À une semaine de la commémoration de l’abolition de l’esclavage, l’écrivain et dramaturge Alain Kamal Martial nous a accordé un entretien : un échange dense et sans détour dans lequel il revient sur son engagement artistique autour de la mémoire de l’esclavage à Mayotte. Auteur et metteur en scène de plusieurs œuvres marquantes – Libertés, Bakar Kusu et Macuas – il interroge, vingt-cinq ans après ses premiers écrits, le sens que la société mahoraise donne aujourd’hui à cette histoire. Entre confusion des mémoires, oubli collectif et nécessité de reconstruire un récit propre au territoire, il livre une réflexion profonde sur le rôle de la littérature, de la tragédie et du narratif dans la transmission, mais aussi sur les liens étroits entre histoire, identité et développement.
Flash Infos : On se rappelle que dans le cadre de la commémoration de l’abolition de l’esclavage, vous avez écrit et mis en scène, respectivement en 2004, «Libertés», « Bakar Kusu», en 2001, et en 2007 « Macuas ». Les trois œuvres traitaient du thème de l’esclavage dans l’histoire de Mayotte. Quel est le regard que vous portez sur ce sujet 25 ans après votre première œuvre ?
Alain Kamal Martial : A une époque où ma génération avait besoin de repères, il fallait donc un récit et une représentation scénique capables de porter un narratif. Il me semble que ces trois œuvres de jeunesse avaient eu le mérite de lever le voile sur ce sujet encore tabou à Mayotte à cette époque.
25 après, on parle un peu plus d’esclavage. On continue encore à commémorer chaque année. Mais j’ai comme l’impression que l’on a cessé de donner du sens à l’histoire, notamment ici, à l’histoire de l’esclavage à Mayotte. Je crois que c’est parce que ce travail d’écriture et de représentation publique n’a pas été poursuivi par d’autres écrivains et d’autres troupes de théâtre. Ce silence a créé un creuset qui laisse une confusion encore très grande malheureusement au sein de la société.
F.I. : Vous parlez de confusion. De quelle confusion s’agit-il ?
A.K.M. : Relativement à l’histoire de Mayotte, nous nous mettons à confondre encore l’esclavage lignager, l’engagisme et la traite négrière. En effet, contrairement aux Antilles et à La Réunion, voire les autres Outremers françaises, la société mahoraise ne nait pas du fait de la traite négrière. Mayotte est peuplée depuis au moins le VIème siècle. Durant l’époque des fanis ou des cités-Etats, du VIème au XIVème siècle, et durant tout son sultanat, du XIVème au XIXème siècle, durant l’époque sombre des planteurs macuas (engagés ou esclaves) à la dernière moitié du XIXème siècle, la nature de la servitude n’est pas la même.
Que commémorons-nous à Mayotte ? La fin de l’esclavage lignager ? La fin de l’engagisme ? La fin de la traite négrière ? Sommes-nous alignés aux Antilles et à La Réunion ? De quelle servitude parlons-nous ? Quelle fut la part de responsabilité des fanis et sultans de Mayotte ? Quelle fut celle des sociétés coloniales présentes dans l’île depuis 1843 ?
F.I. : Quel est le sens de la tragédie ? Et pourquoi pensez-vous que ce genre rend mieux compte des grandes questions de l’histoire notamment, ici, l’esclavage ou la traite négrière ?
A.K.M. : Nous devons nous entendre sur cette vérité : Ce n’est pas le chaos de son histoire qui anéantit une société mais l’oubli de ses drames. Toute société est semblable à la métaphore du sphinx dans l’Œdipe de Sophocle ou de l’Ainsi parlait Zarathoustra de Neiesztche. «De nos cendres, nous renaissons.»
La tragédie quand elle est collective, les cendres issues du chaos et de la violence de l’histoire sont incorporées par l’artiste et son œuvre. Par le récit, elles sont restituées au peuple pour éloigner l’oubli. Les cendres sont la mémoire collective qui fonde les communautés humaines et leur conscience d’appartenance.
En tant que drame, la tragédie montre que les Etats ont occupé la grande part de leurs activités à s’armer pour protéger leurs espaces à l’intérieur ou pour conquérir d’autres à l’extérieur de leurs frontières. Ces investissements infatigables d’efforts belliqueux, encore une fois, ont pour raison la survie d’une culture et le refus de son oubli par la violence. Si à une époque, la violence de guerre, d’exploitation, et d’occupation était représentée dans les œuvres, notre époque les diffuse en direct devant nos écrans. Pourtant, cela ne change pas sa fonction telle qu’Hannah Arendt[1] et Frantz Fanon[2] nous la décrivent.
