Les hommages se multiplient depuis l’annonce de la disparition d’Édouard Balladur. Les chaînes nationales de radio et de télévision diffusent des programmes spéciaux en continu pour marquer l’événement et donner la parole à celles et ceux qui l’ont connu, côtoyé ou simplement apprécié au cours de sa longue carrière politique. L’ancien Premier ministre s’est éteint lundi 31 août à Paris, à l’âge de 97 ans. À Mayotte, ils sont encore nombreux à se souvenir de sa visite historique de novembre 1994 et à saluer sa mémoire.
Édouard Balladur n’est plus. Figure majeure de la droite française, ancien ministre de l’Économie, des Finances et de la Privatisation, puis Premier ministre de François Mitterrand de 1993 à 1995, il s’est éteint à Paris à l’âge de 97 ans. La France perd l’un de ses grands serviteurs de l’État, dont la carrière fut profondément marquée par sa proximité avec Georges Pompidou. Conseiller social de celui-ci à Matignon à partir de 1964, Édouard Balladur fut notamment au cœur des négociations de Grenelle en mai 1968, avant de devenir secrétaire général adjoint puis secrétaire général de l’Élysée sous la présidence de Georges Pompidou.
Homme de dossiers, réputé pour sa rigueur, son calme et son sens de l’État, Édouard Balladur s’imposa progressivement comme l’une des personnalités incontournables de la droite française. Ministre de l’Économie dans le gouvernement de Jacques Chirac lors de la première cohabitation avec François Mitterrand, il retrouva Matignon en 1993 lorsque le président socialiste le nomma Premier ministre à l’occasion de la deuxième cohabitation. Cette période fut marquée par une relation de confiance avec François Mitterrand, mais également par l’émergence de ses ambitions présidentielles. En 1995, il se porta finalement candidat à l’élection présidentielle face à son ancien ami Jacques Chirac. Arrivé troisième au premier tour avec 18,58 % des suffrages, derrière Lionel Jospin et Jacques Chirac, il ne parvint pas à accéder au second tour.
Une relation particulière avec Mayotte
Au-delà de la scène politique nationale, Édouard Balladur occupe une place singulière dans la mémoire collective mahoraise. En novembre 1994, alors qu’il était Premier ministre, il effectua une visite à Mayotte et à La Réunion. Ce déplacement, intervenant quelques mois avant l’élection présidentielle de 1995, prit une dimension politique et symbolique considérable. À Mayotte, le chef du gouvernement s’intéressa aux difficultés et aux besoins de développement du territoire.
À l’époque, sa venue sur l’île avait pris des allures de déplacement présidentiel. La population se souvient encore de l’effervescence qui avait accompagné son séjour : importantes mesures de sécurité, présence militaire et foule nombreuse sur les différents sites visités. Pour de nombreux Mahorais, cette visite demeure l’un des grands moments politiques de l’histoire récente du territoire.
Dans les rues comme dans les villages, le cortège du Premier ministre avait suscité une véritable ferveur populaire. Édouard Balladur s’était rendu à la rencontre des habitants, multipliant les étapes et les échanges avec la population. Une image de cette visite reste particulièrement présente dans les mémoires : celle du Premier ministre entrant dans une salle de classe à Sohoa et échangeant spontanément avec les élèves.
Un jeune garçon s’était alors levé pour le saluer sans véritablement se soucier du protocole. Cette scène, rapportée depuis lors comme l’un des souvenirs les plus chaleureux de la visite, illustre la proximité que certains Mahorais disent avoir ressentie à l’égard du chef du gouvernement.
Le « visa Balladur », une décision restée dans les mémoires
Mais c’est surtout une décision politique qui a durablement associé le nom d’Édouard Balladur à l’histoire de Mayotte : le rétablissement de l’obligation de visa pour les ressortissants comoriens souhaitant se rendre sur l’île.
En visite à Mayotte en novembre 1994, le Premier ministre avait annoncé le rétablissement de cette exigence, mesure qui entra officiellement en vigueur le 18 janvier 1995. Depuis, ce dispositif est communément appelé « visa Balladur ». Il est devenu l’un des marqueurs les plus controversés des relations entre Mayotte et les Comores.
