La 18ème édition du Festival des Arts Traditionnels de Mayotte (FATMA) s’est déroulée ce week-end à Mamoudzou en parallèle des festivités organisées dans plusieurs autres communes pour commémorer la date de l’abolition de l’esclavage sur l’île.
Organisé chaque année en amont de la commémoration de l’abolition de l’esclavage à Mayotte, le Festival des Arts Traditionnels de Mayotte (FATMA) a battu son plein ce week-end à Mamoudzou. Au programme : une conférence sur le thème encore largement méconnu de l’esclavage à Mayotte, une exposition à l’hôtel du Département sur le m’rengé et des danses traditionnelles sur la place de la République. « Cet évènement est l’occasion pour nous de valoriser notre identité mahoraise », affirme Zouhouria Mouayad Ben, la vice-présidente en charge notamment de la culture au sein du conseil départemental. Une culture très largement marquée par l’esclavage, mais avec une histoire très différente de celle des autres départements d’outre-mer comme La Réunion ou les Antilles.
L’esclavage à Mayotte a en effet d’abord été arabo-musulman, bien avant l’arrivée des Français en 1841. Ces derniers l’ont toutefois également pratiqué quelques années puisqu’ils souhaitaient à l’origine faire de Mayotte une « puissance sucrière » comme La Réunion, mais leur projet a été « stoppé net » par les lois sur l’abolition. Cette dernière a été mise en place progressivement, ce qui explique que la date anniversaire varie en fonction des territoires. Si la date officielle de l’abolition de l’esclavage à Mayotte est le 27 avril 1846, il se pourrait que cela change bientôt. « Les spécialistes de la question ont établi que la vraie date était le 9 décembre 1846, juste avant La Réunion le 20 décembre, ce qui fait de Mayotte le premier territoire français à avoir aboli cette pratique », affirme Zouhouria Mouayad Ben, qui compte déposer prochainement une motion officielle pour modifier cette date afin d’être plus en accord avec la véritable histoire de l’île.
« L’engagisme » : la forme d’esclavage la plus récente sur le territoire
Après l’abolition, une forme « d’esclavage déguisé » a toutefois été mise en place à Mayotte : l’engagisme. Les travailleurs s’engageaient à travailler dans les plantations en échange d’un petit salaire, d’un lopin de terre et de rations alimentaires. « C’est ce que prévoyait le contrat, mais peu de propriétaires terriens honoraient réellement leur parole, ce qui a engendré beaucoup de grèves des travailleurs », nous explique Siti Yahaya Boinaïdi, la cheffe du service des archives orales et audiovisuelles au sein des Archives Départementales de Mayotte. « En outre, ces propriétaires étaient souvent des propriétaires terriens réunionnais, qui traitaient les travailleurs engagés comme les esclaves de leur plantation », ajoute-elle en précisant que, si l’engagisme n’était pas officiellement obligatoire, en réalité les esclaves n’étaient affranchis que sous réserve de s’engager. C’est d’ailleurs la forme d’esclavage qui subsiste le plus dans la mémoire collective des Mahorais, puisque cette pratique a subsisté jusqu’aux années 1950, bien que sous une forme moins « déshumanisante » que celle qui était pratiquée au 19ème siècle.
Arabo-musulman ou européen, l’esclavage a eu les mêmes conséquences : « l’importation » de populations d’Afrique de l’Est à Mayotte dont la culture bantoue a très largement influencé la culture mahoraise contemporaine. Le m’rengé, art martial mêlant danse et combat à l’instar de la capoeira brésilienne, est l’une des pratiques encore vivantes qui en témoigne, même si elle a aussi reçu des influences malgaches en s’implantant sur l’île.
Le m’rengué : un art martial mahorais arrivé avec l’esclavage
Le conseil départemental a décidé de mettre cette pratique à l’honneur en organisant une grande exposition au sein de l’hôtel du Département. « C’est un projet de longue date que nous avons enfin réussi à concrétiser cette année », nous confie Siti Yahaya Boinaïdi, qui a contribué à écrire les textes de l’exposition avec Inssa de N’Guizijou, le directeur des Archives Départemental de Mayotte. « Nous avons souhaité rappeler à la population ce qu’était vraiment le m’rengé à l’origine. Aujourd’hui, beaucoup de m’rengés dégénèrent en violence alors qu’à la base cette pratique servait au contraire à la canaliser », poursuit-elle. Si l’exposition était déjà visible tout le week-end, son vernissage officiel a lieu aujourd’hui à 10h.
Si le m’rengé fait partie intégrante de l’héritage de l’esclavage à Mayotte, ce dernier se reflète aussi par l’emploi de certains termes et expression au sein même de la langue mahoraise. « Parfois on emploie certains termes sans savoir que ça vient de là, il y a beaucoup d’éléments immatériels au sein de la culture mahoraise qui reflète cet héritage, mais les gens pour la plupart ont oublié leur signification », poursuit la cheffe de service des Archives. Car l’esclavage est un thème qui reste encore largement tabou dans la société locale et les familles préfèrent éviter d’aborder ce sujet. « Ce n’est pas dans notre culture de parler beaucoup du passé et, en outre, certaines pratiques de torture ont été si traumatisantes que les gens ont préféré oublier », explique Zouhouria Mouayad Ben, qui précise toutefois qu’il est important d’organiser des festivités autour de la date d’abolition de l’esclavage pour éviter justement que l’oubli ne soit total.
Celles-ci ont d’ailleurs commencé ce week-end avec un debaa et un chigoma géants organisés respectivement le samedi et le dimanche après-midi sur la place de la République. Elles se poursuivront aujourd’hui avec un carnaval sur le thème du mariage dont le départ aura lieu à 13h au lycée Bamana.
Nora Godeau est journaliste indépendante à Mayotte. Elle couvre les enjeux sociaux, culturels et environnementaux du territoire, avec une attention particulière portée aux voix locales et aux initiatives de terrain.





































