À l’heure où l’Université de Mayotte ambitionne de devenir une université de plein exercice, une décision de sa direction suscite de vives interrogations. Alors que l’État avait attribué à l’établissement cinq possibilités exceptionnelles de promotion de maîtres de conférences au grade de professeur des universités dans le cadre du dispositif national de repyramidage, ces promotions n’ont finalement pas été mises en œuvre. Ce choix, qui intervient dans un contexte de sous-encadrement professoral chronique, soulève des questions sur la gouvernance de l’établissement, le respect des procédures réglementaires et les conséquences pour le développement de l’enseignement supérieur à Mayotte. Dans cet entretien, Thomas M’Saïdié, maître de conférences HDR en droit public et élu au Conseil d’administration de l’Université de Mayotte, expose son analyse des faits, des enjeux et des répercussions de cette décision.
Flash infos : Pouvez-vous expliquer simplement ce qu’est le repyramidage ?
Thomas M’Saïdié : Le repyramidage est un dispositif dérogatoire de promotion interne institué par le décret n° 2021-1722 du 20 décembre 2021, dans le cadre de la mise en œuvre de la loi de programmation de la recherche. Il permet, à titre exceptionnel et temporaire, à certains maîtres de conférences d’accéder au corps des professeurs des universités.
Ce dispositif est ouvert aux maîtres de conférences titulaires de l’habilitation à diriger des recherches (HDR) et justifiant d’au moins dix ans d’ancienneté dans leur grade. Il leur offre une voie distincte des procédures de recrutement de droit commun.
Sur le plan juridique, le repyramidage poursuit un objectif de rééquilibrage de la structure des corps d’enseignants-chercheurs, tout en reconnaissant l’expérience, les responsabilités académiques et la production scientifique des collègues déjà en poste.
L’accès au corps des professeurs des universités n’est toutefois pas automatique. Les candidatures font l’objet d’une évaluation rigoureuse par le Conseil national des universités (CNU), qui apprécie notamment la qualité et le rayonnement des travaux de recherche, la capacité à diriger des recherches, l’investissement pédagogique et l’exercice de responsabilités collectives. Le repyramidage constitue ainsi une voie complémentaire d’accès au professorat, sans déroger au principe de sélection qui gouverne l’accès à ce corps.
F.I. Pourquoi l’Université de Mayotte a-t-elle reçu cinq postes de repyramidage ?
T.M : L’établissement dénommé « Université de Mayotte » s’est vu attribuer cinq possibilités de promotion au titre du dispositif de repyramidage par l’arrêté du 10 avril 2026. Il ne s’agit pas de postes nouvellement créés, mais de la répartition de promotions internes demeurées vacantes entre 2021 et 2025. En application de cet arrêté, cinq de ces promotions ont été attribuées à l’« Université de Mayotte ».
Cette attribution revêt une importance particulière pour notre établissement. D’une part, le nombre de promotions accordées est considérable au regard de la taille de l’Université de Mayotte. Cela témoigne de la prise en considération par l’État de la situation particulière de notre territoire, caractérisée notamment par un corps professoral particulièrement réduit. D’autre part, notre établissement dispose actuellement d’un vivier de cinq maîtres de conférences titulaires de l’habilitation à diriger des recherches (HDR), dont l’un remplit sans ambiguïté les conditions réglementaires pour candidater et deux autres sont susceptibles d’y être éligibles.
L’attribution de ces cinq promotions constitue une opportunité exceptionnelle de renforcer l’encadrement professoral et les capacités de recherche de l’établissement, tout en permettant la reconnaissance des parcours académiques de collègues expérimentés.
F.I. : Quelle a été la position de la direction de l’Université de Mayotte concernant les cinq postes de repyramidage qui lui avaient été attribués ?
T.M : Malgré l’attribution exceptionnelle de cinq postes de repyramidage à l’« Université de Mayotte », le directeur, Monsieur Abal Kassim CHEIK AHMED, a refusé de convoquer le Conseil d’administration afin de procéder à leur répartition par section disciplinaire.