À Mayotte, cette décision fut largement saluée à l’époque par les responsables politiques et une partie importante de la population, qui y voyaient une réponse aux inquiétudes liées à l’immigration et un moyen de mieux contrôler les entrées sur le territoire. Aux Comores, elle fut au contraire vécue comme une rupture majeure dans les relations entre les îles de l’archipel et comme une entrave à une circulation qui avait longtemps existé entre les populations.
Cette différence d’appréciation demeure encore aujourd’hui. À Mayotte, le visa est pour certains considéré comme un acquis politique majeur. Dans l’archipel des Comores, il reste associé à une séparation douloureuse entre des populations qui entretiennent des liens familiaux, culturels et historiques anciens.
Une mémoire différente de part et d’autre de l’archipel
La disparition d’Édouard Balladur ravive ainsi des souvenirs radicalement différents selon que l’on se trouve à Mayotte ou dans les autres îles de l’archipel.
À Mayotte, de nombreux responsables et anciens élus soulignent son rôle dans l’évolution institutionnelle du territoire et gardent le souvenir d’un Premier ministre qui avait pris le temps de venir sur place et d’écouter les préoccupations locales.
Dans l’Union des Comores, en revanche, le nom d’Édouard Balladur demeure intimement associé à l’instauration du visa qui porte son nom. La mesure est régulièrement présentée comme ayant matérialisé une séparation entre Mayotte et les trois autres îles de l’archipel. Les critiques sont particulièrement vives chez certains responsables politiques et commentateurs comoriens.
Cette opposition des mémoires ne saurait toutefois faire oublier qu’Édouard Balladur fut, au-delà de la question mahoro-comorienne, une figure importante de la Ve République. Son parcours l’a conduit des cabinets ministériels à l’Élysée, puis de Bercy à Matignon, avant une candidature à la présidence de la République qui s’est soldée par un échec face à Jacques Chirac. Il demeurera également dans l’histoire politique française pour son rôle auprès de Georges Pompidou et pour les réformes économiques conduites lorsqu’il était ministre de l’Économie.
À Mayotte, cependant, c’est une autre image qui domine : celle d’un Premier ministre venu sur l’île à une époque où le territoire cherchait encore à consolider son avenir au sein de la République.
« Bonjour Édouard », « Bonjour mon ami »
Parmi les souvenirs associés à la visite d’Édouard Balladur, celui d’une rencontre avec des élèves demeure particulièrement évocateur. Lors de son passage dans une école de Sohoa, le Premier ministre avait été accueilli par les enfants et leurs enseignants. Un jeune élève, dans un geste spontané, s’était adressé à lui en l’appelant simplement « Édouard ».
Loin de reprendre le protocole habituel, le chef du gouvernement avait joué le jeu de l’enfant et lui avait répondu avec simplicité. La scène avait provoqué les sourires et les rires de son entourage.
Cette anecdote, devenue au fil des années un petit morceau de la mémoire politique mahoraise, résume peut-être mieux que de longs discours l’image que certains habitants ont conservée d’Édouard Balladur : celle d’un responsable politique venu à la rencontre d’une population qui, à l’époque, se sentait encore largement éloignée du centre du pouvoir.
Une candidature présidentielle qui avait aussi séduit Mayotte
Quelques mois plus tard, Édouard Balladur annonçait officiellement sa candidature à l’élection présidentielle de 1995. Son séjour à Mayotte, quelques mois auparavant, avait contribué à renforcer sa popularité sur l’île. Il bénéficia notamment d’un soutien important d’une partie de la classe politique locale.
Mais l’aventure présidentielle tourna court. Arrivé troisième au premier tour avec 18,58 % des suffrages, derrière Lionel Jospin et Jacques Chirac, il apporta immédiatement son soutien à son ancien rival, permettant à la droite de se rassembler avant le second tour. Jacques Chirac fut finalement élu président de la République.
Près de trente et un ans plus tard, la disparition d’Édouard Balladur fait donc remonter à la surface une page particulière de l’histoire mahoraise. Celle d’un territoire encore en pleine transformation, d’un Premier ministre venu en personne à la rencontre de ses habitants et d’une décision politique, le « visa Balladur », dont les conséquences continuent de structurer les relations entre Mayotte et les Comores.
