Le barreau de Mayotte a pris une position forte et structurée face à une réforme judiciaire qui suscite une vive inquiétude au sein de la profession. Réunis en assemblée générale extraordinaire le 17 avril 2026, les avocats de l’île ont adopté une motion dénonçant les dérives potentielles du projet de loi sur la justice criminelle et le respect des victimes, issu du texte dit « SURE », récemment adopté en première lecture par le Sénat.
Derrière un objectif affiché de modernisation et d’efficacité, ce projet de loi est perçu par les avocats mahorais comme une menace directe aux principes fondamentaux du procès pénal. Au cœur des critiques : l’introduction d’un mécanisme de « plaider coupable » applicable aux crimes les plus graves. Une évolution majeure qui permettrait de juger un accusé sur la base de ses seuls aveux, sans débat public, sans confrontation des témoignages, sans expertise contradictoire et, surtout, sans recours à un jury populaire.
Pour les avocats, cette procédure simplifiée constitue une rupture profonde avec les garanties essentielles d’un procès équitable. Elle priverait à la fois les accusés et les victimes d’un moment crucial : celui d’un procès public, oral et contradictoire, où la vérité judiciaire se construit collectivement. Dans un contexte où la parole des victimes a déjà été difficile à faire émerger, cette réforme est perçue comme un recul, risquant de marginaliser leur rôle dans le processus judiciaire.
Au-delà des principes, les avocats pointent également une réalité matérielle préoccupante. Le texte, loin de renforcer les moyens de la justice, élargit les compétences des juridictions criminelles départementales sans prévoir de création de postes supplémentaires. Une situation particulièrement critique à Mayotte, déjà confrontée à un manque structurel de magistrats et de greffiers. Pour le barreau, cette réforme est non seulement inadaptée au territoire, mais tout simplement inapplicable en l’état.
Derrière cette évolution législative, les avocats dénoncent une logique purement gestionnaire : désengorger les tribunaux en traitant plus rapidement les affaires criminelles, au détriment de la qualité de la justice rendue. Une approche qu’ils refusent catégoriquement d’endosser. « Nous ne serons pas les complices d’une dégradation organisée du service public de la justice », affirment-ils en substance à travers leur motion.
Face à cette situation, le barreau de Mayotte ajuste sa stratégie. Si le mouvement de grève initié le 1er avril n’a pas permis d’atteindre les résultats espérés, la mobilisation se poursuit sous une forme allégée. À compter du 18 avril, les avocats reprendront leurs activités pour la majorité des contentieux, tout en maintenant une ligne de fermeté sur certains dossiers : ils refuseront toute assistance en matière de comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC) ainsi que devant la Cour d’assises.
Par ailleurs, les services de permanence sont rétablis depuis le 17 avril à midi, signe d’une volonté de concilier mobilisation professionnelle et continuité du service aux justiciables. Cette position intermédiaire s’inscrit dans une dynamique nationale, la profession ayant décidé de prolonger le mouvement jusqu’en juin 2026, date à laquelle le texte sera examiné par l’Assemblée nationale.
Le barreau de Mayotte entend également participer activement aux journées d’action organisées à l’échelle nationale dans les semaines à venir. Une nouvelle assemblée générale est d’ores et déjà prévue le 11 mai 2026 afin d’évaluer l’évolution de la situation et de déterminer les suites du mouvement.
À travers cette mobilisation, les avocats espèrent envoyer un message clair aux pouvoirs publics. Ils appellent le Gouvernement et le Parlement à prendre la mesure de leur opposition et à revoir en profondeur un projet de loi qu’ils jugent incompatible avec les exigences d’une justice digne, humaine et respectueuse des droits fondamentaux.
Dans un contexte où la confiance dans l’institution judiciaire est un enjeu majeur, le bras de fer engagé à Mayotte illustre une tension plus large : celle entre efficacité administrative et garanties démocratiques. Une question essentielle, dont les réponses façonneront durablement le visage de la justice française.
Soidiki Mohamed El Mounir, connu sous le nom de "Soldat", est une figure du journalisme mahorais. Après ses débuts à la fin des années 1980 au sein du magazine Jana na Léo, il participe à l’aventure du Journal de Mayotte, premier hebdomadaire de l’île, avant de rejoindre le Journal Kwezi. En 2000, il cofonde la Somapresse, société éditrice de Mayotte Hebdo et Flash Infos, contribuant ainsi à structurer et enrichir le paysage médiatique de Mayotte.





































