Il se souvient enfin de la vie cauchemardesque subie quotidiennement par les habitants de Mayotte. En campagne sur le terrain, Édouard Philippe est venu servir aux Mahorais sa recette miracle pour éradiquer l’immigration clandestine, en rendant hermétique la frontière avec les Comores et en gelant, pendant cinq ans, les régularisations d’illégaux au titre du regroupement familial.
Il s’est bien gardé d’être précis sur la manière de sauver l’île du désastre économique et matériel dans lequel elle se trouve, avant comme après le cyclone Chido. Sur quasiment tous les autres sujets, il est resté imprécis, ne s’éloignant pas de la ligne adoptée par le gouvernement actuel de Sébastien Lecornu.
Son message a été reçu cinq sur cinq par ses challengers dans l’Hexagone. Mélenchon l’accuse de déloyauté pour avoir mis le sujet de l’immigration clandestine sur la table, tandis que le Rassemblement national crie au plagiat de son programme pour Mayotte.
Qu’à cela ne tienne ! Il est reparti de Mayotte pour le département voisin de La Réunion, exactement comme il est venu dans l’archipel, laissant derrière lui des populations locales sceptiques, méfiantes et quelque peu déçues par un discours creux, rempli d’approximations, de mécompréhensions, de certaines irréalités et d’une démagogie indigne de l’homme d’État qu’il cherche à devenir.
Mayotte, le 101e département français, serait-elle devenue la mauvaise conscience soudaine d’Édouard Philippe ou une simple aubaine pour exercer un opportunisme politique dénué de toute considération morale ?
L’ancien Premier ministre vient de séjourner 48 heures dans l’archipel, où il a feint de découvrir une réalité quotidienne dramatique, s’en est ému, provoquant au passage une polémique avec Jean-Luc Mélenchon, le candidat de LFI et fédérateur des partis politiques de l’extrême gauche sur l’échiquier politique national. Un débat stérile qui n’apporte absolument rien aux Mahoraises et aux Mahorais, si ce n’est le sentiment que l’on veut faire d’eux, encore une fois, des cobayes de laboratoire politicien, des pions, dirons-nous, d’un jeu politique malsain et « répugnant de démagogie ».
Certes, il a réussi à braquer à nouveau les caméras de télévision pendant un instant sur notre île, à surfer sur la vague médiatique avec des propositions saugrenues pour résoudre la crise migratoire sans équivalent qui secoue notre territoire, dans l’indifférence « assassine » du pouvoir jupitérien incarné par Emmanuel Macron, aux commandes de la France depuis dix ans.
Celui qui est encore le maire du Havre a choisi de débuter ici, à 8 000 kilomètres de la métropole, son entrée concrète dans la campagne présidentielle de 2027, en agitant le chiffon de la lutte contre l’immigration clandestine que la France et l’Europe ont laissé trop prospérer sur leurs sols respectifs, pour des raisons parfois difficiles à cerner.
Mayotte, terreau fertile pour lancer un débat national sur la gestion de l’immigration clandestine
Édouard Philippe est venu faire croire aux habitants de Mayotte qu’il sera pour eux, l’année prochaine, un meilleur président de la République que le piètre chef de gouvernement qu’il fut pendant trois ans, à partir de 2017, ne daignant même pas leur faire l’honneur de venir fouler leur sol éloigné des yeux du pouvoir parisien, comme se sont exercés à le faire d’autres parmi ses prédécesseurs et successeurs.
C’est cet Édouard Philippe-là qui s’est présenté vendredi et samedi derniers, totalement amnésique quant au fait d’avoir voulu, lorsqu’il exerçait le pouvoir aux côtés d’Emmanuel Macron, négocier une « Pax Francia » avec l’Union des Comores, en sacrifiant allègrement les intérêts supérieurs et la sécurité des Mahorais.
Pas sûr que les intéressés aient oublié ce fait d’armes, malgré la qualité de l’accueil protocolaire qu’ils lui ont réservé ici et là, quoique quelque peu empreint d’une visible méfiance.
C’est qu’à Mayotte, nous sommes sur la terre des résignés face aux nombreux mensonges de l’État français, à la volonté affichée de ne rien faire pour la population, à la volonté de maints gouvernements de se mettre des œillères pour ne pas voir la détresse de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, victimes de leur dédain et de petits calculs d’apothicaires dans les officines gouvernementales parisiennes et les couloirs de l’Assemblée nationale comme du Sénat.
Pour Édouard Philippe, comme d’ailleurs pour Jean-Luc Mélenchon ou les autres marchands de rêves engagés dans cette quête du pouvoir absolu sous la Ve République — cette monarchie constitutionnelle qui ne porte pas son nom —, l’heure de rendre des comptes aux Françaises et aux Français, y compris ceux de Mayotte, a sonné.
Il va leur falloir expliquer le pourquoi et le comment du désastre économique et financier, de la banqueroute et du naufrage social du navire France en une décennie.
