Les entreprises tirent la sonnette d’alarme : « Avant de parler de demain, sauvons l’économie d’aujourd’hui »

Avec la venue du Premier ministre à Mayotte, le Groupement patronal de Mayotte (GPM) veut placer l’exécutif face à une urgence moins spectaculaire que les grands chantiers annoncés, mais autrement plus immédiate : la survie des entreprises mahoraises fragilisées par les retards de paiement des administrations et des collectivités locales. Pour le patronat, la reconstruction de l’île ne pourra pas se faire si les entreprises qui en sont les chevilles ouvrières sont progressivement asphyxiées par des trésoreries exsangues.

Le message adressé au gouvernement est sans ambiguïté : Mayotte a besoin d’une stratégie pour les prochaines années, mais elle doit surtout prendre des décisions dès maintenant. Car derrière les annonces de milliards d’euros d’investissements, les promesses de reconstruction et les grands projets structurants, une réalité beaucoup plus préoccupante se joue dans les entreprises : des factures en attente de règlement, parfois depuis plusieurs mois, voire plusieurs années.

À l’occasion de la rencontre économique organisée à Mayotte avec Édouard Philippe, ancien premier ministre et candidat à l’élection présidentielle, le GPM a relayé les inquiétudes des chefs d’entreprise. Ce dernier a indiqué avoir sensibilisé le gouvernement sur plusieurs de ces dossiers. Avec la venue du Premier ministre, le patronat mahorais entend désormais passer un message direct : il ne suffit plus d’annoncer la reconstruction, il faut permettre aux entreprises de survivre pour pouvoir la réaliser.

Des entreprises qui travaillent… mais qui attendent leur argent

Depuis le passage du cyclone Chido, les entreprises mahoraises ont pourtant largement répondu présentes. Elles ont rouvert leurs portes, réparé leurs locaux, maintenu leurs salariés, continué à travailler malgré les dégâts, répondu aux commandes publiques et privées et participé à la remise en état des infrastructures de l’île.

Mais cette capacité de résilience a ses limites. Une entreprise peut tenir quelques semaines, quelques mois. Elle ne peut pas indéfiniment fonctionner sans être payée pour les prestations qu’elle a réalisées. C’est précisément ce que dénonce le GPM. Des entreprises ayant exécuté des marchés ou réalisé des prestations pour des administrations et des collectivités attendent toujours le règlement de leurs factures. Dans certaines situations, les délais dépasseraient plusieurs années.

Pour une grande entreprise disposant d’importantes réserves financières, un tel retard peut parfois être absorbé temporairement. Pour une petite ou moyenne entreprise, la situation peut rapidement devenir critique. Car pendant que l’administration tarde à régler une facture, l’entreprise, elle, ne peut pas suspendre ses propres obligations.

Elle doit continuer à payer ses salariés à la fin du mois, régler ses fournisseurs, ses sous-traitants, ses cotisations sociales, ses assurances, ses loyers, ses charges courantes et ses échéances bancaires. Le décalage de trésorerie créé par un impayé public peut ainsi rapidement provoquer une réaction en chaîne. Une entreprise non payée peut finir par ne plus pouvoir payer à son tour. Et c’est alors toute une chaîne économique qui se retrouve fragilisée.

Quand l’argent public en retard met les entreprises en difficulté

Le problème dépasse donc largement la seule relation entre une collectivité et l’entreprise qui attend son règlement. Lorsqu’une collectivité locale tarde à payer un prestataire, ce dernier peut être contraint de différer le paiement de son fournisseur. Le fournisseur peut ensuite rencontrer des difficultés pour régler son propre sous-traitant. Et ainsi de suite. Le GPM considère cette situation comme particulièrement préoccupante dans un territoire où les entreprises disposent de capacités financières souvent limitées et où les coûts d’exploitation sont déjà élevés.

Le patronat estime qu’il existe une contradiction difficilement acceptable : demander aux entreprises d’investir dans la reconstruction, de recruter, de conserver leurs salariés et de répondre aux futurs marchés publics tout en les laissant attendre pendant des mois le paiement de prestations déjà réalisées.

« Une entreprise ne peut pas être créancière de la puissance publique pendant des mois et être sommée, dans le même temps, d’honorer toutes ses propres échéances à date », résume en substance le GPM.

Le constat est d’autant plus sensible que la commande publique est présentée comme l’un des principaux moteurs de la reconstruction de Mayotte. Si les entreprises chargées d’exécuter cette commande ne disposent pas d’une trésorerie suffisante, le risque est de voir apparaître des faillites, des licenciements ou des retraits de certaines entreprises des marchés.

Le paradoxe serait alors considérable : des milliards d’euros pourraient être annoncés pour reconstruire Mayotte tandis que certaines entreprises locales, censées participer à cette reconstruction, disparaîtraient faute d’avoir été payées à temps.

Le GPM réclame un traitement d’urgence des factures en souffrance

Pour sortir de cette situation, le Groupement patronal de Mayotte demande à travers un communiqué envoyé à la presse « un traitement exceptionnel et immédiat des factures publiques en attente ».

