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« On se sent démunis » : à Barakani, les habitants entre colère et inquiétude face aux incendies

Après avoir ravagé 25 hectares entre Barakani et Chiconi la semaine dernière, une reprise de feu a touché la vallée, vendredi 4 septembre. Face aux incendies à répétition, les habitants expriment leur inquiétude et leur colère, tout en s’interrogeant sur l’origine des feux et les moyens déployés pour les combattre.

En proie aux flammes, les chaumes de bambou éclatent les uns après les autres, tels des pétards. Leurs détonations, soudaines et aléatoires, résonnent dans toute la vallée de la rivière Mro Wa Coconi, qui serpente de Coconi jusqu’à la baie de Chiconi. Attisé par le vent, le feu gagne rapidement du terrain. En quelques minutes, des bambouseraies entières s’embrasent, tandis que les feuillages des arbres passent du vert au jaune, puis se consument jusqu’à noircir.

Alertés par ce vacarme, plusieurs habitants de Barakani se rassemblent sur les hauteurs, au bord de la route nationale 2, ce vendredi 4 septembre, aux alentours de 13 h 20, pour observer, impuissants, la progression du feu. La semaine précédente déjà, les flammes avaient ravagé la vallée, détruisant 25 hectares entre Barakani et Chiconi et mobilisant les sapeurs-pompiers durant trois jours.

En contrebas de la route, les stigmates de l’incendie sont partout. Des carcasses de voitures calcinées, des bambous éclatés et des arbres noircis s’étendent à perte de vue, parsemant la forêt de larges taches jaunes et noires. Le garage qui se dressait en bordure de route a lui aussi été réduit à l’état de ruines.

“C’est quelqu’un qui fait exprès de mettre le feu c’est sûr”

Si les flammes n’ont jamais atteint le village, cette reprise de feu questionne autant qu’elle inquiète les habitants, moins pour le danger immédiat que pour l’avenir du territoire.

“On ne comprend pas pourquoi il y a des feux qui s’allument à certains endroits. Est-ce que c’est à cause d’un mégot de cigarette ? Un agriculteur qui cultivait ?”, s’interroge une habitante, qui filme les flammes avec son téléphone. “Les dégâts sont énormes. Le vent, mais aussi le soleil, font que le feu part très vite, que les bambous soient secs ou non. On se sent démunis”.

“Il ne faut pas que les flammes atteignent le collège de Ouangani, il faut protéger la ville”, avertit la jeune femme, alors que la fumée obstrue progressivement le ciel. “C’est très compliqué pour les pompiers d’intervenir, car le terrain en pente est inaccessible”, ajoute-t-elle, désemparée.

“C’est quelqu’un qui fait exprès de mettre le feu, c’est sûr. Ils ont mis trois jours à l’éteindre et là, ça reprend. Ça m’inquiète tout ça”, lance Abdé, un jeune du village, avant de s’approcher de l’incendie avec son scooter électrique, rapidement rejoint par plusieurs dizaines de jeunes.

Une enquête en cours pour déterminer l’origine des incendies

Rapidement prévenu, le maire de Ouangani, Issoufi Madi, arrive à son tour sur place. Au téléphone, il donne des informations au village voisin de Chiconi. La route est rapidement bouclée dans les deux sens. 

“La priorité est de faire en sorte que le feu ne traverse pas la route en direction du village”, appuie le maire, en ramassant un morceau de bois brûlé sur la route.

“C’est la première fois que je vois un feu de cette ampleur ici. Si l’hélicoptère bombardier d’eau n’était pas intervenu la semaine dernière pour aider les pompiers, je ne sais pas comment on aurait fait”.

Questionné sur l’origine du feu, qui interroge les habitants, le maire assure attendre les résultats de l’enquête en cours. “C’est une situation tendue et il faut de la vigilance”, insiste-t-il. “Les brûlis sont interdits, il faut le répéter, et une campagne de sensibilisation va être menée. Il faut aussi rappeler à la population que depuis le cyclone Chido, il y a beaucoup de branches au sol, qui peuvent servir de combustible”.

Vers 13 h 45, les pompiers arrivent finalement sur place. Au contact du brasier, l’eau se transforme instantanément en vapeur, dans un long chuintement.

