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Officiellement, Sébastien Lecornu est venu à Mayotte parler reconstruction, immigration, eau, écoles et grands équipements. Mais quelques jours après le déplacement d’Édouard Philippe, candidat déclaré à l’Élysée, le Premier ministre a aussi manifestement voulu reprendre la main. Face aux élus mahorais, les urgences locales se sont ainsi mêlées aux débats nationaux. En dénonçant ceux qui « racontent » à des « fins électorales » et en précisant que son gouvernement n’était « candidat à rien », il a envoyé un message qui dépassait largement les murs de l’hémicycle Younoussa Bamana, au grand dam de la députée de la première circonscription de Mayotte, Estelle Youssouffa.
Au départ, les demandes adressées à Sébastien Lecornu n’avaient pourtant rien de parisien. Face au Premier ministre, mercredi 26 août à l’Assemblée de Mayotte, Ben Issa Ousseni a égrené les urgences du territoire : sécurité, immigration, eau, écoles, port de Longoni, aéroport ou encore fonds européens. Un an après l’adoption de la loi de programmation pour la refondation de Mayotte, le président du Département-Région a surtout demandé que les promesses soient désormais accompagnées de « décisions irréversibles », de « financements sanctuarisés » et de « calendriers ».
Sur le fond, Mayotte était bien au centre de la réponse. Pas d’« énième plan », promet Sébastien Lecornu, ni de nouvelle grande loi sur l’immigration. Le Premier ministre reconnaît que la reconstruction prend « beaucoup trop de temps » et veut revoir la méthode.
Renforcement de l’équipe préfectorale, davantage d’ingénierie mise à disposition des collectivités, retour des maires au centre de la gouvernance de la reconstruction, publication mensuelle de l’avancement des crédits et des chantiers, réunion de pilotage à Matignon : le chef du gouvernement veut désormais imposer un suivi beaucoup plus serré des engagements pris pour Mayotte.
Sur l’aéroport, il promet de signer avant la fin de l’année 2026 la déclaration d’utilité publique foncière. Sur le port de Longoni, il demande désormais aux élus mahorais de trancher entre société portuaire et grand port maritime. Sur l’eau aussi, l’État se dit prêt à prendre davantage de responsabilités.
Un « démagogue » sans nom
Mais Sébastien Lecornu n’a pas résisté à l’envie de répondre à ceux qui étaient passés avant lui. Au moment de dresser le bilan de ce qui avait réellement avancé depuis Chido, le Premier ministre a visé « certains démagogues » qui, selon lui, raconteraient le contraire « à des fins électorales ».
Aucun nom. Il n’était probablement pas nécessaire d’en prononcer un.
Quelques jours auparavant, Édouard Philippe avait choisi Mayotte pour dévoiler une partie de son programme présidentiel sur l’immigration. Le candidat Horizons avait notamment proposé de suspendre temporairement les demandes d’asile et le regroupement familial dans le département, mais aussi de créer un centre de retour en Afrique de l’Est.
Le sous-entendu devient encore plus clair à la fin du discours. « Nous ne sommes candidats à rien si ce n’est au fait que la parole de l’État soit tenue », insiste Sébastien Lecornu, avant de revendiquer une action menée « sans démagogie ». Une drôle de manière de ne pas parler de la présidentielle.
À mesure que la campagne de 2027 s’installe, Mayotte devient un terrain privilégié pour afficher sa fermeté sur l’immigration. Les candidats viennent y exposer leurs solutions ; le gouvernement, lui, vient défendre son bilan et démontrer qu’il peut agir sans attendre la prochaine élection. Les difficultés du territoire deviennent, au passage, des arguments dans un affrontement politique qui le dépasse.
Le gouvernement contre-attaque sur l’immigration
Sur l’immigration clandestine, Sébastien Lecornu refuse justement de promettre une nouvelle loi. Il assure pouvoir « faire beaucoup mieux » avec le droit existant et annonce une « militarisation plus forte » des moyens de lutte contre les arrivées clandestines.
Drones longue portée, ballons de surveillance, renseignement, intelligence artificielle : l’objectif affiché est de mieux détecter et empêcher les départs vers Mayotte.
À cela doit s’ajouter un système de bonus-malus sur l’aide au développement. Les pays coopérant avec la France pour limiter les départs seraient davantage soutenus ; ceux refusant de le faire pourraient au contraire être financièrement sanctionnés.
Autrement dit, là où Édouard Philippe promet de nouvelles mesures s’il accède à l’Élysée, Sébastien Lecornu veut montrer que l’État dispose déjà de leviers pour agir.
Estelle Youssouffa dénonce « de la pure com’ »
Les discours terminés, la presse est invitée à quitter l’hémicycle. Estelle Youssouffa en sort peu après, furieuse. La députée de la première circonscription dénonce ce qu’elle considère comme du mépris à l’égard des élus et parlementaires de Mayotte.