La direction a explicitement indiqué qu’elle ne souhaitait pas recourir au dispositif de repyramidage. Le Vice-Président chargé de la recherche, M. le Professeur Elliott SUCRÉ, a déclaré que ce n’était pas dans la stratégie de l’établissement de recruter des professeurs des universités par la voie du repyramidage. Cette position n’est pas surprenante en ce qu’elle s’inscrit dans la droite ligne de celle exprimée par la DGS, Madame Leila NEDJAR, lors du Conseil d’administration du 23 décembre 2025, lorsqu’elle avait indiqué que le recrutement de professeurs des universités ne constituait pas une orientation stratégique de l’établissement. Cette ligne s’était déjà traduite par le gel d’un précédent poste de professeur des universités fléché en section 02 (Droit public), utilisé comme support pour recruter un agent contractuel administratif proche de la direction.
Ce refus persistant intervient alors que plusieurs personnes ont formellement saisi le directeur, que les organisations syndicales ont adressé des demandes en ce sens, et que les co-responsables du département Droit-Économie-Gestion ont eux-mêmes exprimé le besoin d’affecter au moins un poste à la section 02.
Lors de la précédente campagne de repyramidage, au cours du Conseil d’administration du 26 mars 2025, le président du CA avait explicitement demandé au Directeur d’inscrire la question du repyramidage à l’ordre du jour. Interrogé sur les conséquences d’un éventuel report de cette inscription, le directeur avait répondu que la question relevait d’abord d’un choix stratégique de l’établissement : « Déjà, c’est une question stratégique de l’établissement. Est-ce que l’établissement souhaite aussi proposer ce poste de promotion en interne ? ». Cette réponse révèle la manière dont la direction a systématiquement évité d’engager la procédure prévue par le décret, en renvoyant la responsabilité à un débat stratégique qui n’a finalement jamais été organisé dans les instances compétentes.
En tout état de cause, ce blocage ne saurait être analysé comme une simple difficulté organisationnelle. L’article 4, I du décret n° 2021-1722 du 20 décembre 2021 dispose en effet que : « Chaque année, le conseil d’administration de chaque établissement répartit par discipline, sur proposition du président et dans le respect des priorités nationales, les possibilités de promotions arrêtées conformément aux dispositions de l’article 3 ».
La lettre du texte est impérative. Si le chef d’établissement dispose d’une marge d’appréciation s’agissant du contenu de la proposition de répartition disciplinaire, il n’en dispose en revanche d’aucune s’agissant de l’engagement même de la procédure une fois les possibilités de promotion attribuées à l’établissement.
En s’abstenant de soumettre toute proposition au Conseil d’administration, le directeur a privé cette instance de l’exercice de la compétence que le décret lui attribue expressément. Il a ainsi utilisé son monopole de proposition pour neutraliser le Conseil d’administration, alors que l’intervention du chef d’établissement constitue une condition préalable indispensable à la mise en œuvre de la procédure règlementaire de promotion interne.
Cette obligation d’agir est confirmée par les lignes directrices de gestion ministérielles relatives au dispositif de repyramidage, qui invitent les établissements à « pourvoir la totalité des possibilités de promotions qui leur ont été allouées ». En l’absence de convocation du Conseil d’administration, l’établissement s’est trouvé dans l’impossibilité de satisfaire aux exigences procédurales imposées par le dispositif national. Dès lors que la procédure nationale est désormais clôturée, les cinq postes attribués à l’« Université de Mayotte » sont définitivement perdus.
F.I. : Pourquoi la direction a-t-elle fait le choix de priver l’Université de Mayotte et les maîtres de conférences concernés d’une opportunité exceptionnelle de renforcement du corps professoral ?
T.M : La direction n’a pas fourni d’explication précise lors du Conseil d’administration du 24 juin 2026, si ce n’est que cette procédure « n’était pas dans la stratégie de l’établissement ».
Dans un courriel du 26 juin 2026, la Directrice générale des services a toutefois précisé que l’absence de délibération du Conseil d’administration ne relevait pas d’une « inaction », mais « d’un choix de politique scientifique » : selon elle, « l’Université entend renforcer son corps professoral par une [autre] voie ».
Cette justification ne résiste pas à l’analyse.
D’une part, elle est en totale contradiction avec les faits. L’établissement n’a engagé aucune autre démarche structurante de renforcement du corps professoral depuis plusieurs années.