La traite négrière n’avait jamais été un mal dont la perversité morale des hommes fut la principale motivation. Reconnue comme crime contre l’humanité, la traite négrière fut un fait économique. La raison était uniquement la nécessité vitale d’un système capitaliste naissant avide d’absorber une main d’œuvre importante pour se maintenir. Les peuples noirs d’Afrique payèrent le prix fort au nom du développement de l’industrie des sociétés occidentales et de l’économie capitaliste naissante dans de nombreuses régions du monde parmi lesquelles nous devons intégrer notre île, Mayotte.
F.I. Mais d’où vient-il que l’histoire d’un pays tombe dans l’oubli, laissant, justement, son histoire couverte des cendres qui la rendent silencieuse et invisible ?
A.K.M. : Lorsque surgit l’oubli, l’ignorance anéantit en premier lieu le génie créateur et le savant. Les génies d’une société sont censurés, ignorés, balayés lorsque la médiocrité politique et de la complaisance sont levés en étendard triomphant de la société. C’est le nivellement par le bas. Alors, apparait le vrai drame : l’oubli collectif.
J’affirme encore une fois que le plus dramatique des désastres collectifs, n’est pas la violence des agressions subies dans son histoire ni le chaos des drames de son quotidien mais la monstruosité qui émerge quand advient le temps de la fin des récits essentiels. L’anéantissement du génie et des œuvres qui rappellent les drames se solde par la perte de toute mémoire. L’artiste ne crée plus, l’ingénieur n’est plus capable de se renouveler. Le politique vit dans l’opposition des intérêts claniques. Le conflit et la contradiction sont permanents. La conscience collective meurt. La société se disloque et devient spectatrice impuissante de la ruine morale de ses trois piliers fondateurs.
La première victime est l’éducation. La société ne transmet plus ses propres valeurs à ses enfants. L’enfant n’a plus ni héros, ni génie. C’est sur les bancs de l’école et dans les foyers familiaux que le sentiment d’appartenance à la même communauté se dissout et il n’existe plus de cohésion.
La deuxième victime est la classe politique.
Il ne reste plus aucune référence, aucun modèle ne survit, rien ne concorde entre les aspirations du peuple et l’homme de pouvoir qui le représente. Les appareils politiques n’ont plus de penchant à l’élévation. Il ne leur reste plus aucune vision de grandeur comme modèle de réussite à atteindre. Tout tombe, tout s’effondre dans une ruine intellectuelle.
Les médias sont la troisième victime.
C’est cette médiocrité flagrante que les médias colportent lorsqu’à leur tour, ils deviennent les vassaux d’un pouvoir moribond et d’une société amnésique plongée dans sa médiocre condition. Le territoire entier est incapable de se tenir debout et de dresser un sens de son économie. Dans cet espace d’amnésie collective, c’est fatalement à l’Autre, les héros d’une autre histoire qui s’imposent.
Sur la question de son histoire, cela explique le fait que Mayotte est devenue une société qui fonctionne par assimilation et analogisme. Elle imite jusqu’à la mémoire des Antilles, de La Réunion, des Amériques et tragiquement, elle nie et annihile volontairement ses talents et son génie.
F.I. : Votre vison du rôle de la littérature et des scènes n’est-elle pas exagérée en ce sens que les sociétés modernes connectées, dominées par les réseaux sociaux et les écrans ? Dans ce cas, la littérature peut-elle encore captiver l’attention de la masse et être influente auprès de la jeunesse ?
A.K.M. : Sur un point vous avez raison. Nous ne devons pas oublier que nous sommes à l’âge des écrans, de l’IA et des réseaux sociaux. Mais une vérité demeure. Et nous l’affirmons consciemment : tout est récit même sur les écrans et seuls les récits sont capables d’empêcher le chaos et l’oubli. Ils sont nécessaires. Que ce soit par la voie des lettres (la poésie, le théâtre, le roman), de l’image (le cinéma, la vidéo etc…) ou par les arts visuels, la danse ou la musique, tout est narration et tout construit un narratif. Quel que soit le genre choisi, la finalité de la narration est de reculer l’oubli.
C’est à ce niveau qu’il faut toujours défendre le talent et le génie créateurs. Les œuvres de narrations des créateurs les plus doués de Mayotte doivent exister et être diffusées que ce soit à la télévision dans les salles, dans les médias, dans les plateformes ou dans les réseaux sociaux de façon ininterrompue.
F.I. : Dans ce cas précis comment raconter l’histoire de Mayotte ? Comment narrer l’esclavage ou la traite négrière ?
