Jéjé Forêt : le jeu qui met l’agroécologie au cœur du jardin mahorais À Mayotte, l’agriculture fait face à de nombreux défis. Entre érosion des sols, pression démographique et déforestation estimée à près de 1,2 % par an, les équilibres écologiques et agricoles de l’île se fragilisent. Dans ce contexte, sensibiliser aux pratiques agricoles durables devient une priorité. C’est l’objectif de Jéjé Forêt, un jeu pédagogique inspiré d’un projet scientifique et conçu pour faire réfléchir, tout en jouant, à l’avenir du jardin mahorais. Il a été présenté au Salon International de l’Agriculture 2026 à Paris. Un jeu pour comprendre les réalités agricoles.
Dans Jéjé Forêt*, les participants se glissent dans la peau d’agriculteurs mahorais. Autour d’un plateau représentant un bassin versant et un jardin mahorais, ils doivent développer leurs parcelles agricoles, gérer leurs ressources et faire face à différents aléas : sécheresse, ravageurs, fortes pluies ou pertes de récoltes. Mais ici, pas de compétition individuelle. La victoire ne peut être atteinte que collectivement. Chaque joueur doit développer sa parcelle tout en contribuant à la création d’un corridor de biodiversité reliant les terrains de tous les participants. Une fois ces corridors connectés, la partie est gagnée. Le jeu illustre ainsi une réalité fondamentale : la réussite agricole dépend aussi de la coopération et de la gestion collective des ressources. » Les joueurs doivent discuter, s’entraider, trouver des compromis. C’est exactement ce qui se passe dans la vraie vie agricole « , explique le chef du projet, Joël Huat, docteur en agronomie au Cirad et chargé de coopération régionale Océan Indien.
Le coeur du jeu repose sur un modèle agricole emblématique de l’île : le jardin mahorais. Cet espace agroforestier couvre plus de 90 % de la surface agricole utile de Mayotte. Dès que l’on quitte la route pour pénétrer dans la forêt, on découvre un paysage agricole particulier, mêlant cultures vivrières, arbres fruitiers et végétation spontanée. Certaines plantes ont été semées par l’homme, d’autres par les animaux comme les chauves-souris ou les makis qui disséminent les graines. Cette diversité constitue un véritable garde-manger naturel. On y trouve notamment les bases de l’alimentation locale : bananes, manioc, songes ou patates douces. » Le jardin mahorais est le jardin nourricier de Mayotte « , rappelle le chercheur. Même après le passage du cyclone Chido, ces cultures vivrières ont continué à assurer une forme de sécurité alimentaire, le temps que les productions se régénèrent. Au total, près de quarante espèces alimentaires peuvent cohabiter dans ces systèmes agroforestiers.
Sensibiliser les futurs agriculteurs
Le jeu s’adresse en particulier aux agriculteurs et aux élèves en lycée agricole. Il est aussi adaptable aux enfants de plus de 10 ans. Avant sa finalisation, il a été testé à Mayotte, notamment auprès d’agriculteurs et d’élèves. Deux types de plateaux ont été conçus : des versions géantes de quatre mètres carrés pour les ateliers collectifs, et des versions plus compactes. Chaque participant dispose d’une parcelle et doit gérer ses cultures à l’aide de jetons représentant la production et la valeur économique. L’objectif est aussi de faire comprendre aux futurs exploitants que l’agriculture doit être à la fois productive et durable. » Nous voulons montrer que ce capital nourricier doit être préservé et valorisé économiquement », souligne l’équipe du projet.
Coopération et biodiversité au coeur du message
Au-delà du jeu, Jéjé Forêt véhicule plusieurs messages clés. La biodiversité y apparaît comme une richesse indispensable pour la résilience des systèmes agricoles. Enfin, le jeu met en avant une valeur profondément ancrée dans la société mahoraise : la solidarité. » On s’est inspiré de ce que l’on a observé lors de crises passées : la capacité des habitants à s’entraider « , explique le coordinateur du projet. » Sans coopération entre les agriculteurs, personne ne gagne. »
Valoriser la recherche appliquée
Jéjé Forêt constitue également un outil de médiation scientifique. Il permet de traduire les résultats de recherches menées dans le cadre du RITA en une expérience accessible au grand public. Les travaux portent notamment sur l’agroforesterie ou encore sur la valorisation des races animales locales. Les chercheurs ont ainsi montré que le zébu mahorais possède une forte adaptation au climat tropical et est donc valorisé au coeur du jeu. Ces connaissances sont progressivement intégrées dans des outils pédagogiques destinés aux agriculteurs et aux futurs producteurs. Aujourd’hui, deux plateaux sont utilisés par Mayotte Nature Environnement et un par le lycée agricole dans le cadre du RITA. Financé notamment par l’Odeadom et des fonds européens, Jéjé Forêt s’impose ainsi comme un outil original pour accompagner les transitions agricoles du territoire. À travers ce jeu, un message simple émerge : préserver le jardin mahorais, c’est préserver l’avenir alimentaire et écologique de l’île.



