La même Directrice générale des services, dont la situation professionnelle a donné lieu à des échanges au rectorat dans le cadre de l’examen approfondi d’une éventuelle procédure relative à un abandon de poste, avait pourtant indiqué sans ambiguïté, lors du conseil d’administration du 23 décembre 2025, que le recrutement de professeurs des universités n’était pas une « priorité » pour l’établissement. Selon ses propres termes : « la priorité aujourd’hui, pour être très clair dans la stratégie de l’établissement, n’est pas de créer de postes de professeurs des universités », mais de « recruter des maîtres de conférences ou des enseignants du second degré ».
Cette contradiction manifeste ôte toute crédibilité aux justifications de la direction. Prétendre en public qu’on cherche d’autres voies de promotion tout en affirmant en conseil que les postes de professeurs ne sont pas une priorité relève d’une tromperie. Ce mensonge institutionnel vient confirmer que l’argument stratégique n’est qu’un habillage de circonstance pour masquer des décisions purement discrétionnaires, guidées par le règlement de comptes personnel au détriment du mérite académique, des pratiques d’ailleurs dénoncées par un syndicat de l’établissement.
En effet, par cette stratégie, le directeur cherche à éviter de promouvoir le seul maître de conférences mahorais de la section 02 (Droit public) remplissant les conditions posées par le décret du 20 décembre 2021 et dont le dossier a été qualifié « d’une exceptionnelle qualité » par le CNU. Le seul tort de cet enseignant-chercheur est d’avoir dénoncé le projet d’INU maquillé en université de plein exercice dans vos colonnes et d’avoir mis au grand jour les manipulations institutionnelles, la gouvernance toxique et autoritaire mise en place par la direction de l’établissement. Ce climat de management n’apparaît d’ailleurs pas comme un cas isolé : plusieurs plaintes pour harcèlement moral visant le directeur et la directrice générale des services ont été déposées. Sans préjuger de leur bien-fondé, ces procédures témoignent de contestations sérieuses concernant les pratiques managériales et le fonctionnement interne de l’établissement.
Quant aux deux autres collègues susceptibles d’être éligibles, l’un d’eux a, à plusieurs reprises, obtenu la reconnaissance juridictionnelle de manquements graves affectant le fonctionnement de l’établissement. Il a notamment obtenu l’annulation des élections universitaires en raison de nombreuses fraudes constatées, ainsi que la condamnation de la direction pour violation des droits syndicaux.
Ces décisions juridictionnelles, rendues sur la base d’éléments objectifs, traduisent l’existence de dysfonctionnements institutionnels établis sous la gouvernance actuelle. Le blocage des postes de repyramidage apparaît ainsi comme un outil politique pour barrer définitivement l’accès de ces profils critiques, que le directeur a lui-même qualifié de « groupuscule » au grade de professeur.
D’autre part, ce prétendu « choix de politique scientifique » intervient alors que l’« Université de Mayotte » affiche le taux le plus faible de professeurs des universités de France. Il est difficilement compréhensible qu’un établissement dans une telle situation de fragilité refuse d’utiliser un dispositif national spécifiquement conçu pour renforcer son encadrement professoral, d’autant que cela ne lui coûte absolument rien.
Enfin, ce choix n’a fait l’objet d’aucun débat au sein des instances de l’établissement, ni d’aucune délibération du Conseil d’administration. Il s’apparente davantage à une décision unilatérale de la direction qu’à une véritable politique scientifique débattue et validée collectivement.
Cette conception de la gouvernance, qui écarte les instances collégiales au profit de décisions unilatérales, se manifeste également par un rejet explicite de toute contestation. Lors d’un Conseil d’administration, le directeur a ainsi affirmé que les décisions qu’il prend, ainsi que celles du Conseil d’administration, n’ont pas à être contestées. Plus préoccupant encore, il a assimilé les recours exercés devant le tribunal administratif contre ces décisions à une forme de « harcèlement » dirigé contre sa personne. Une telle assimilation revient à présenter l’exercice d’une voie de recours prévue par la loi comme un comportement fautif à l’égard de l’autorité administrative. Or, dans un État de droit, le contrôle juridictionnel des actes administratifs constitue une garantie fondamentale de la légalité de l’action publique. Considérer ces recours comme une agression personnelle révèle une conception de l’autorité incompatible avec les principes de collégialité, de responsabilité et de contrôle juridictionnel qui régissent les établissements publics d’enseignement supérieur.