Une fois les micros coupés, raconte-t-elle, ces derniers ont été invités à se lever pour aller échanger de manière informelle avec les membres du gouvernement. « La presse est sortie, il a éteint son micro, il s’est levé. J’ai jamais vu ça », s’indigne-t-elle. « Vous pensez que des élus locaux qui sont assis dans une assemblée locale avec des micros, un protocole […] on leur dit “levez-vous, allez parler” ? […] On n’est pas chez mémère, là. »
Elle pointe aussi plusieurs absences, à commencer par celles du ministre de l’Intérieur et de la ministre des Armées, alors en Petite-Terre. « On vient nous présenter les mesures, on est les premiers concernés. Le minimum, c’est d’être présent », « Là, c’est de la pure communication. C’est scandaleux de faire ça. Ils pissent sur les élus de Mayotte. » tranche-t-elle.
Elle regrette également l’absence du ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, alors que Sébastien Lecornu vient d’annoncer un système de bonus-malus sur l’aide au développement accordée aux pays d’origine. « Le Premier ministre nous parle de politique étrangère, c’est pas son domaine », critique-t-elle.
Mais c’est surtout sur le camp de Tsoundzou que la députée attendait une réponse. Quelques minutes plus tôt, Ben Issa Ousseni en avait demandé le démantèlement. « Édouard Philippe a mis les pieds dans le plat », lance-t-elle, en référence à la proposition de l’ancien Premier ministre de délocaliser en Afrique une partie de la prise en charge des migrants.
Pour Estelle Youssouffa, cette piste devrait au moins être examinée par l’exécutif. « On a dit : voilà, là il y a une solution concrète, qu’est-ce que vous voulez faire ? Le Premier ministre et le président de la République ne veulent pas en entendre parler. » Elle dit également avoir interpellé Laurent Nuñez sur les possibilités offertes par le pacte européen sur la migration et l’asile : « Le pacte immigration européen, c’est pas mon sujet. Bah si, c’est totalement ton sujet en fait, bonhomme. »
La députée raille aussi la volonté de Sébastien Lecornu de revenir à Mayotte pour suivre lui-même l’avancement des dossiers. « Monsieur Lecornu ne peut que piloter lui-même personnellement, sinon rien ne se passe », ironise-t-elle. Avant d’enfoncer le clou : « Que font les services de la préfecture à Mayotte ? À quoi on paye tous ces fonctionnaires s’il faut que le Premier ministre vienne lui-même inspecter la virgule dans un dossier ? »
Alors que Sébastien Lecornu avait lui-même évoqué les incertitudes budgétaires et l’absence de majorité à l’Assemblée nationale, Estelle Youssouffa s’agace enfin de l’entendre annoncer déjà son retour. « Il se permet ici de faire comme si on était des babouins, on n’avait pas la télé, on savait pas lire ni écrire, qu’on savait pas qu’il y avait un risque de censure, ni de budget. Il nous prend pour qui ? », s’emporte-t-elle.
Parler à Mayotte, parler depuis Mayotte
Moins d’une heure après son discours devant les élus, Sébastien Lecornu retrouvait au Mermoz une sélection de journalistes nationaux pour leur dévoiler en avant-première une annonce prévue pour le lendemain. Avec cette consigne transmise en amont par son service communication : « Je compte sur vous pour être discret auprès des locaux. »
Toute l’ambiguïté de la visite tient peut-être dans cette séquence. Le Premier ministre est incontestablement venu parler de Mayotte. Il a répondu à des dossiers précis, annoncé des arbitrages, reconnu des retards et promis un suivi plus rapproché. Après des années de déplacements ministériels régulièrement accusés de se résumer à des annonces sans lendemain, Sébastien Lecornu est aussi venu accompagné de plusieurs ministres et avec la volonté affichée de remettre de l’ordre dans le suivi de la reconstruction.
Mais il est également venu parler depuis Mayotte.
Quelques jours après Édouard Philippe, et alors même qu’il voulait se distinguer des candidats en campagne, Sébastien Lecornu a choisi de leur répondre. Immigration, fermeté, efficacité de l’État, « démagogie », présidentielle : le débat national s’est invité au milieu des urgences mahoraises.
C’est peut-être le signe d’un basculement. Mayotte n’est plus seulement un territoire où l’État vient rendre des comptes sur l’eau, l’immigration ou la reconstruction. À moins d’un an de la présidentielle, l’île devient aussi l’un des décors de la bataille nationale.
Reste à savoir si Mayotte y gagnera des réponses, ou seulement davantage de tribunes.
Passionnée par la petite et la grande histoire d'hier et d'aujourd'hui j'aime raconter le quotidien des personnes qui fondent un territoire.




































