Le calme apparent de la matinée contraste avec les stigmates encore brûlants de la veille. Une odeur persistante de gaz lacrymogène flotte encore entre les tôles froissées et les cases éventrées. Au coin de la rue Mouboukini, quatre carcasses de voitures calcinées fument toujours, empilées les unes sur les autres, traces visibles des tensions de la nuit précédente.
L’opération de démolition du quartier renommé Kiyama, à Combani, a commencé dès 7 heures. Annoncée depuis plusieurs jours, elle s’inscrit dans le cadre de la résorption de l’habitat indigne, insalubre et illégal. Une opération dite “ELAN”, encadrée par l’État et menée en lien avec la commune de Tsingoni.
« Il y a eu quelques difficultés hier », glisse le préfet de Mayotte, François-Xavier Bieuville, en marge du dispositif, aux côtés du maire de Tsingoni. « Vous savez bien qu’il y avait une ou deux familles un peu pénibles la dedans donc ça devrait calmer un peu le quartier. »
La nuit précédente, à Combani, des violences ont éclaté. Barrages, incendies de véhicules, même si, précise-t-il, « aucun véhicule roulant n’a été brûlé », uniquement des carcasses. « C’est encore cette petite méthode d’intimidation qui ne marche pas devant les opérations de décasage », insiste-t-il.
Sur le terrain, ce matin, le calme est revenu, mais il reste fragile. Des forces de l’ordre quadrillent les accès, tandis que des ouvriers en gilets fluorescents s’activent autour des pelleteuses
« On doit rester vigilant », insiste le maire de Tsingoni Issilamou Hamada. L’opération doit durer encore une semaine. Au total, 43 habitations vont être démolies. Des constructions précaires, installées là depuis des décennies. « Depuis que j’étais jeune, plus de 40 ans », confirme-t-il.
Ces cases, souvent construites sans droit ni titre, étaient devenues le symbole d’une urbanisation informelle que l’État entend désormais résorber. « Ce que nous faisons ici, c’est restituer aux communes les terrains nécessaires à leurs projets », martèle le préfet. Il évoque aussi la lutte contre les marchands de sommeil : « qu’on a bien identifiés, que nous allons traduire en justice, et qui louent des terres à des personnes désœuvrées pour permettre cette économie informelle qui est l’un des grands maux de Mayotte. »
« Une majorité des habitants » aurait reçu des propositions de relogement, mais toutes n’ont pas abouti, certaines ayant été refusées, d’autres n’ayant pas été formulées faute de places. Dès le mois de mars, la DEETS indiquait qu’il ne restait que « 9 places d’hébergement mobilisables » pour les 14 ménages concernés par l’opération, soit une cinquantaine de personnes recensées lors des enquêtes sociales. Dans ces conditions, seuls six foyers avaient pu se voir proposer une solution d’hébergement. À ce stade, la préfecture n’est pas en mesure de préciser combien de familles ont effectivement été relogées.
Sur le ponton de la mosquée, une femme se tient à l’écart. Elle ne cache pas son soulagement : « C’est une bonne chose. Les enfants là-bas foutent le bordel. Je ne dors plus. »
Depuis l’annonce de l’opération, elle raconte des nuits sans sommeil, marquées par les tensions. Elle espère un quartier plus structuré : « On va pouvoir faire des maisons dans les règles, des aménagements pour la population. » Mais son optimisme se fissure aussitôt : « ça ne va rien changer. C’est fini pour Mayotte. »
Derrière la démolition, une politique urbaine se dessine. « Le projet date de 2014, de l’époque de l’ancien maire Mohamed Bacar. C’est un projet mûr et les travaux vont commencer. On attendait cette opération et après, on attaque le chantier de voirie », précise Florent Abodala, directeur général des services de la commune.
Objectif : transformer ce terrain communal en espace structuré. « On va créer une place publique, remettre les voiries, l’électricité (…) revenir construire légalement », détaille le maire qui dit avoir attendu d’être prêt pour lancer l’opération : « Si on démolit et qu’on n’a pas de subvention pour aménager, ça ne sert à rien. »
Pour le préfet, la présence du maire à ses côtés est un message clair : « C’est une opération conçue avec la commune. » Une réponse aussi aux critiques « à tous les fâcheux et les grincheux qui pensent que Kingia n’a pas été monté en concertation avec les élus. ».
Ici, certains vivaient depuis des générations. D’autres y voyaient un problème à résoudre. Entre nécessité d’aménagement, lutte contre l’habitat insalubre et tensions sociales, Kiyama apparaît comme un condensé des défis auxquels Mayotte reste confrontée.
Passionnée par la petite et la grande histoire d'hier et d'aujourd'hui j'aime raconter le quotidien des personnes qui fondent un territoire.




