F.I. : Pourquoi cette décision est-elle particulièrement grave pour Mayotte ?
T.M : Cette décision, prise par un directeur recruté par l’Université de La Réunion et mis à la disposition de l’Université de Mayotte, revêt une gravité toute particulière pour notre territoire. Elle prive l’établissement universitaire de Mayotte d’une opportunité historique de renforcer son corps professoral, à un moment où ce renforcement est plus que jamais nécessaire.
Aujourd’hui, l’« Université de Mayotte » ne compte qu’un seul professeur des universités. Il s’agit du taux le plus faible de l’ensemble des universités françaises. Ce déficit structurel a été régulièrement souligné par les rapports d’évaluation du HCERES et de l’IGAENR, qui ont identifié le faible nombre de professeurs des universités comme un frein majeur au développement de la recherche et à la qualité de l’encadrement doctoral.
Refuser de mobiliser les cinq postes de repyramidage, c’est donc choisir de maintenir l’établissement dans une situation de fragilité institutionnelle. Sans un corps professoral suffisant, l’université rencontre des difficultés importantes pour développer ses activités de recherche, attirer des financements, encadrer des doctorants et consolider ses formations. Elle doit, en outre, faire appel à des vacataires, par définition ponctuels, pour assumer les missions liées aux fonctions d’élus.
Par ailleurs, ce refus intervient alors que le repyramidage 2026 constitue le dernier exercice de ce dispositif national. Les cinq postes attribués à Mayotte représentaient une chance unique et probablement irréversible de faire progresser significativement le ratio entre maîtres de conférences et professeurs des universités.
Enfin, ce choix affaiblit les perspectives d’évolution de l’établissement vers une université de plein exercice, objectif pourtant affiché depuis plusieurs années. L’ancien Recteur Jacques Mukulovic avait clairement affirmé, lors d’un débat télévisé, que la solution de l’INU a été retenue parce qu’il n’y avait pas suffisamment de professeurs des universités. Recruter des professeurs des universités est donc une condition sine qua non pour devenir une université de plein exercice. Ce choix douteux retarde également les conditions nécessaires à la transformation du Centre Hospitalier de Mayotte en Centre Hospitalier Universitaire puisque cette évolution est conditionnée par l’existence d’une université de plein exercice, et donc dotée d’un corps professoral renforcé.
En définitive, en refusant ces cinq promotions, la direction ne prive pas seulement quelques collègues d’une évolution de carrière : elle prive l’ensemble de l’établissement et le territoire mahorais d’un levier essentiel de développement académique et institutionnel.
F.I. : Ce refus révèle-t-il, selon vous, un mode de gouvernance qui tend à écarter les instances collégiales et à favoriser des décisions discrétionnaires ?
T.M : Oui. Ce refus révèle en effet un mode de gouvernance qui écarte régulièrement les instances et privilégie les décisions discrétionnaires, au détriment du fonctionnement collectif de l’université. Il s’agit souvent de décisions lourdes qui contribuent à maintenir Mayotte en retard.
Ce refus fait suite à une série de décisions qui, depuis plusieurs années, ont freiné le renforcement académique de l’établissement, en maintenant le gel de postes, en privant les instances de tout débat sur ces orientations, en compromettant la structuration de la recherche et en laissant perdurer un nombre particulièrement faible de professeurs titulaires. Le problème n’est donc pas seulement une campagne de promotion manquée ; il révèle une manière de gouverner l’université qui écarte ses instances des choix stratégiques pourtant essentiels à son développement.
Lorsque l’on choisit délibérément de ne pas soumettre une campagne d’emplois au Conseil d’administration, qui est l’instance pourtant légalement compétente pour définir la stratégie de l’emploi de l’établissement, afin de pouvoir recruter qui l’on veut et comme l’on veut, on franchit une ligne rouge. Cela soulève des interrogations légitimes sur le respect des règles de gouvernance et de collégialité qui fondent le fonctionnement d’une université.
