Port de Longoni : « Nous resterons vigilants jusqu’à ce que l’EPIC soit pleinement opérationnel »

Parmi les très rares élus de l’Assemblée de Mayotte à avoir publiquement contesté la création d’un établissement public industriel et commercial (EPIC) pour assurer la gestion du port de Longoni à compter du 1er septembre 2026, Hélène Pollozec assume pleinement son désaccord.

Pour l’élue, la décision portée par Ben Issa Ousséni et adoptée par la majorité départementale relève davantage d’une réponse improvisée à une situation devenue urgente que d’une stratégie construite pour l’avenir du premier outil économique de Mayotte. Elle estime que les alternatives prévues par le droit n’ont pas été sérieusement étudiées et regrette que des considérations politiques aient, selon elle, pris le pas sur l’intérêt général. Dans cet entretien accordé à Flash Info, elle revient sur les conditions qui ont conduit à ce vote, les incertitudes entourant la mise en place de l’EPIC et les risques qu’elle entrevoit pour la continuité de l’activité portuaire.

Flash Info : Vous êtes l’une des rares élues à avoir exprimé publiquement votre opposition à la création de cet EPIC. Qu’est-ce qui fonde votre désaccord ?

Hélène Pollozec : Ce qui me préoccupe avant tout, c’est le sentiment que nous construisons une solution dans l’urgence. Nous sommes face à un dispositif élaboré à la hâte, largement inspiré d’un autre modèle portuaire, celui de Sète, alors que les réalités économiques, institutionnelles et territoriales de Mayotte sont profondément différentes.

Pourtant, d’autres solutions existaient. Dans sa décision, le tribunal administratif rappelle que le Département pouvait reprendre directement l’exploitation du port en régie, sans créer d’établissement public, ou mettre en place une délégation de service public (DSP) transitoire, dans l’attente d’une nouvelle délégation ou de la transformation de Longoni en Grand Port Maritime.

Pourquoi ces pistes ont-elles été écartées ? À ce jour, aucune explication réellement convaincante n’a été apportée.

Cette situation a d’ailleurs provoqué de nombreux revirements parmi les élus. Le premier à nous avoir présenté le projet d’EPIC était Ali Omar, qui participait alors aux réunions de travail. Aujourd’hui, il ne souhaite plus en entendre parler. Chacun est libre d’évoluer dans sa réflexion, mais ces changements successifs alimentent une véritable confusion.

Le débat s’est progressivement éloigné des questions de fond. Lorsqu’on entend que certains refusent de travailler avec telle ou telle personne, ou que des considérations personnelles prennent le dessus, nous ne sommes plus dans une réflexion guidée par l’intérêt général.

Ma principale inquiétude est simple : qu’au 1er septembre prochain, nous ne soyons pas en mesure d’assurer le fonctionnement normal du port.

On nous assure que les salariés actuels de MCG intégreront l’EPIC, garantissant ainsi la continuité des compétences techniques. Mais, sur le plan administratif, tout reste extrêmement flou. Nous ignorons toujours qui dirigera cette nouvelle structure. On nous annonce des procédures de recrutement, mais aucun directeur n’a encore été officiellement désigné.

Pour un équipement aussi stratégique que le port de Longoni, cette absence de visibilité est particulièrement préoccupante.

Flash Info : Pourtant, certaines rumeurs affirment que le futur directeur serait déjà choisi.

Hélène Pollozec : Les informations dont nous disposons évoquent effectivement une personnalité extérieure au territoire. Si tel est le cas, j’espère qu’elle aura une connaissance suffisante des spécificités mahoraises. Gérer le port de Longoni ne consiste pas seulement à administrer une infrastructure portuaire ; il faut également comprendre les réalités économiques, sociales et logistiques propres à Mayotte.

Encore une fois, nous sommes confrontés à une solution élaborée dans la précipitation parce que l’on a laissé passer beaucoup de temps.

