Ancien maire de Sada, ancien conseiller général et député à plusieurs reprises, Mansour Kamardine reste une voix influente du débat public mahorais. Dans un entretien exclusif accordé à Flash Info, il livre son regard sur les relations entre l’État et les collectivités locales, la politique foncière, l’immigration et les priorités qu’il estime indispensables au développement de Mayotte. Sans détour, il appelle l’État à rompre avec ce qu’il considère comme des pratiques héritées d’une autre époque.
Flash Info : Les Mahorais ont le sentiment que les institutions locales traversent une période de fragilité et que les relations entre les élus et l’État se sont dégradées ces dernières années. Quel regard portez-vous sur cette évolution ?
Mansour Kamardine : Merci de cette question. Depuis la plage de Bouanatsa, dans le sud de l’île, que m’a léguée ma grand-mère, j’observe avec attention ce qui se passe à Mayotte. Parmi les sujets qui m’interpellent le plus figure la relation entre l’État et les collectivités locales, qu’il s’agisse du Département-Région ou des communes.
À mes yeux, l’État continue d’agir à Mayotte avec des réflexes qui relèvent encore d’une logique coloniale. Pendant des décennies, il a décidé seul des priorités du territoire, sans véritablement tenir compte de la volonté des élus locaux. Pourtant, dans une démocratie, le gouvernement est choisi par le peuple, tout comme les élus avec lesquels il est appelé à travailler. On peut partager ou non leurs orientations politiques, mais ils tiennent leur légitimité du suffrage universel et doivent être respectés comme tels.
L’exemple de l’Établissement public foncier et d’aménagement est révélateur. En 2020, lors de l’examen du projet de loi porté par Sébastien Lecornu, alors ministre des Outre-mer, les 27 conseillers départementaux avaient rejeté à l’unanimité sa création. Malgré cette opposition unanime, le gouvernement est finalement revenu imposer cette structure.
Aujourd’hui, cet établissement pilote la reconstruction et l’aménagement de Mayotte. Pourtant, personne n’est véritablement en mesure d’expliquer ce qu’il a accompli jusqu’à présent ni quelles priorités ont été arrêtées avec les élus locaux. C’est précisément ce type de fonctionnement qui nourrit le malaise.
F.I. : Beaucoup de Mahorais estiment que l’État décide seul, sans réellement écouter les attentes du territoire. Partagez-vous ce constat ?
M.K. : Oui, je pense que c’est effectivement la posture adoptée par l’État.
Avant l’élaboration de la loi Lecornu, le préfet de l’époque, Jean-François Colombet, avait organisé dix-sept ateliers de concertation à travers tout le territoire. Les Mahorais avaient participé massivement à ces échanges et formulé plus de 600 propositions consignées dans des cahiers de doléances.
Malheureusement, ces contributions ont très peu pesé dans les décisions finales. Le gouvernement avait déjà arrêté ses propres priorités avant même d’entendre les propositions de la population.
Aujourd’hui encore, ces priorités restent essentiellement centrées sur la construction d’écoles. Bien entendu, personne ne conteste la nécessité de construire des établissements scolaires. Mais cela ne peut constituer la seule réponse aux difficultés de Mayotte.
Plus on construit d’écoles, plus les effectifs augmentent sous l’effet d’une immigration continue, plus les besoins en salles de classe deviennent importants et plus les conditions d’enseignement se dégradent. Les familles mahoraises qui en ont les moyens choisissent alors de quitter l’île afin d’offrir à leurs enfants une meilleure qualité d’éducation.
À terme, cette politique produit un effet paradoxal : elle contribue progressivement au départ des Mahorais de leur propre territoire.
Flash Info : Plusieurs élus ultramarins dénoncent un phénomène de remplacement progressif des populations locales. À Mayotte, la situation est différente puisqu’il s’agit principalement d’une immigration clandestine en provenance des Comores et d’Afrique. Quelle est votre analyse ?
M.K. : La comparaison avec les Antilles ou d’autres collectivités ultramarines me paraît limitée. Les réalités sont différentes.
À Mayotte, le problème n’est évidemment pas la présence de Français venus de métropole. Tout citoyen français est chez lui sur ce territoire, quelles que soient son origine ou sa couleur de peau.
