Le maire de Mamoudzou et président de la Cadema s’exprime cette semaine sur 3 sujets hautement sensibles dans sa commune : la gestion des déchets, le camp de migrants de Tsoundzou 2 et l’insécurité. Il raconte également sa réception à l’Elysée le mois dernier en compagnie de 5 autres maires de Mayotte.
Flash Info : Le ramassage des poubelles à Mamoudzou reste un gros problème. Comment expliquez-vous cela et qu’allez-vous faire pour y remédier ?
Ambdilwahedou Soumaïla : Quand nous sommes arrivés à la mairie en 2020, nous avons élevé la « propreté urbaine » au rang des « causes communales ». Nous avons augmenté nos effectifs dans ce domaine et nous sommes toujours en train d’équiper nos services en matériel de nettoyage des rues. Nous avons également divisé la ville en 3 secteurs avec 3 équipes dédiées à la propreté urbaine pour chaque secteur. Nous avons conçu un « plan de propreté » sur 10 ans en partenariat avec l’éco-organisme Citeo avec lequel nous avons signé une convention sur 3 ans d’un budget de 1,5 millions d’euros pour accompagner la ville. Alcome, éco-organisme dédié au recyclage des mégots, travaille également à nos côtés via une convention de 300 000 euros signée l’année dernière. Par ailleurs, l’opération annuelle « Novembre Vert » contribue également à nettoyer la ville et à sensibiliser la population. Beaucoup d’actions sont donc d’ores et déjà mises en place, mais le vrai problème à Mayotte c’est que les gens n’ont pas encore pris conscience que chacun a un rôle concernant la gestion des déchets. Même dans les quartiers bien aménagés, les gens ont la mauvaise habitude de jeter leurs déchets dans la rue alors même que la poubelle est juste à côté. C’est donc un problème d’incivilité. Pendant « Novembre Vert », nous plantons quasiment 250 corbeilles dans les rues de Mamoudzou. Les gens passent devant, mais continuent à jeter leurs déchets par terre…
F.I : Pouvez-vous nous rappeler quelles entreprises sont chargées du ramassage des poubelles à Mamoudzou ?
A.S : Nous avons divisé la Cadema en 2 parties : dans la zone 1, qui s’étend des Hauts-Vallons jusqu’à Passamaïnty, le ramassage est assuré par Enzo Recyclage. Dans la zone 2, de Tsoundzou 1 jusqu’à Dembeni, c’est Map. La Star Mayotte ne s’occupe à présent que des déchets hospitaliers du CHM et le Sidevam976 gère uniquement la partie traitement.
F.I : Ne pensez-vous pas qu’il y a quand même un mauvais calibrage entre le nombre d’habitants de Mamoudzou et le nombre de tours de ramassage par semaine ?
A.S : Non, car on ramasse déjà 5 jours sur 7, ce qui est beaucoup. Il n’y a que les mercredis et dimanches où l’on ne ramasse pas. Comme je vous le disais, le vrai problème n’est pas tant le ramassage. A La Réunion par exemple, ils sont récemment passés de 4 à seulement 2 jours de ramassage par semaine. Parce que plus vous faites de jours de collecte et plus ça coûte cher. Ils demandent donc aux gens de prendre leurs responsabilités par rapport aux déchets. Par exemple, garder ses déchets chez soi jusqu’au jour du ramassage. Ici, dès que les gens ont des déchets, ils les mettent dehors, sans faire attention à la date de ramassage. Et, au lieu de mettre les sacs dans les bacs, ils les mettent par terre, car ce sont souvent les enfants qui sont chargés d’apporter la poubelle dans les bacs et, comme leur petite taille les empêchent de hisser les sacs dans les bacs, ils les laissent par terre, à la merci des chiens errants. La commune met beaucoup d’énergie pour tenter de sensibiliser les gens à la propreté urbaine, en demandant notamment aux cadis d’en parler au sein des mosquées et aux enseignants d’évoquer le sujet dans les écoles. J’ai aussi demandé à mes équipes de faire un travail de sensibilisation sur le terrain pour demander aux gens d’arrêter de mettre leurs déchets par terre. On commence donc à faire une « communication agressive » car sinon on n’arrivera jamais à bout de ces déchets. A la Cadema, 4 millions d’euros par an sont exclusivement dédiés au ramassage des déchets dans les « zones inaccessibles », c’est-à-dire les bidonvilles, alors que le ramassage dans les zones « ordinaires » coûte déjà 7 millions d’euros. Et nous ne sommes pas aidés pour cela. Cela fait d’ailleurs partie des sujets que j’aborderai avec le nouveau préfet, car ce n’est pas normal que L’Etat ne nous aide pas sur cette partie-là. C’est un sujet de santé publique que la Cadema ne peut pas gérer seule.