Le patronat souhaite notamment un recensement précis des sommes dues, un suivi des dossiers, des interlocuteurs clairement identifiés et surtout des calendriers de règlement connus des entreprises. L’objectif est simple : redonner de la visibilité aux dirigeants.

Car une entreprise peut accepter un délai si celui-ci est clairement établi. Elle peut négocier avec sa banque, adapter ses dépenses, discuter avec ses fournisseurs et organiser sa trésorerie. En revanche, l’incertitude est particulièrement destructrice.

Ne pas savoir quand une facture sera payée empêche le chef d’entreprise de prévoir ses investissements, ses recrutements et même parfois ses dépenses courantes.

Le GPM insiste donc sur une idée centrale : la commande publique ne peut pas être considérée comme un moteur de la reconstruction si elle contribue simultanément à étouffer les entreprises qui la mettent en œuvre. Le contexte économique rend cette question encore plus urgente. Les entreprises mahoraises ont déjà dû absorber les conséquences du cyclone Chido, avec des locaux détruits ou endommagés, des équipements à remplacer, des stocks perdus et une activité perturbée.

À cela s’ajoutent les difficultés structurelles du territoire : coût du fret, insularité, vie chère, accès au financement, difficultés de recrutement, manque d’infrastructures et faiblesse relative du marché local. Dans ce contexte, chaque euro immobilisé pendant plusieurs mois dans une facture impayée pèse lourdement sur la trésorerie d’une entreprise. La reconstruction aurait pourtant dû constituer une occasion historique de relancer durablement le tissu économique local.

Mais le GPM craint que les entreprises mahoraises ne soient progressivement marginalisées si elles ne disposent pas des moyens financiers nécessaires pour suivre le rythme des grands chantiers.

Les grands groupes nationaux et internationaux disposent de capacités financières que les PME locales n’ont pas toujours. Une entreprise qui doit attendre douze mois pour récupérer plusieurs dizaines ou centaines de milliers d’euros peut être beaucoup plus vulnérable qu’un groupe capable de mobiliser des réserves importantes ou des lignes de crédit conséquentes.

La reconstruction ne doit pas se faire sans les entreprises mahoraises

C’est l’une des principales inquiétudes exprimées par le patronat. Mayotte connaît ses priorités : l’eau, la santé, l’éducation, les routes, les transports maritimes, le logement, la piste longue, le deuxième site hospitalier ou encore la troisième retenue collinaire.

Mais pour le GPM, une annonce ne constitue pas un marché et un projet annoncé ne constitue pas encore une activité économique. Les entreprises ont besoin de connaître les financements disponibles, les calendriers, les procédures et les dates de lancement effectif des opérations. « Une entreprise n’investit pas, ne recrute pas et ne s’endette pas sur la base d’une annonce », rappelle le patronat.

Cette question de visibilité est fondamentale. Une entreprise qui sait qu’un chantier débutera dans six mois peut recruter, investir dans du matériel, former ses salariés et rechercher des financements. Une entreprise confrontée à des annonces sans calendrier concret reste dans l’attente. Et cette attente coûte cher.

La LODEOM également dans le viseur

Le GPM demande parallèlement que la compétitivité des entreprises mahoraises soit réexaminée. À l’approche du projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2027, le patronat estime que les effets de la LODEOM doivent être évalués à l’aune de la situation spécifique de Mayotte. Le GPM souhaite notamment que soit étudiée, si nécessaire, une évolution des mécanismes d’exonération et un rapprochement avec les dispositifs plus favorables applicables en Guyane.

Pour les représentants des entreprises, la convergence sociale ne peut pas se limiter à une convergence des charges. Elle doit également prendre en compte les infrastructures, les services publics, la productivité, les coûts logistiques et les conditions réelles dans lesquelles les entreprises doivent travailler. Autrement dit, demander aux entreprises mahoraises de supporter des charges comparables à celles des autres territoires français sans leur offrir les mêmes conditions de production risque de réduire leur compétitivité. Le patronat appelle également à la prudence concernant le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, le MACF.

Mayotte supporte déjà des coûts importants liés à son insularité, au transport maritime, au fret et à la manutention. Dans ces conditions, l’application de nouvelles contraintes ou de nouveaux surcoûts sur certaines marchandises importées de pays tiers pourrait peser davantage sur les entreprises et, in fine, sur le coût de la reconstruction.

Le GPM réclame donc une évaluation spécifique de l’impact du mécanisme sur Mayotte ainsi qu’un examen des adaptations possibles compte tenu des caractéristiques géographiques et économiques du territoire.

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Soldat
Journaliste

Soidiki Mohamed El Mounir, connu sous le nom de "Soldat", est une figure du journalisme mahorais. Après ses débuts à la fin des années 1980 au sein du magazine Jana na Léo, il participe à l’aventure du Journal de Mayotte, premier hebdomadaire de l’île, avant de rejoindre le Journal Kwezi. En 2000, il cofonde la Somapresse, société éditrice de Mayotte Hebdo et Flash Infos, contribuant ainsi à structurer et enrichir le paysage médiatique de Mayotte.

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