Dès juin 2025, lorsque la décision de justice est devenue connue, nous aurions dû engager un véritable travail collectif afin de préparer la transition. Une année entière aurait permis d’organiser sereinement une DSP transitoire ou d’explorer d’autres solutions. Aujourd’hui, nous prétendons accomplir en deux mois ce que nous aurions dû préparer pendant plus d’un an.

Flash Info : Beaucoup de Mahorais doutent de la capacité du Département à être prêt le 1er septembre 2026, compte tenu des délais extrêmement courts. Partagez-vous cette inquiétude ?

Hélène Pollozec : Oui, incontestablement. Ce qui est regrettable, c’est que les difficultés que nous rencontrons aujourd’hui étaient parfaitement identifiées. Plusieurs rapports de la Cour des comptes soulignaient déjà les insuffisances du dialogue entre le Département et son délégataire.

Pourtant, le discours politique a progressivement glissé vers une autre lecture du dossier. Lors d’une réunion avec les élus, le président Ben Issa Ousséni a notamment évoqué une mauvaise utilisation de l’argent public.

Or, ce n’est pas ce que disent les décisions de justice ni les rapports de contrôle. Ils évoquent avant tout un manque de transparence et des insuffisances dans le suivi de la gestion, pas nécessairement un détournement ou une mauvaise utilisation des fonds.

Cette nuance est essentielle. Le port fonctionne. Certes, des améliorations étaient nécessaires en matière de transparence, mais cela ne signifie pas que tout était à jeter.

Ce que je regrette également, c’est que les personnes qui ont engagé cette confrontation avec le délégataire ne sont, pour la plupart, plus présentes aujourd’hui pour en assumer les conséquences. Au départ, tout est né d’un désaccord sur la politique tarifaire.

Flash Info : Ce dossier nourrit un profond sentiment d’incompréhension dans l’opinion. D’un tribunal à l’autre, les motivations avancées pour mettre fin à la DSP semblent évoluer. Cette succession de décisions ne brouille-t-elle pas la lecture du dossier ? 

Hélène Pollozec : C’est effectivement très difficile à comprendre, y compris pour ceux qui suivent ce dossier depuis plusieurs années. Alors imaginez ce qu’il en est pour les Mahorais qui n’en connaissent que les grandes lignes.

On nous rappelle régulièrement que la justice est indépendante et qu’elle suit son propre calendrier. Soit. Mais une autre interrogation demeure : dès lors que le tribunal administratif a confirmé, en juin 2025, que cette délégation de service public arriverait à son terme, le président du Département aurait dû engager sans attendre les discussions relatives à la transformation de Longoni en Grand Port Maritime.

Cette perspective figurait pourtant dans la loi de programmation adoptée en août 2025. Il aurait fallu travailler immédiatement avec l’État afin que cette évolution soit inscrite dans les textes d’application et accompagnée des moyens budgétaires nécessaires. Rien de tout cela n’a véritablement été entrepris.

Avant son départ de Mayotte, le préfet François-Xavier Bieuville nous expliquait que l’État n’était pas prêt. C’est regrettable lorsque l’on sait que ce projet est évoqué depuis près d’une décennie. La première demande officielle remonte à 2017, sous la présidence de Soibahaddine Ibrahim Ramadani. Neuf années plus tard, nous en sommes toujours au même point.

Flash Info : Plusieurs responsables politiques reconnaissent désormais que la transformation de Longoni en Grand Port Maritime ne verra pas le jour avant plusieurs années. Comment expliquez-vous un tel retard ? 

Hélène Pollozec : Je le regrette profondément, d’autant que l’État avait lui-même pris des engagements. Il faut avoir le courage de reconnaître nos propres responsabilités. Dans ce dossier, les élus mahorais n’ont pas toujours été à la hauteur des enjeux. Nous n’avons pas su mener les négociations avec l’efficacité qu’exigeait un dossier aussi stratégique.