F.I : Beaucoup d’épaves de bateaux traînent encore devant le front de mer de Mamoudzou, alors même que Chido est passé depuis un an et demi. Qui est chargé de s’occuper de ça ?
A.S : Une grosse partie de ces épaves ont quand même déjà été enlevées, notamment celles qui étaient enfouies. C’est la DEALM qui doit s’en occuper, car ce problème concerne le domaine maritime. Elle a d’ores et déjà commencé à s’occuper du problème à Mamoudzou et en Petite-Terre, mais ce travail a été retardé car elle ne trouvait pas d’entreprises spécialisées pour s’en charger. Cela demande des compétences spécifiques, car il faut plonger. C’est également la DEALM qui doit s’occuper de ramasser les déchets de Chido qui s’entassent sur le front de mer de Mtsapéré. Elle a désormais trouvé les éco-organismes en mesure de traiter tous les types de déchets de cette décharge et ils devraient normalement être ramassés d’ici septembre ou, au plus tard, avant la prochaine saison des pluies.
F.I : Le camp de migrants produit également beaucoup de déchets dans la mangrove de Tsoundzou 2. Vous avez affirmé être contre la construction d’un « camp officiel ». Cela ne pourrait-il pourtant pas contribuer à réduire le problème de santé publique et de destruction de l’environnement ? Etant donné que les arrivées se poursuivent de toute façon…
A.S : Justement, l’objectif est de s’organiser pour qu’ils ne viennent plus et ça c’est le problème de l’Etat. Vous savez, il y a plusieurs millions de personnes aux alentours de l’Afrique qui attendent de partir ailleurs. Si on joue à ce jeu-là, en créant un « camp officiel », ça voudrait dire que des millions de migrants, pas seulement Africains d’ailleurs car il y a aussi des migrants afghans ou yéménites, pourraient venir dans ce « camp officiel » à Mayotte. Est-on en capacité de les accueillir ? Après le démantèlement du camp de Cavani, les migrants s’étaient installés devant la Palmeraie à Tsoundzou 2. Comme les riverains ont manifesté leur mécontentement, j’ai demandé au préfet de les déplacer. Ils se sont alors installés devant l’association Coallia, chargée de leur trouver des logements. Ils étaient 150. Aujourd’hui, ils sont 1300. Cela doit nous interpeler et la construction d’un « camp officiel » ne ferait qu’empirer le problème. Il faut donc que l’Etat mette réellement les moyens pour les empêcher de venir et active d’urgence ses voies diplomatiques. Les demandes d’asile devraient être faites directement dans les pays de départ, de manière à ce que Mayotte soit un simple « espace de transit » avant de passer dans l’hexagone. Si la France refusait de traiter les demandes d’asile des personnes arrivées clandestinement à Mayotte, on règlerait déjà la moitié du problème !
F.I : Le problème de l’insécurité reste également prégnant dans la commune de Mamoudzou. Qu’est-ce que la mairie a mis en place, ou compte prochainement mettre en place, pour y remédier ?
