qu’elle a choisi de gravir le Kilimandjaro. Bien plus qu’un défi physique, cette ascension représente pour elle un acte de dépassement et d’affirmation de soi.
Flash infos : quel a été l’élément déclencheur, le déclic qui vous a donné envie de relever ce défi et de partir à l’ascension du Kilimandjaro ?
Tricoire Fatima : Il faut savoir que j’ai été diagnostiquée d’un lupus, il y a quelques années. Depuis près d’une dizaine d’années, je me battais contre cette maladie, simplement pour retrouver la force de vivre, de me relever et d’avancer. Pendant longtemps, j’ai eu le sentiment que la vie et la maladie m’imposaient leurs propres épreuves. Je les subissais, une après l’autre. Et puis, un jour, je me suis dit : c’est moi qui vais choisir mon épreuve. C’est moi qui vais choisir mon défi. Mon défi, ce serait de gravir le Kilimandjaro. Je ne voulais plus subir. Je voulais dépasser, repousser mes propres limites et reprendre le contrôle de ma vie afin de redevenir actrice de mon histoire.
F.I. : Pourquoi le Kilimandjaro et non une autre montagne ? T.F. : Le kilimandjaro représentait finalement bien plus qu’un sommet à atteindre. C’était pour moi une façon de célébrer la vie, de renouer avec mon corps et de retrouver confiance en mes capacités. Je voulais aussi montrer qu’après la maladie, il y a encore tellement de possibilités. On peut continuer à rêver, à se fixer des défis et à accomplir des choses que l’on croyait autrefois inaccessibles. F.I. : Quelles sont justement les principales épreuves que le lupus vous a imposées au fil de ces années ? T.F. : Ce que la maladie m’a imposé comme épreuve a été extrêmement difficile. Je ne pouvais plus marcher. J’avais d’importants problèmes de mobilité et je suis restée très souvent alitée. Les douleurs aux articulations étaient constantes : les genoux, les chevilles, les hanches, les poignets ; mon corps ne me permettait plus de faire les gestes les plus simples du quotidien. Il y a même eu des moments où j’ai dû être portée par ma famille, par mon mari, par mes enfants, simplement pour aller aux toilettes et faires mes besoins. On perd toute dignité pendant ces périodes-là. F.I. : Après toutes ces années où la maladie vous avait empêchée de marcher et vous avait rendue dépendante des autres, qu’avez-vous ressenti au moment où vous vous êtes retrouvée au sommet du Kilimandjaro ? T.F. : Pour tout vous dire, pendant toute mon ascension, j’avais le sentiment de vivre une expérience hors du commun. Quelque chose de grand, de profondément différent de mon quotidien. Et ce sentiment m’a accompagnée du premier au dernier jour. Mais je n’ai aucun souvenir de la dernière heure, celle qui m’a menée jusqu’au sommet du Kilimandjaro. F.I. : Qu’est-ce qui, selon vous, explique cette absence de souvenir de la dernière heure ? T.F. : il y avait de la fatigue, il y avait aussi le manque d’oxygène qui a joué. J’ai fait un accident qui s’appelle un AIT, qui signifie accident ischémique transitoire, souvent appelé mini-AVC. C’est-à-dire que le cerveau n’était pas assez oxygéné, donc je suis resté longtemps sans souvenir de mon ascension, si ce n’est en voyant mes photos ou des vidéos attestant que je l’ai fait. Il y a quelques flashs que je perçois. Alors, je ne sais pas si c’est parce que j’ai travaillé mon mémoire en regardant les photos et les vidéos, mais je n’ai pas trop de souvenirs. Mais, à la descente, une fois que mon cerveau a été oxygéné, ça a été, pour moi, une fierté, un goût de dépassement de soi. Cette fierté me poursuivra pendant très longtemps, parce que personne ne m’attendait à faire un défi pareil, à commencer par ma famille. Et puis, dans la société dans laquelle j’évolue, on me voit souvent, toujours, perchée sur des talons hauts. F.I. : Après avoir relevé le défi du Kilimandjaro, y a-t-il d’autres défis que tu aimerais accomplir à l’avenir ? T.F. : Alors oui, des défis, on en a toujours. C’est vrai que, dès le lendemain de mon retour sur la terre ferme, si on peut dire, des journalistes m’ont demandé si je serais prête à repartir pour un défi pareil. Sur le moment, j’ai répondu non. Mais aujourd’hui, je vous avoue que, lorsqu’on a goûté à une aventure comme celle-là, on devient accro. Alors je pense que mon prochain défi sera encore une aventure de ce genre, dans un milieu hostile, où il faut se dépasser et sortir de sa zone de confort. J’aimerais beaucoup partir à l’assaut du mont Toubkal, au Maroc. Et puis, j’aimerais bien faire le tour des montagnes de La Réunion. J’aime beaucoup dire que chacun a sa montagne. Je développe mon entreprise. J’ai plein de choses qui me font sentir que je suis bien vivante. F.I. : Vous m’avez dit que vous étiez en coloc à Mayotte. Est-ce que vous avez eu l’occasion de partager cette expérience du Kilimandjaro avec les personnes qui vous écoutaient ? T.F. : Je suis arrivée il y a quinze jours et, depuis mon retour, on m’arrête partout pour me dire : « bravoo pour ce que vous avez fait » ; « Vous êtes une source d’inspiration. » Et je vois à quel point mon île est fière de voir que des personnes qui vivent avec des pathologies lourdes peuvent aussi se lancer de tels défis, même à mon âge. Parce que je ne suis plus toute jeune. Je vais bientôt avoir 51 ans, à la fin de l’année. Je veux montrer que c’est possible d’oser faire ce dont on a envie. Il n y a pas d’âge pour réaliser ses rêves. Alors oui, ça fascine les gens lorsqu’ils m’interpellent et me disent : « mais en plus, vous souffrez d’une maladie et vous avez 50 ans, c’est impressionnant. » Et moi, je leur réponds simplement que la maladie et l’âge ne doivent pas forcément nous empêcher d’oser. Tant qu’on en a l’envie et la détermination, il faut continuer à croire que certaines choses sont possibles. F.I. : Au-delà des félicitations que vous recevez dans la rue, est-ce que cette aventure vous a aussi donné envie de raconter votre histoire et de transmettre un message d’espoir aux personnes qui, comme vous, vivent avec la maladie ? T.F. : J’étais à Mayotte dans le cadre d’une formation pour le Département. Et pendant toute la formation, que ce soit pendant les pauses ou les déjeuners, je prenais quelques minutes pour raconter mon histoire et partager mon expérience. Ça me touche profondément. Et je voudrais vraiment remercier tous les mahorais, parce que j’ai reçu énormément de messages, notamment avant même que Mayotte la 1ère diffuse le reportage. Je n’avais d’ailleurs pas vu tout ce qui s’était passé, parce que c’était justement le jour où je commençais mon ascension. À mon retour, j’ai découvert tous ces messages et je me suis dit, j’ai vraiment eu le sentiment que toute mon île me portait. C’était impressionnant et ça fait chaud au cœur de recevoir autant de messages de mes compatriotes, mais aussi de personnes malades qui vivent la même maladie que moi, ici à Mayotte. À toutes ces personnes, je vous souhaite, un jour, d’aller gravir le mont Choungui, et pourquoi pas, d’aller encore plus haut. Mais surtout, il faut comprendre que chaque défi est différent. Pour une personne malade, se lever de son lit, sortir de chez soi, aller marcher sur une place, c’est déjà un défi. Il ne faut pas minimiser ces petites victoires. L’important, c’est de continuer à avancer, à son rythme.Naslat Maroine



































