En déplacement à Mayotte les 20 et 21 avril, Benoît Hamon, président de ESS France, a rencontré de nombreux acteurs locaux de l’économie sociale et solidaire (ESS). Entre potentiel économique, urgence sociale et ambitions universitaires, il livre sa vision pour le territoire.
FI : Quel était l’objet de votre visite à Mayotte ?
Benoît Hamon : Il y a un très gros écosystème d’économie sociale et solidaire à Mayotte depuis très longtemps, avec 4 000 emplois liés à l’ESS. C’est à peu près un emploi privé sur six – je ne compte pas les emplois dans les collectivités ou pour l’État.
Et il apparaît que s’il y a 4 000 emplois aujourd’hui, il y aurait au moins la place pour doubler cela, sinon davantage, si on développe et structure certaines filières. On peut prendre le cas des déchets : la collecte, le tri, la transformation. Aujourd’hui, c’est une ressource qui encombre, mais demain cela peut être réutilisé dans la construction, le textile, l’isolation.
On peut aussi parler de l’énergie, de l’eau, ou encore de l’agriculture. Côté lait, 30 % de la production est assurée par un modèle coopératif, donc de l’ESS. Côté maraîchage, ce n’est que 1 %. On voit bien les immenses possibilités de développement.
Derrière cela, il y a aussi le basculement d’une économie informelle vers une économie formelle, avec du paiement de TVA, des cotisations sociales, des droits à la retraite. Donc l’intérêt pour moi, c’était de venir observer les atouts de l’île et de son économie.
FI : Quel message êtes-vous venu porter aux autorités locales ?
Benoît Hamon : Je suis venu rappeler que l’économie sociale et solidaire est une économie de souveraineté. Ce sont des emplois non délocalisables, des productions locales. Ce sont des entreprises qui restent territorialisées, qui ne changent pas de propriétaire au gré des rachats internationaux.
Ce ne sont pas des entreprises rachetées par des Chinois ou des Américains : elles restent ancrées localement. Et pour un territoire comme Mayotte, qui a besoin d’être moins dépendant de ressources extérieures coûteuses, c’est fondamental.
C’est le langage que je suis venu tenir au préfet, au président du département, à la région et aux acteurs de l’ESS. Pas pour dire ce qu’il faut faire, ce n’est pas mon rôle, mais pour dire que les atouts existent et que nous sommes disponibles pour accompagner si une dynamique se met en place.
FI : Après vos visites sur le terrain, que retenez-vous ?
Benoît Hamon : Je retiens à la fois ce qui choque le plus et ce qui bluffe le plus.
Ce qui choque, ce sont les 15 000 enfants non scolarisés. Ce n’est pas la responsabilité des Mahorais, c’est celle de l’État. C’est un devoir pour l’État de scolariser les enfants. Et ne pas le faire, c’est préparer les problèmes de demain, bien plus graves que ceux d’aujourd’hui.
Mais en même temps, ce qui m’a bluffé, c’est la réponse de la société mahoraise. C’est une société profondément solidaire. J’ai vu des associations comme Action Coup de pouce, Kaja Kaona, le travail du groupe SOS.
Quand on accompagne ces jeunes non scolarisés, on voit des innovations incroyables : recyclage de bouchons en plastique pour fabriquer des matériaux de construction, coopératives agricoles qui se développent… C’est bluffant.
On a vraiment l’impression d’être dans la métaphore de l’iceberg : on ne voit que la partie émergée du potentiel de ce territoire.
F.I. : Quels projets envisagez-vous pour la suite ?
Benoît Hamon : Il y a des projets concrets. J’ai parlé avec le président de l’université pour mettre en place une convention avec la chambre régionale de l’ESS et ESS France. L’idée, c’est de former les dirigeants et managers de l’ESS, avec des Masters I et II, des thèses, et peut-être même un laboratoire de recherche.
Mayotte a la capacité de devenir une université de référence en matière d’ESS. Il y en a très peu en France et dans le monde. Si ce choix est fait, le territoire peut devenir une pointe à l’échelle nationale, européenne et même mondiale.
J’ai aussi proposé que Mayotte devienne un département pilote dans la stratégie nationale de développement de l’ESS qui sera adoptée prochainement. Nous sommes prêts à nous engager.
Donc oui, je suis venu me nourrir de ce que j’ai vu ici, mais aussi annoncer des choses concrètes qui peuvent se faire dans les mois qui viennent.
Durant son déplacement, Benoît Hamon et sa délégation ont rencontré plusieurs acteurs locaux, notamment l’association Kaja Kaona, qui accompagne les jeunes vers l’insertion professionnelle, l’association Action Coup de pouce, engagée auprès des enfants en difficulté, ou encore Mariziki, une initiative de restauration solidaire portée par des femmes.
La délégation s’est également rendue chez Habit’âme, une entreprise qui transforme les déchets plastiques en mobilier et matériaux d’aménagement, ainsi qu’au sein de la coopérative agricole Ucoopam à Combani.
Cette première visite à Mayotte s’inscrit dans une tournée des territoires de l’océan Indien, avec un objectif clair : accompagner le développement d’une économie plus locale, solidaire et durable.
Passionnée par la petite et la grande histoire d'hier et d'aujourd'hui j'aime raconter le quotidien des personnes qui fondent un territoire.





