Le candidat Édouard Philippe est venu à Mayotte lancer sa campagne électorale en soufflant sur les braises d’une réalité extrêmement douloureuse pour ses hôtes de 48 heures : l’abandon total d’une terre française par les institutions de l’État, livrée à elle-même face à mille maux : insécurité, manque d’eau, effondrement du système sanitaire et social, absence complète de perspectives de relance d’une économie en lambeaux, une justice en situation de surchauffe faute de moyens financiers, matériels et humains nécessaires, une prison sujette à tant de maux qu’elle n’a rien à envier à celles de certains pays du tiers-monde, des écoles sans toitures et tant d’autres infrastructures rasées par le cyclone Chido il y a deux ans et qui ne seront pas reconstruites avant bien longtemps.
S’il est venu jusqu’à Mayotte pour tester sa copie en matière de propositions de lutte contre l’insécurité, Édouard Philippe a oublié que l’urgence des urgences, pour les 500 000 habitants du territoire, est d’abord la reconstruction de leurs habitations, la fourniture quotidienne d’eau potable, des soins de qualité sur place — et non de très coûteuses EVASAN vers La Réunion —, la lutte contre le plus grand désert médical de France et un enseignement digne pour les enfants, ainsi qu’une université de plein exercice pour préparer la jeunesse à affronter les défis de l’avenir.
Aux Mahorais, il promet tout ce qu’il a omis de faire pour eux lorsqu’il fut à Matignon
N’en déplaise à Édouard Philippe, comme au Premier ministre Sébastien Lecornu, qui s’est lui aussi subitement souvenu qu’il devait se rendre sur l’île, le Mahorais ne se laissera plus berner par un amas de bobards politiciens cousus de fils d’or et d’argent, car Chido, plus qu’un marqueur indélébile, est devenu pour lui une jurisprudence dans sa relation avec le pouvoir parisien.
Quant à l’immigration clandestine hors de contrôle, elle ne sera JAMAIS une priorité pour un gouvernement français en raison des liens hégémoniques que Paris entend continuer à entretenir avec Moroni et certains États africains.
« Tout le reste n’est qu’un décor pour jouer une pièce de théâtre aux couleurs macabres, dans laquelle les habitants de Mayotte, comme les infortunés migrants comoriens et africains, ne sont que de simples figurants », constate à juste titre un passager de la barge vendredi à midi, au moment où Édouard Philippe foulait de ses pieds le sol de la Grande-Terre.
« Ce qu’il a omis de faire pour nous lorsqu’il était chef du gouvernement, ce n’est pas demain qu’il le fera une fois assis confortablement sous les dorures de l’Élysée », renchérit juste à côté un chef d’entreprise qui confiait avoir été obligé de licencier, ce même vendredi, 17 de ses 22 employés, faute d’avoir reçu le règlement de plusieurs chantiers réalisés au profit de collectivités locales.
Mais de cela, comme de la refondation post-Chido, Édouard Philippe n’en parle pas, ou presque, dans sa litanie de promesses évasives qu’il a inlassablement égrenées durant ces deux jours sous les caméras de télévision.
Un hub pour les demandeurs d’asile, mais dans quel pays d’Afrique de l’Est ?
Il était venu faire le buzz au moyen de son ballon d’essai : la création d’un hub pour migrants illégaux refoulés hors de France vers un pays tiers en Afrique de l’Est, quand bien même il ignore encore lequel, entre la Tanzanie et le Kenya, et pourquoi pas Madagascar, où l’espace ne manque guère.
« La politique est un jeu de troupe-couillon », avait coutume de dire l’ancien ministre de l’Intérieur de Jacques Chirac, feu Charles Pasqua, « le couillon étant celui qui veut bien croire aux promesses qui lui sont faites ».
C’est à peu près cela que les électeurs mahorais vont se voir servir par le défilé d’hommes et de femmes politiques qui ne manqueront pas de venir à leur rencontre d’ici à la tenue du premier tour de l’élection présidentielle, en début d’année prochaine.
Chacun viendra dévoiler ses recettes pour lorsqu’il occupera l’Élysée, des recettes pour toute la nation et aucunement pour le seul archipel mahorais.
Port d’État, piste longue de l’aéroport, usines de dessalement de l’eau de mer, reboisement des forêts, ponts et autres stades ne seront au menu des discours que pour décorer le verbe.
Aux Mahorais de comprendre que Mayotte ne sera rien d’autre, à l’avenir, que ce qu’ils voudront bien en faire, à condition toutefois qu’ils se retroussent les manches pour se mettre sérieusement au travail.
« La manne n’est censée être tombée qu’une seule fois du ciel » dans l’histoire écrite de l’humanité. Il n’y a, par conséquent, aucune chance que cela se répète une seconde fois pour les beaux yeux des Mahoraises.
Journaliste politique & économique


