A.S : L’insécurité est un problème collectif qui concerne aussi bien l’Etat, les collectivités que les parents qui doivent prendre en main l’éducation de leurs enfants. Les collectivités ont d’ailleurs mis en place des dispositifs pour les y aider. Il y a 6 ans à Mamoudzou, nous avons créé des polices municipales annexes en passant de 37 à 70 policiers municipaux sur la commune. Nous avons également mis en place la vidéosurveillance, créé une Direction de la Prévention, qui a placé des médiateurs autour des écoles, des médiateurs de nuit appelés « les grands frères » ainsi que le dispositif « parents-relais ». Nous avons aussi demandé à ce que Mamoudzou sud soit classées en zone de quartier prioritaire de la Politique de la Ville pour que les associations puissent bénéficier d’aides financières. La collectivité a donc mis en place beaucoup de choses, mais seuls on n’y arrivera pas et il faut que chacun joue activement son rôle : l’Etat au travers de sa mission régalienne, mais aussi la Justice en donnant des sanctions dès le premier méfait commis afin de faire cesser le sentiment d’impunité chez les jeunes. Le procureur Guillaume Dupont s’est d’ailleurs engagé en ce sens. Nous avons mis en place ce travail collégial juste après les premières Assises de la Sécurité et de la Citoyenneté de novembre 2020, qui avait mobilisé l’ensemble des partenaires. L’Etat, le Département et la municipalité ont ainsi fait de nombreuses choses, chacun à leur niveau. L’idée à présent est de faire une 2ème édition de ces Assises le 24 septembre 2026. On va faire le bilan de tout ce qui a été mis en place et réfléchir à de nouvelles mesures et à des innovations. Car la délinquance évolue aussi et s’adapte, nous devons donc également nous adapter. Les mesures prises en 2020 ne sont peut-être plus suffisantes actuellement.
F.I : Dernière question : vous avez été reçu à l’Elysée le mois dernier avec 5 autres maires de Mayotte. Qu’est-ce qui a été dit là-bas ?
A.S : Le président de la République a en effet invité 500 maires sur les 36000 de France et nous étions 6 maires de Mayotte à être invités (Moi-même, les 2 maires de Petites-Terre, le maire de Chirongui, celui de Sada et celui de Kani-Kéli). La visite s’est déroulée en 3 phases. La première phase a été la réunion autour de la ministre des Outre-mer. C’était une réunion extrêmement constructive car elle a pris 2h de son temps pour discuter avec tous les élus de Mayotte présents autour de la table. On a pu exprimer nos difficultés concernant la reconstruction, car aujourd’hui, un an et demi après Chido, nous n’avons toujours pas reçu les moyens pour reconstruire le territoire. Après le vote du budget 2026, 600 millions d’euros ont été dégagés pour Mayotte. Cet argent doit bientôt nous parvenir et nous espérons qu’il nous permettra de rembourser nos dettes, car nous avons dû emprunter 20 millions d’euros auprès des banques pour pouvoir commencer la reconstruction rapidement. La ministre des Outre-mer nous a rassuré sur cette question de l’argent et a annoncé son arrivée prochaine à Mayotte afin de déterminer et de lever tous les obstacles à une reconstruction sereine du territoire. La deuxième phase était la réunion avec le ministre de l’Intérieur sur les aspects de sécurité et de prévention. On l’a invité à Mayotte pour les prochaines Assises de la sécurité, en lui faisant part de nos difficultés. Nous avons demandé à ce que l’Etat poursuive les opérations telles que Kingia pendant plusieurs années pour résoudre ces problématiques, liées aussi à l’immigration incontrôlée. La 3ème phase a été l’échange avec le président de la République, qui a surtout porté sur le soutien aux maires, sur le couple préfet/maires pour adapter les normes aux spécificités de chaque territoire. Je ne parle même pas de Mayotte/hexagone mais chaque territoire de Mayotte a ses propres spécificités. Par exemple Mamoudzou n’est pas M’tsangamoudji ou Petite-Terre. Il faut une adaptation des normes à chaque commune. Il a enfin souhaité féliciter l’ensembles des maires pour leur élection et leur assurer son soutien.
Nora Godeau est journaliste indépendante à Mayotte. Elle couvre les enjeux sociaux, culturels et environnementaux du territoire, avec une attention particulière portée aux voix locales et aux initiatives de terrain.





