La difficulté réside dans une immigration clandestine devenue massive. Selon moi, elle représente désormais une part considérable de la population. Face à cette situation, l’État répond principalement par la construction d’écoles et de logements sociaux.
Or, lorsque l’on observe les bénéficiaires de ces logements, on constate qu’ils sont, dans une très large proportion, attribués à des personnes ayant été régularisées. Cette politique ne correspond pas aux attentes exprimées par une grande partie des Mahorais, qui souhaitent avant tout que l’État maîtrise les flux migratoires avant d’engager de nouvelles politiques d’accueil.
C’est là que réside, selon moi, l’un des principaux désaccords entre l’État et la population mahoraise.
F.I. : Vous dénoncez également la politique du logement menée à Mayotte. Pourquoi ?
M.K. : Parce qu’elle produit aujourd’hui des effets qui sont, à mes yeux, extrêmement préoccupants.
L’État procède à des expropriations de terrains appartenant à des familles mahoraises pour construire des logements sociaux. Bien souvent, ces terrains sont situés dans des zones rurales et sont acquis à des prix qui ne reflètent pas leur véritable valeur. Une fois les propriétaires expropriés, les communes sont amenées à modifier le zonage, ce qui augmente considérablement la valeur foncière des parcelles avant le lancement des programmes immobiliers.
Les Mahorais ont alors le sentiment d’être dépossédés de leur patrimoine. Ils perdent leur foncier et voient ensuite ces logements attribués, dans une très large proportion, à des personnes issues de l’immigration ayant obtenu une régularisation.
C’est cette succession d’événements qui nourrit un profond sentiment d’injustice. Beaucoup ont le sentiment d’être progressivement écartés de leur propre territoire.
F.I. : Vous évoquez une véritable rupture entre l’État et les Mahorais…
M.K : Oui, parce que les priorités ne sont pas les mêmes.
Les politiques actuellement conduites sont peut-être cohérentes du point de vue de l’État, mais elles ne correspondent pas aux attentes exprimées par les Mahorais. Ceux-ci demandent d’abord que l’immigration clandestine soit maîtrisée, que leur patrimoine foncier soit protégé et que les services publics répondent enfin à leurs besoins.
À partir du moment où la population a le sentiment de ne plus être entendue, une défiance s’installe. Cette rupture est d’autant plus préoccupante que les Mahorais sont profondément attachés à la France et aux valeurs de la République. Lorsque cette confiance se fragilise, c’est le lien entre l’État et la population qui se détériore.
F.I. : Certains Mahorais estiment que l’État mène, à long terme, une politique qui conduirait progressivement à leur dépossession foncière. Que leur répondez-vous ?
M.K. : Je comprends cette inquiétude. Le foncier représente bien plus qu’un patrimoine économique à Mayotte. Il est au cœur de l’identité familiale, de la transmission entre générations et de l’enracinement des Mahorais sur leur terre.
Lorsque les habitants voient se multiplier les expropriations, les changements de destination des terrains et les programmes immobiliers réalisés sans qu’ils aient le sentiment d’en être les premiers bénéficiaires, ils s’interrogent légitimement sur l’orientation des politiques publiques.
C’est précisément pour cette raison que j’appelle depuis longtemps à une autre manière de gouverner Mayotte : une méthode fondée sur l’écoute, le dialogue et le respect des élus locaux.
F.I. : Vous employez souvent l’expression « décoloniser l’État ». Que signifie-t-elle concrètement ?
M.K : J’utilise volontairement cette expression. La République française a tourné la page de la colonisation. Pourtant, à Mayotte, j’ai parfois le sentiment que certains services de l’État continuent de fonctionner selon des réflexes hérités d’une autre époque.
Décoloniser l’État, cela ne signifie évidemment pas remettre en cause la République. Bien au contraire. Cela consiste à faire vivre pleinement les principes républicains.
Les représentants de l’État doivent considérer les élus mahorais comme de véritables partenaires et non comme de simples exécutants. Les décisions qui concernent l’avenir du territoire doivent être construites avec eux et non imposées depuis Paris. C’est cette évolution culturelle que j’appelle de mes vœux depuis plusieurs années.
Journaliste politique & économique


