Lorsque leurs réserves d’eau s’épuisent, les camions de pompiers se rendent jusqu’au collège de Ouangani pour remplir leurs citernes. À chacun de leurs passages dans le village, les habitants lèvent les yeux. Assis sous les farés, faisant leurs courses ou partageant un repas, tous scrutent les véhicules.

Un sentiment d’injustice et de colère face aux flammes

Réunis autour d’une table, dans un restaurant du village, plusieurs habitants, tous ont souhaité garder leur anonymat, échangent sur le sinistre. Les langues se délient, les hypothèses circulent et tous partagent ce sentiment d’injustice face aux flammes.

“Jamais un incendie n’a duré aussi longtemps”, assure l’un d’entre eux qui privilégie la thèse de l’incendie criminel, une hypothèse partagée par beaucoup d’autres.

“Au-delà du fautif, ce qui est inquiétant c’est les moyens qui sont mis pour lutter contre les feux”, intervient un autre, questionnant les moyens engagés par l’État à Mayotte en comparaison avec d’autres territoires et surtout l’utilité de l’hélicoptère bombardier d’eau qu’il voit passer au-dessus de chez lui. “Il est loué pour quatre mois pour près d’environ 400.000 euros, mais il ne ramène pas assez d’eau dans sa nacelle !”.

“Tant qu’il n’y a pas un mort, ils ne vont pas se bouger”, estime-t-il, faisant le lien avec la réponse apportée par l’État après le cyclone Chido, qu’il juge “insuffisante”.

“On blâme la culture sur brûlis, mais le Mahorais doit faire avec ses moyens pour se nourrir, car le coût de la vie est trop cher. Quand tu plantes pour te nourrir, tu n’as pas le souhait de tout détruire. Mais il faut taper sur le Mahorais”, continue-t-il, pointant du doigt les “leçons” des associations environnementales.

Tous partagent néanmoins l’urgence de protéger l’environnement dans lequel ils ont grandi. “Moins il y a d’arbres, moins il y a d’eau dans la rivière alors qu’on souffre déjà du manque d’eau. Si les feux continuent dans deux ans, tout va être à sec, c’est une évidence”. 

À quelques mètres de là, des dizaines d’élèves quittent le collège de Ouangani dans le calme. Le feu a franchi la route nationale et l’établissement a été évacué à titre préventif.

Vers 15h, la pluie commence à tomber. Une aubaine pour les sapeurs-pompiers, qui finissent par maîtriser l’incendie. Les flammes s’éteignent, mais pas les inquiétudes des habitants. Il faudra plus qu’une averse pour effacer les traces du feu et apaiser la colère.

 

« Il faut que la préfecture sorte du silence »

Face à la multiplication des incendies à Mayotte, les Naturalistes de Mayotte renouvellent leur demande d’interdire les brûlis pendant la saison sèche. L’association affirme avoir alerté le préfet dès le 22 juin sur la nécessité de prendre un arrêté en ce sens.

En juillet, alors que la préfecture présentait de nouveaux moyens de lutte contre les incendies, les Naturalistes avaient publié un premier communiqué intitulé “Anticiper les incendies : interdire les brûlis”. L’association indiquait alors avoir appris qu’un arrêté d’interdiction était en préparation.Depuis, toujours rien.

Après les 13 départs de feu recensés le week-end dernier, dont celui de Barakani, et une trentaine d’hectares concernés, les Naturalistes ont renouvelé leur appel dans un communiqué publié le 31 août : “il faut interdire les brûlis”.

Ils demandent un arrêté d’interdiction totale des feux de végétation jusqu’en décembre, accompagné d’une campagne d’information, d’un renforcement des contrôles et des sanctions, ainsi que de tables rondes avec les différents acteurs pour présenter les enjeux et les alternatives aux brûlis.

“Il faut que la préfecture sorte du silence et ne prenne pas prétexte de la réserve électorale dans quelques semaines pour ne rien faire”, insiste Michel Charpentier, président de l’association, qui redoute une nouvelle catastrophe après les quelque 300 hectares partis en fumée l’an dernier.

Questionnée sur la possibilité d’un arrêté d’interdiction et sur les mesures envisagées pour prévenir les incendies, la préfecture n’a pas répondu au moment de la publication.

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