Toumbou Soumaïla n’est plus. Mais Langa, lui, demeurera à jamais gravé dans la mémoire collective des Mahorais. L’immense chanteur continuera de traverser le temps à travers ses chansons et ses mélodies, de faire chanter, danser et rêver les générations futures, comme il l’a fait pour celles qui l’ont précédé. Son œuvre survivra à l’homme, portée par un patrimoine musical devenu indissociable de l’identité culturelle de Mayotte.
Depuis l’annonce de son décès, dimanche matin, les hommages affluent de toutes parts. Du monde de la musique, de la classe politique, de la société civile, de la diaspora, des anonymes comme des passionnés de musique traditionnelle, chacun salue la disparition de celui qui incarnait l’âme musicale de l’île.
Maître incontesté du gaboussi, cette guitare traditionnelle à trois cordes propre à l’Afrique orientale et à l’océan Indien, Langa a vu une foule considérable converger vers son village pour lui rendre un dernier hommage. Ses funérailles se sont déroulées dans une grande simplicité, à l’image de l’homme qu’il fut tout au long de son existence.
Avec sa disparition, Mayotte perd bien davantage qu’un musicien. Elle perd un monument de sa culture, un immense baobab de la chanson traditionnelle, un passeur de mémoire et un trait d’union entre les traditions sakalava du Boeny malgache et celles de Mayotte.
Après plus d’un demi-siècle consacré à son art, Toumbou Soumaïla s’est éteint dimanche, aux alentours de 6 heures du matin, à l’âge de 71 ans. Sa disparition replonge naturellement de nombreux Mahorais dans le souvenir de l’un de ses plus grands succès, « Moutso nguiya ngoma ». Composée au milieu des années 1980, cette chanson apparaît aujourd’hui presque prémonitoire. Le maestro y évoquait déjà, avec une étonnante lucidité, la tristesse que susciterait un jour son départ.
Langa laisse derrière lui un répertoire exceptionnel de chansons, mais également le souvenir de sa bonne humeur, de sa joie communicative, de son humour et de ses critiques parfois acerbes envers les travers de la société mahoraise. Un héritage précieux qu’il conviendra désormais de préserver afin qu’il ne sombre jamais dans l’oubli.
À la fois griot, poète, compositeur, musicien et interprète, il a consacré sa vie à défendre l’héritage culturel de ses ancêtres. Il maniait avec la même aisance le kibushi et le shimaoré, les deux principales langues vernaculaires de Mayotte, donnant ainsi une dimension universelle à ses compositions.
Aveugle dès son plus jeune âge, Toumbou Soumaïla découvre le gaboussi à seulement quinze ans. Très vite, il développe un style singulier où se mêlent poésie, chronique sociale et récit historique. À travers ses chansons, il raconte les grands événements qui ont marqué l’histoire politique de Mayotte, notamment le combat mené pour le maintien de l’île au sein de la République française. Son immense mémoire lui permet de transformer chaque épisode marquant en chanson, contribuant ainsi à transmettre l’histoire et à renforcer le sentiment d’appartenance des Mahorais.
« Langa est la source originelle de la musique mahoraise contemporaine. Quels que soient les styles développés par les générations successives de musiciens, tous ont puisé quelque chose dans son œuvre. Aujourd’hui encore, toutes les générations chantent et dansent sur les notes de son gaboussi-blues, qui constitue une véritable signature de l’identité mahoraise », souligne Mikidadi Abdoullah, dit Big Music, organisateur de festivals de musique à Mayotte, à Madagascar et en métropole. Pour un jeune musicien qui a souhaité garder l’anonymat, la disparition de Langa représente une perte immense.
« C’est une véritable bibliothèque musicale qui disparaît et nous laisse orphelins dans le combat permanent que nous menons pour préserver notre culture. Aujourd’hui, les responsables politiques multiplient les hommages, mais ils n’ont pratiquement rien fait pendant plus de trente ans pour soutenir cet artiste exceptionnel. Sans les médias, notamment la radio et la télévision, qui continuaient de diffuser ses œuvres, il serait peut-être déjà tombé dans l’oubli. »
Un artiste investi d’une véritable mission sociale
Au-delà de son immense talent musical, Langa jouait également un rôle social majeur.
« C’était un personnage hors du commun, se souvient l’un de ses contemporains. Il savait transformer en chanson tout ce qu’il observait autour de lui. Il animait aussi bien les fêtes villageoises que les cérémonies de roumbou, qui ont accompagné l’histoire du combat pour la départementalisation de Mayotte. À travers certaines de ses œuvres, il rendait hommage aux grandes figures historiques de cette lutte, notamment Marcel Henry et Younoussa Bamana, comme dans sa chanson Nahazonay Tany Nay. »
Pour Fouad, un autre passionné de musique traditionnelle, Langa emporte avec lui une partie de l’âme de Mayotte. « Il aurait été le compositeur idéal d’un hymne officiel pour notre département. Avec sa disparition, c’est une partie de notre patrimoine commun qui s’en va. Nous perdons une voix unique, un critique social qui savait parler à tous les Mahorais avec intelligence, humour et poésie. »
Langa excellait également dans l’art de transformer les anecdotes du quotidien en chansons devenues populaires. Son célèbre morceau « Songoro Matchatcha », inspiré du passage de Léopold Sédar Senghor à Dzaoudzi alors qu’il était ministre sous la IVe République, en est l’un des meilleurs exemples. À cette époque, beaucoup de Mahorais avaient du mal à imaginer qu’un Africain puisse exercer des fonctions ministérielles au sein du gouvernement français. Fidèle à son talent de chroniqueur populaire, Langa sut immortaliser cet étonnement collectif dans une chanson restée célèbre. Les messages de condoléances continuent de se multiplier sur les réseaux sociaux.
« Je suis profondément attristé par la disparition de cet artiste majeur, qui a inspiré plusieurs générations de musiciens. Il fut l’un des premiers artistes mahorais à représenter Mayotte dans de grands festivals internationaux, en Afrique du Sud, en Suisse, en métropole et dans d’autres pays. Les Mahorais continueront longtemps à écouter ses chansons. Son œuvre influencera encore les jeunes artistes qui souhaitent se lancer dans la musique. Langa est un maître incontesté à Mayotte comme aux Comores. Il a contribué à faire entrer dans le patrimoine collectif de nombreuses chansons traditionnelles qui appartiennent désormais à la mémoire de notre peuple. »
Avec le départ de Langa, c’est une page majeure de l’histoire culturelle de Mayotte qui se tourne. Mais tant que résonneront les accords de son gaboussi, sa voix continuera d’habiter les villages, les fêtes populaires et la mémoire de tout un peuple. Son héritage appartient désormais aux générations futures, auxquelles revient la responsabilité de le préserver et de le transmettre.
Journaliste politique & économique


