Cette manière de gouverner ne produit pas seulement des tensions institutionnelles ; elle a des effets très concrets sur le fonctionnement de l’établissement. Lorsque les instances sont contournées et que les règles communes cessent d’être pleinement respectées, les décisions deviennent plus fragiles et les dérives se multiplient. Comme l’a souligné le syndicat Sup’Recherche-UNSA dans son message du 29 août 2025, une part importante du turn-over qui fragilise l’établissement provient de ce climat de pressions et de menaces récurrentes de la part de la direction. Ce phénomène prive l’université de compétences et fragilise durablement son fonctionnement. Nous restons ainsi les bons derniers dans presque tous les domaines : le plus faible taux d’encadrement professoral de France, des difficultés structurelles persistantes dans le développement de la recherche, et une université qui peine à se hisser au niveau des standards nationaux.
Plus préoccupant encore, certaines décisions individuelles soulèvent également des interrogations quant au respect des règles académiques. C’est ainsi qu’un étudiant titulaire d’un seul baccalauréat professionnel, spécialité « cuisine collective », sans être titulaire d’un diplôme de Bac +2, a été autorisé par le directeur à s’inscrire directement en licence (Bac +3). Une telle décision paraît difficilement conciliable avec les exigences réglementaires minimales d’accès à cette formation et affaiblit la crédibilité de l’offre de formation comme celle de l’établissement.
Dans un registre comparable, une formation universitaire a été maintenue tout au long de l’année 2023-2024 alors qu’elle ne comptait plus qu’un seul étudiant inscrit, de nationalité comorienne et conjoint d’un membre de la direction de l’établissement. Une telle situation soulève objectivement des interrogations sur l’utilisation des moyens humains, pédagogiques et financiers de l’université, d’autant que cette formation nécessite l’intervention d’intervenants extérieurs.
Cette situation résulte de choix de gouvernance, portés par un Mahorais à la tête de l’établissement et qui semblent prioriser la préservation d’un certain pouvoir et d’une image personnelle plutôt que l’intérêt collectif de l’université et du territoire.
Au point que, là où les textes font de lui un directeur (art. L. 715-1 du code de l’éducation), il s’emploie à se faire appeler « Monsieur le Président », allant jusqu’à recadrer sèchement ceux qui l’appellent par le titre prescrit par le code, comme si le titre importait davantage que les responsabilités et les résultats. Cette situation révèle une conception fortement personnalisée de la gouvernance institutionnelle.
F.I. : Vous parlez de discrimination. Sur quoi repose cette affirmation ?
T.M : Cette affirmation repose sur une série de faits convergents, parmi d’autres éléments, qui dessinent un traitement différencié et ciblé à l’encontre de certains enseignants-chercheurs depuis 2023.
Le premier élément marquant est le gel du poste de professeur des universités fléché en section 02. Ce poste avait été créé et brièvement publié fin 2023 à la demande des chefs de département de Droit, Économie et Gestion. Il a ensuite été retiré sans explication convaincante, puis utilisé comme support pour recruter un agent contractuel proche de la direction.
Le deuxième élément, particulièrement révélateur, est le jugement du Tribunal administratif de Mayotte du 11 mai 2026. Dans cette décision, le tribunal a condamné le directeur pour avoir déchargé un enseignant-chercheur de l’ensemble de ses responsabilités administratives en octobre 2023, en considérant que cette mesure avait été prise « en considération de la personne » et non sur des critères objectifs liés au service.
À cela s’ajoute un troisième élément particulièrement significatif : lors de la dernière campagne d’évaluation dans le cadre du RIPEC, le dossier de cet enseignant-chercheur a fait l’objet d’un avis très favorable de la section compétente du Conseil national des universités (CNU). Le CNU, qui est l’instance nationale indépendante chargée d’évaluer les enseignants-chercheurs, de participer à leur recrutement et de gérer leur carrière, a assorti cet avis d’une appréciation qualifiant ce dossier « d’une exceptionnelle qualité ». Il s’agit d’une mention particulièrement rare au niveau national. Malgré cette reconnaissance institutionnelle de très haut niveau, cet enseignant-chercheur continue de faire l’objet de mesures de blocage successives.