Il est vrai que l’instabilité gouvernementale n’a pas facilité les choses. À chaque changement de ministre, il fallait reprendre les discussions depuis le début, réexpliquer l’historique du dossier et convaincre de nouveaux interlocuteurs. Cette absence de continuité nous a fait perdre un temps considérable.

Mais cela n’explique pas tout. Nous avons également bénéficié, à certains moments, de la présence de ministres mahorais au sein des différents gouvernements. C’était une opportunité qu’il fallait pleinement exploiter pour faire avancer les grands dossiers de Mayotte. Je ne suis pas certaine que nous ayons su le faire.

À plusieurs reprises, certains d’entre nous ont proposé de mettre leurs réseaux et leurs relations au service des négociations conduites à Paris. Ces propositions n’ont jamais été retenues. Je pense sincèrement que nous avons laissé passer des occasions importantes.

Flash Info : Pourquoi, selon vous ?

Hélène Pollozec : Parce que les considérations politiques prennent trop souvent le dessus.

À deux ans des élections départementales, chacun pense déjà à sa propre campagne. Les grands dossiers passent parfois au second plan.

Je l’ai déjà dit en séance : le dossier du port est devenu un enjeu politique avant d’être un enjeu économique. Certains élus qui souhaitaient exprimer des réserves n’ont pas toujours pu le faire librement.

Il faut également dire les choses avec franchise : le port représente une ressource financière considérable. Il concentre des investissements, des marchés publics et des décisions économiques majeures. Dans ce contexte, chacun cherche naturellement à peser sur les choix qui seront faits demain.

Je regrette que ces considérations puissent parfois prendre le pas sur l’intérêt collectif. Le développement du port devrait être un projet fédérateur pour Mayotte. Il ne devrait jamais devenir un objet de rivalités politiques.

Flash Info : Vous évoquiez tout à l’heure le transfert des salariés de MCG vers l’EPIC. Mais une autre difficulté demeure : une partie importante des équipements appartient à Ida Nel et ne relève pas de la DSP. Comment remplacer ce matériel en seulement deux mois ?

Hélène Pollozec : C’est précisément l’une des raisons pour lesquelles je parle de bricolage.

Cette semaine encore, Ida Nel rappelait avoir investi près de 200 millions d’euros dans les équipements portuaires.

Au départ, il nous avait été présenté un budget d’environ un million d’euros destiné à reprendre la masse salariale. Puis, en séance, le président Ben Issa Ousséni nous a expliqué que les besoins financiers se situeraient finalement entre quatre et huit millions d’euros afin d’acquérir notamment de nouvelles grues.

Je m’interroge. Comment imaginer remplacer des équipements représentant plusieurs centaines de millions d’euros avec quelques millions seulement ?

Les ordres de grandeur ne sont tout simplement pas comparables.

Personne n’est aujourd’hui en mesure de nous dire quel sera le coût réel de cette transition ni quelles conséquences financières supportera le Département.

Est-ce réellement la seule solution permettant d’assurer la continuité de l’exploitation au 1er septembre prochain ? À ce stade, je n’en suis toujours pas convaincue.

Flash Info : Plusieurs sources indiquent que les services de l’État n’auraient jamais demandé la création d’un EPIC. Cela signifie-t-il que cette initiative relève exclusivement du Département ? 

Hélène Pollozec : À ma connaissance, aucune véritable concertation n’a réuni l’ensemble des acteurs concernés. Les élus, les professionnels du secteur portuaire, les services de l’État et les différents partenaires ne se sont jamais retrouvés autour d’une même table pour construire une solution commune.

C’est précisément ce que je regrette. Je comprends d’autant moins la décision prise par l’Assemblée de Mayotte que le conseil portuaire, composé de professionnels directement impliqués dans la gestion de Longoni, avait rendu un avis défavorable à la création de cet EPIC.

