Papiers, insécurité, violences, tabous familiaux… À travers un podcast itinérant, des jeunes Mahorais ont exprimé les difficultés qui les empêchent de construire leur avenir. Vendredi 16 octobre, au pôle d’excellence de Coconi, ils ont confronté leurs témoignages aux réactions de professionnels du secteur social et de la santé.
« Écoutez Mayotte » : le titre du podcast résume l’ambition du projet mené par les associations Haki za Wanatsa et les Céméa. Durant une semaine, des jeunes de plusieurs villages, notamment Hagnoundrou, Tsararano, Mroalé et Combani, ont appris les techniques de la radio avec Antoine Guillot, de la compagnie Caravelle, pour s’exprimer librement sur les sujets qui les préoccupent. Lors du dernier atelier, vendredi, ils ont identifié trois « murs » qui se dressent devant eux : les papiers, l’insécurité et le poids des traditions.
Sans papiers, quel avenir ?
Premier obstacle évoqué : l’impossibilité pour certains jeunes de poursuivre leurs études ou de travailler faute de titre de séjour. À quoi bon obtenir un diplôme si aucune perspective ne s’ouvre ensuite ? Les démarches administratives, les difficultés à obtenir un rendez-vous ou les documents nécessaires à une régularisation alimentent leur découragement. Certains finissent par traîner dans les rues, exposés à l’influence des « dakous » (les délinquants).
Sur les causes de la délinquance, les avis divergent. Pour Ismahane, certains recherchent avant tout « l’argent facile », préférant voler plutôt que travailler. Natacha y voit surtout les conséquences de l’absence de papiers : ces jeunes « veulent ce que les autres ont ». Hadidja, quant à elle, propose de leur offrir des occupations, des formations et des perspectives pour éviter qu’ils ne basculent dans la violence. Les participants rappellent aussi qu’ils sont souvent les premières victimes de l’insécurité et hésitent à porter plainte par peur des représailles. En effet, selon une enquête menée par l’INSEE en 2020, les jeunes hommes de moins de 25 ans sont les premières victimes des vols avec violences ou menaces. Les jeunes hommes et femmes sont également les premières victimes des caillassages puisque les bus scolaires sont régulièrement pris pour cible.
« On ne peut pas critiquer les parents, sinon ça finit en karaté »
Autre mur, plus intime : les non-dits familiaux. Dans une société où consulter un psychologue reste parfois assimilé à « être fou », les jeunes regrettent de ne pas pouvoir confier leurs difficultés à leurs propres parents. « Parler à un psy permet de libérer des choses qu’on a dans le cœur », estime Asma. Mais contester les habitudes familiales peut avoir un prix : « On ne peut pas critiquer les parents, sinon ça va finir en karaté et l’enfant va finir dehors », lance un participant.
La question est particulièrement sensible lorsqu’il s’agit de violences sexuelles ou intrafamiliales. Les jeunes dénoncent le silence imposé au nom de l’honneur familial, la peur de ne pas être crus et les représailles possibles. Ils veulent rompre avec ces pratiques et se considèrent comme les « pionniers » d’une génération décidée à faire évoluer les mentalités. Leur demande est simple : pouvoir parler sans être jugés.
Un dialogue entre deux générations
Face à eux, des représentants du Département, de diverses associations sociales et des professionnels de santé ont reconnu l’importance de cette prise de parole. Mohamed Moindjié, directeur adjoint au pôle santé, solidarité et action sociale du Département, a souligné la profondeur des mutations de la société mahoraise. Autrefois, l’éducation des enfants relevait de toute la communauté. Mais avec la croissance démographique et l’évolution des modes de vie, ce fonctionnement n’est plus adapté. « On a loupé quelque chose dans la transmission des valeurs aux enfants », reconnaît-il, évoquant le fossé qui sépare désormais les générations. « Quand je parle de mon histoire, mes enfants ont l’impression que je vis dans « un autre monde » et j’ai la même impression quand ce sont eux qui me parlent de leur vie », développe-t-il.
Leïla, éducatrice en pédopsychiatrie, observe que les parents eux-mêmes s’interrogent sur leurs relations avec leurs enfants. « Ils sont souvent perdus et ne savent plus comment élever leurs enfants », affirme-t-elle. Quant aux problèmes de papiers, les professionnels reconnaissent leurs limites : les associations peuvent accompagner les jeunes, mais ne disposent pas des moyens de résoudre leurs difficultés administratives. « On n’a pas le bras assez long pour les aider avec la préfecture », résume une éducatrice avec un brin d’humour qui n’en reflète pas moins une réalité bien concrète.
Mohamed Moindjié rappelle toutefois que les situations sont diverses et que certains dispositifs d’accompagnement à la régularisation administrative des jeunes bacheliers qui ont obtenu la mention « très bien » existent, même s’ils restent insuffisamment développés. Une réponse qui ne dissipe pas les inquiétudes des participants. « On a peur que les grandes personnes nous trahissent », confient les jeunes, qui ont repris brièvement la parole à la suite de l’intervention des adultes. Collectivement, ils ont lancé cet appel : « On aimerait bien que vous alliez davantage vers nous. On vous attend dans nos villages ! ».
Si aucune solution immédiate n’a émergé de cette rencontre, le dialogue s’est engagé. Les six épisodes d’« Écoutez Mayotte » doivent être diffusés sur PodCloud et une chaîne Youtube spécialement dédiée à ce podcast, et à ceux qui seront créés par les jeunes ensuite, sera très prochainement créée par Antoine Guillot. Le matériel acquis pour le projet et les apprentissages réalisés au cours de cette semaine, permettront en effet aux jeunes de poursuivre cette expérience radiophonique.
Nora Godeau est journaliste indépendante à Mayotte. Elle couvre les enjeux sociaux, culturels et environnementaux du territoire, avec une attention particulière portée aux voix locales et aux initiatives de terrain.




