A.K.M. : Il n’existe pas une histoire unique mais des histoires et que cela est aussi vrai qu’il y a des histoires aussi variées qu’il y a des territoires, qu’il n’y a pas une seule histoire de l’esclavage ou une seule histoire de la traite négrière.
Qu’ainsi donc, à travers chaque histoire, chaque territoire révèle l’esprit de son peuple. Les peuples, dans leur grande variante, ont en commun le formidable déploiement d’une maline intelligence dont le seul et unique but est d’assurer leur survie. De nos jours, la domination intellectuelle ou « l’impérialisme » culturel se réalisent désormais sur les écrans. Qui ne crée pas, qui n’interprète pas, qui ne s’approprie pas son territoire par le récit et qui ne diffuse pas ses œuvres sur la toile est vouée à la disparition.
Il faut aller plus loin d’ailleurs. Nous affirmons que si l’histoire est célébrée et manifestée par les arts, elle est également le premier pilier de l’économie d’un territoire. Diffuser, c’est créer la confiance et nourrir le génie économique.
F.I. : Vous affirmez que l’économie est une relation encore plus étroite avec l’histoire. Pouvez-vous être plus clair sur cette paire histoire-économie d’un territoire ?
A.K.M. : A une époque donnée, l’économie n’est que le dernier maillon de l’expression d’une culture voire d’une civilisation donc d’une histoire. Sans histoire, il n’y a pas d’économie car la mémoire collective influence l’économie.
En vérité, les communautés fécondent elles-mêmes leur économie à partir de leurs récits. Elles la produisent, ensuite, elles la gravent dans les récits lesquels sont bel et bien l’espace et l’essence de conservation et de transmission de modèles idéalisés par le biais de la poésie d’une langue qui conserve et qui opère.
Alors, l’économie devient une culture collective de l’essentiel et de l’instinct collectif de la survie. Cette culture, à son tour, idéalise, sublime et féconde l’homme. Elle le conçoit, le construit et le développe dans son environnement social moderne. Le narratif en fait un modèle à atteindre dans son territoire et dans ses frontières comme un ensemble de valeurs auxquelles tendent chaque homme et chaque femme. C’est la logique du mythe américain du « self-made-man » dans la société américaine.
L’économie d’un territoire apparait alors comme l’ensemble des valeurs nées des expériences transmises et à transmettre aux enfants de générations en générations de telle sorte qu’il n’y a ni peuple, ni pays, ni culture sans économie.
F.I. : Selon vous, cela explique-t-il, en partie, le sous-développement de Mayotte ?
A.K.M. : Je le pense fortement. Si la société mahoraise subit une domination intellectuelle, c’est en raison de sa rupture avec sa propre histoire. Il s’y opère un remplacement des chaines des valeurs, un oubli qui affecte toutes les classes sociales et toutes les sphères de son élite au point que s’annihilent toutes les facultés de création de valeurs et de références intérieures inspirées de son territoire propre.
En outre, si nous tirons les leçons de la traite négrière et de la colonisation, nous prenons conscience que la survie d’une culture s’accomplit au détriment d’une autre culture. La victoire d’une nation s’accomplit sur l’échec d’une autre nation. L’épanouissement d’une économie se fait aux dépens de la chute d’une autre économie. Tout territoire sans mémoire est dominé lorsque son histoire devient elle aussi spectres et ruines. Il est amené à périr et à disparaitre dans ses cendres et dans ses ruines restant à la merci de son exploitation par des firmes étrangères.
Le rapport à l’esclavage et à la colonisation explique parfaitement l’enlisement de nombreux pays dans la pauvreté et leur incapacité à en sortir. C’est pourquoi il faut développer un rapport rationnalisé, dépassionné moins émotionnel avec l’histoire de l’esclavage et de la traite pour sortir des inepties de la victimisation et engager un sursaut de conquête pour la production des modèles.
[1] Hannah Arendt, La crise de la Culture
[2] Frantz Fanon, Les damnés de la terre
Soidiki Mohamed El Mounir, connu sous le nom de "Soldat", est une figure du journalisme mahorais. Après ses débuts à la fin des années 1980 au sein du magazine Jana na Léo, il participe à l’aventure du Journal de Mayotte, premier hebdomadaire de l’île, avant de rejoindre le Journal Kwezi. En 2000, il cofonde la Somapresse, société éditrice de Mayotte Hebdo et Flash Infos, contribuant ainsi à structurer et enrichir le paysage médiatique de Mayotte.





