Certes, cet avis n’était que consultatif. Mais lorsqu’on sollicite l’expertise des acteurs de terrain, encore faut-il accepter d’en tirer les conséquences.

Lors de notre précédente séance, ce dossier avait d’ailleurs été retiré de l’ordre du jour parce que cet avis faisait défaut. Une fois celui-ci rendu, il n’a finalement pas été pris en considération.

C’est un signal préoccupant. Autre élément troublant : certaines organisations qui semblaient initialement favorables au projet ont finalement changé de position au dernier moment. Ces revirements successifs rendent le dossier particulièrement difficile à suivre et donnent le sentiment d’un manque de ligne directrice.

Flash Info : Une autre interrogation demeure : celle du coût de la rupture de la DSP. Les montants évoqués par le président Ben Issa Ousséni permettent-ils réellement de couvrir les indemnités susceptibles d’être versées à Ida Nel ? 

Hélène Pollozec : Non. Je n’ai pas aujourd’hui le montant exact en mémoire, mais je sais que les sommes évoquées sont très inférieures aux indemnisations qui pourraient être dues.

Je me souviens qu’au moment des premières discussions autour du projet de loi Mayotte, au début de notre mandature, j’avais déjà soulevé la question du Grand Port Maritime. À cette époque, l’État avait clairement indiqué qu’il ne souhaitait pas reprendre la gestion tant que la situation contractuelle avec le délégataire ne serait pas réglée, précisément pour éviter d’avoir à supporter le coût d’une rupture anticipée de la DSP.

À l’époque, les estimations tournaient autour de cinquante millions d’euros. Ce montant a sans doute évolué depuis, mais il reste, à ma connaissance, largement supérieur aux chiffres aujourd’hui avancés.

Or il ne faut pas seulement intégrer les éventuelles indemnités. Il faudra également financer le rachat ou le remplacement des équipements, recruter ou reprendre les personnels, assurer la continuité de l’exploitation et investir dans les infrastructures nécessaires au fonctionnement de l’EPIC.

Lorsque l’on additionne l’ensemble de ces dépenses, on mesure que les besoins financiers seront sans commune mesure avec les enveloppes actuellement évoquées.

C’est précisément ce qui nourrit mes inquiétudes.

Flash Info : Au-delà de ces aspects financiers, c’est aussi l’approvisionnement de Mayotte qui suscite de nombreuses interrogations. Plus de 80 % des marchandises transitent par Longoni. Quelles pourraient être les conséquences d’une transition mal préparée ? 

Hélène Pollozec : C’est, à mes yeux, le véritable sujet. Nous traversons déjà une période particulièrement difficile. Le territoire poursuit sa reconstruction, les difficultés d’approvisionnement demeurent et plusieurs enseignes connaissent encore des tensions sur leurs stocks.

Si le fonctionnement du port devait être perturbé, même temporairement, les conséquences seraient immédiates pour l’ensemble de la population.

Le fret aérien pourrait certes absorber une partie des flux, mais à un coût considérablement plus élevé. Or Mayotte est déjà confrontée à une inflation importante et à un coût de la vie particulièrement lourd pour les ménages.

Qui supportera cette hausse des prix ? Très probablement les Mahorais eux-mêmes, alors même qu’ils vivent, pour beaucoup, dans des conditions économiques déjà extrêmement fragiles.

C’est pourquoi j’appelle à la plus grande vigilance. Mes réserves sur la création de l’EPIC ne signifient pas que je souhaite son échec. La décision a été prise démocratiquement par la majorité de l’Assemblée de Mayotte.

Désormais, notre responsabilité est de veiller à ce que cette nouvelle structure devienne opérationnelle dans les meilleurs délais et qu’elle soit en mesure d’assurer pleinement la continuité du service public. Parce qu’au-delà des divergences politiques, c’est l’intérêt de Mayotte qui doit désormais primer.

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