Les Mahorais qui ont vécu cette période sont aujourd’hui nombreux à saluer la mémoire de l’ancien chef du gouvernement. Certains évoquent déjà l’idée de lui rendre un hommage particulier, voire de donner son nom à un équipement ou à un lieu public.
Aux Comores, sa disparition suscite au contraire des réactions beaucoup plus contrastées, tant son nom reste associé à une décision considérée par une partie de la population comme une rupture historique.
Édouard Balladur aura ainsi laissé une empreinte singulière dans l’histoire de Mayotte : une empreinte politique, institutionnelle et humaine, mais aussi une trace profondément controversée dans l’ensemble de l’archipel des Comores.
Quelques réactions
Ibrahim Bacar, ancien conseiller général de Bouéni

Il avait développé une relation très particulière avec Mayotte et sa mort nous fait très mal. Nous n’oublierons jamais qu’il a contribué, au maximum de ses possibilités, à aider notre île à sortir de la pauvreté et du sous-développement.
Bien entendu, nous gardons en mémoire l’instauration du visa qui porte son nom. Nous disons aux autorités actuelles à Paris que ce n’est pas le moment de l’abolir : il est important qu’il soit maintenu afin que Mayotte puisse poursuivre son chemin vers un avenir meilleur et plus sécurisé.
À sa famille et à ses proches, nous adressons nos condoléances attristées et nous prions pour que Dieu lui ouvre les portes du paradis. Édouard Balladur demeurera dans le cœur et les pensées de nombreux Mahoraises et Mahorais. Nous sommes d’ailleurs plusieurs à nous interroger sur la meilleure manière d’organiser prochainement un hommage à sa mémoire, comme nous avons eu l’occasion de le faire pour Henry Jean-Baptiste, notre ancien député. »
Abdouroihamane Mohamed El Amine

Nous lui devons notamment des décisions qui ont contribué à l’ancrage de Mayotte dans la République française. Il a fait avancer Mayotte en même temps qu’il a fait évoluer la France et l’Europe dans plusieurs domaines.
Il a, à mes yeux, mieux réussi sa cohabitation avec François Mitterrand que ne l’avait fait Jacques Chirac. »
Safina Soula, Collectif de 2018

Il a réellement aimé cette île et a contribué à la faire avancer vers la départementalisation. Je salue sa mémoire et partage la douleur de sa famille, de ses amis, de sa famille politique et de toute la nation qui pleure sa disparition.
À l’instar d’une majorité de Mahorais, je lui suis reconnaissante pour avoir instauré le visa qui conditionne l’entrée des ressortissants comoriens sur le sol mahorais. Nous y sommes très attachés et Mayotte lui sera éternellement reconnaissante pour cela. »
Soula Saïd-Souffou, leader du MDM

Dans leur ensemble, les Mahorais gardent en mémoire sa décision historique d’instaurer l’obligation d’un visa pour les ressortissants comoriens souhaitant se rendre à Mayotte. Il a été le premier à donner une véritable priorité aux questions liées au contrôle des frontières de Mayotte.
Plus de trente ans après l’instauration de ce visa, l’État a choisi de le maintenir, sans pour autant donner aux forces de police et de gendarmerie les moyens suffisants pour assumer pleinement cette mission de contrôle des mouvements à nos frontières.
Une certaine banalisation se constate. La politique de contrôle de nos frontières reste à mi-chemin, malgré l’inauguration récente à Dzaoudzi, à grands frais, d’un centre de contrôle de haute technologie.
Nous déplorons également l’hébergement à La Réunion de patrouilleurs de la Marine nationale qui seraient pourtant d’une grande utilité pour préserver nos frontières maritimes.
Il est regrettable que les différents gouvernements, de gauche comme de droite, Édouard Balladur ayant appartenu à une famille politique de droite, se soient refusés à donner aux forces compétentes les moyens matériels et financiers nécessaires pour faire vivre pleinement le visa Balladur. »
Journaliste politique & économique



































