Sous la varangue de Léo, les discussions s’étirent à l’ombre, entre chaleur tropicale et récits de nuits électriques. Ici, l’histoire de la techno française se ravive au fil des conversations.
Le président d’Atomix Sound System reçoit ce jeudi 23 avril un collectif qui a marqué toute une génération de teufeurs. « Heretik, c’est un système légendaire, le plus gros sound system parisien », confie-t-il.
Quelques heures plus tôt, le collectif posait le pied à Mayotte pour la première étape de sa tournée des 30 ans dans l’océan Indien. Trois décennies après ses débuts, Heretik continue de faire vivre une culture née dans les marges.
« Certains d’entre nous sont DJ, d’autres organisent des soirées », explique Nout. « Mais surtout, on n’est pas des professionnels. Chacun a sa vie, son métier… et on continue à produire de la musique. » À ses côtés, Broke, mécanicien poids lourd mais surtout figure emblématique du groupe, complète : « On est un collectif d’artistes producteurs. »
Une définition brute, à l’image de leur trajectoire : celle d’un mouvement libre, forgé hors des circuits classiques, et qui, trente ans plus tard, n’a rien perdu de son énergie.
Une légende née dans l’underground
Heretik, c’est une quinzaine de membres aujourd’hui. Une dizaine d’artistes actifs, et une constellation de fidèles qui gravitent autour du crew depuis ses débuts. Leur ADN ? L’éclectisme radical : techno, hard techno, acid, hardcore, breakbeat, drum and bass… « On fait tout », lâche Nout.
Mais pour comprendre Heretik, il faut remonter aux années 90, à l’époque des raves. « Ce qui a fait Heretik, c’est les free parties des débuts », affirme Broke. Des rassemblements sauvages, massifs, où la musique électronique se vivait comme un acte de liberté.

Dans cette histoire, un lieu reste mythique : la piscine Molitor, à Paris. « C’est ce qui a créé notre légende », confie-t-il. Cinq à six mille personnes réunies sans incident dans un site classé au cœur de la capitale, une nuit devenue culte. « Les gens montaient, montaient dans les étages… ils ne pouvaient même plus redescendre. C’était lunaire. Et pourtant, tout s’est bien passé. »
Au-delà des fêtes, Heretik a aussi marqué la production musicale. « On sortait beaucoup de vinyles, on avait une couleur propre », se souvient Nout. Le collectif revendique même l’invention d’un style : le hardfloor, un pont entre la tribe du Sud de la France et le hardcore du Nord et de la Belgique.
L’art du set, entre contrôle et lâcher-prise
Trente ans plus tard, la flamme est toujours là. « On participe à moins de soirées, mais on les prépare avec un grand engouement. Généralement on a bien préparé nos sets qu’on connaît par cœur et qui sont vraiment adaptés au public. », explique Nout. Une vision nuancée par Broke, défenseur d’une approche plus instinctive : « Moi c’est toujours de l’impro c’est jamais préparé et c’est comme ça que je continue à prendre du plaisir. Un set, ça ne se prépare pas. Tu viens avec une vibe, tu vois comment le public va réagir, et tu construis en direct. »
Une manière de mixer qui dépend avant tout des morceaux selon Nout qui alterne entre les deux. Les productions récentes, plus courtes et plus rythmées – le new school – sont enchainées par les DJ. À l’inverse, les titres plus anciens – le old school – plus longs et progressifs, permettent au DJ de piocher dans le morceau.
Mayotte, une première pleine de promesses
Pourquoi Mayotte ? « Une opportunité, une rencontre », raconte Nout. Après une date réussie à La Réunion, le collectif est invité par Atomix, association locale engagée dans la promotion des musiques électroniques. « Quand on leur a proposé, ils ont accepté direct. C’est une première ici. »
L’accueil a marqué les esprits. « Dépaysement total », sourit Nout. « Mais surtout une vraie bonne humeur. On a envie de rendre cette énergie. »
Pour le week-end, le programme s’annonce dense : montée progressive en intensité, des sets bass music à 130 bpm jusqu’à la hard techno à 170 bpm, avant un retour vers des sonorités tribe et acid. « Un florilège musical », promet-il.

Derrière cette venue, l’association Atomix, active depuis 2008. « On veut promouvoir les musiques actuelles et faire découvrir cette culture à Mayotte », explique Léo, son président. Six événements par an, dont le festival Kariboom, point culminant de leur calendrier.
Leur signature ? Une scénographie immersive. « Il n’y a pas que le son, il y a aussi le visuel. On veut faire voyager les gens », souligne Leila, trésorière de l’association. Pour cette date à Combani, au domaine Badja, l’équipe a entièrement repensé la décoration. À la manœuvre, VJimTonic, membre du collectif, revenu spécialement pour l’événement.
Accueillir Heretik, à un mois du festival, relevait du défi. « Mais c’était un honneur. On ne pouvait pas refuser. »
Une culture sous pression
Derrière l’enthousiasme, une inquiétude persistante. Le 9 avril, l’Assemblée nationale a adopté un renforcement des sanctions contre les free parties. Le texte prévoit jusqu’à six mois de prison et 30 000 euros d’amende pour les organisateurs, et 1 500 euros d’amende pour les participants. Il doit désormais être examiné par le Sénat.
« On est criminalisés à 200 %, je suis un terroriste sonore pour l’État avec ces lois », déplore Broke. Pourtant, les artistes défendent un modèle alternatif. « Le problème dans le légal, c’est qu’on peut très bien le faire en France, mais ça devient un festival : la SACEM, les horaires, la sécurité… Tu ne peux pas faire un événement à prix libre si tu respectes toutes les règles », explique Nout.
Broke a plaidé pour une entente avec l’Etat. « On vient d’un milieu où, si on veut, on peut faire ça illégalement. Mais si l’État veut qu’on rentre dans le cadre, on peut le faire. Il faut juste nous laisser un peu de souplesse, arrêter de nous imposer les normes des gros événements et surtout les horaires. »
« La free party, c’est un incubateur artistique majeur », insiste Nout. « Sans ça, il y aura moins de jeunes qui iront vers la musique électronique. »
À Mayotte comme ailleurs, la rave reste un espace de mélange social rare. « Tu peux être juge, policier, au RSA, en situation de handicap… la free party te permet de venir à moindre frais », rappelle Léo. Une parenthèse dans un quotidien parfois difficile.
Alors, trente ans après, pourquoi continuer ? La réponse tient en une phrase, presque simple : pour la musique, pour la liberté, pour le lien.
Ce week-end, à Combani, cette histoire va s’écrire une fois de plus au rythme des basses – non pas dans une free party, mais dans un événement encadré qui en conserve l’esprit – sous un ciel peut-être couvert, mais avec une énergie intacte.
Passionnée par la petite et la grande histoire d'hier et d'aujourd'hui j'aime raconter le quotidien des personnes qui fondent un territoire.





