Aujourd’hui, le refus de mobiliser les cinq postes de repyramidage s’inscrit dans cette même logique de traitement différencié. Alors que le ministère avait attribué ces cinq postes à Mayotte dans le cadre du dispositif national, la direction a choisi de ne pas engager la procédure prévue par le décret. Ce refus prive les enseignants-chercheurs concernés de toute perspective d’évolution professionnelle par cette voie réglementaire. Comme l’a explicitement indiqué la Directrice générale des services le 26 juin 2026, il s’agit d’un « choix de politique scientifique ». Or, la CGT Educ’action Mayotte a relevé dans son communiqué du 6 juin 2026 que ces postes « ont été abandonnés par inaction, voire par calculs personnels », et a dénoncé « l’application partiale des critères de mérite » dans les décisions de gestion RH ainsi que l’existence de « motivations personnelles et rancunes au plus haut sommet vis-à-vis de certains candidats potentiels ».
Ces différents éléments convergent pour établir l’existence d’un traitement discriminatoire ciblé, fondé sur des considérations personnelles plutôt que sur des critères objectifs de mérite ou de performance.
F.I. : Quel rôle ont joué le ministère de l’Enseignement supérieur et la Rectrice dans cette affaire ?
T.M : Il convient de rendre à César ce qui appartient à César. Le ministère de l’Enseignement supérieur et la Rectrice ont fait preuve d’une implication réelle et soutenue pour permettre à l’« Université de Mayotte » de mobiliser les cinq postes de repyramidage qui lui avaient été attribués.
Dès la publication de l’arrêté du 10 avril 2026, le ministère a expressément alloué cinq postes à Mayotte, manifestant ainsi une attention particulière à l’égard d’un établissement caractérisé par un sous-encadrement professoral important. Face à l’absence de toute initiative de la part de la direction, le ministère et la Rectrice ont multiplié les démarches et les sollicitations pour inciter l’établissement à agir.
Le directeur général des ressources humaines du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche, Monsieur Christophe Gehin, conscient de l’importance de ces postes pour le territoire, a personnellement mobilisé ses équipes pour accompagner l’université. Des échanges téléphoniques ont eu lieu et un accompagnement a été proposé afin de faciliter la saisie des sections dans l’application ELECTRA. Surtout, le ministère a accordé à Mayotte un délai dérogatoire alors même que la campagne était déjà clôturée pour les autres établissements. Cette souplesse exceptionnelle témoignait d’une volonté claire de ne pas priver Mayotte de cette dernière opportunité.
Malgré ces efforts répétés et cette ouverture maintenue jusqu’au bout, la direction de l’établissement a persisté dans son refus de soumettre toute proposition de répartition au Conseil d’administration. Ce blocage est d’autant plus incompréhensible que le ministère avait clairement indiqué qu’il restait prêt à intégrer les remontées de l’université, y compris après les dates initialement fixées.
En définitive, le ministère et la Rectrice ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour accompagner Mayotte. Le refus de mobiliser ces cinq postes relève donc exclusivement de la responsabilité de la direction de l’établissement, qui a choisi de ne pas saisir cette opportunité historique. Il apparaît ainsi que les freins au développement de Mayotte ne viennent pas toujours de Paris, mais parfois de ses propres acteurs locaux.
F.I. : Les autres universités ont-elles fait le même choix ?
T.M : Absolument pas ! La quasi-totalité des universités françaises ont activement travaillé pour pourvoir les postes de repyramidage qui leur étaient attribués. À ma connaissance, Mayotte est le seul établissement à avoir fait le choix inverse, alors même que nous sommes l’université la plus en difficulté en matière d’encadrement professoral.
Disposer d’un nombre suffisant de professeurs des universités est pourtant essentiel au développement d’un établissement d’enseignement supérieur. Les professeurs jouent un rôle central dans l’encadrement de la recherche, la direction des thèses de doctorat et la structuration des équipes scientifiques. Ils contribuent à attirer des financements, à renforcer la qualité des formations, notamment en Master et en Doctorat, et à accroître l’attractivité de l’établissement.
Pour Mayotte, l’enjeu dépasse la seule question des effectifs. Un corps professoral solide est une condition essentielle pour construire une université de plein exercice, développer une recherche reconnue et accompagner, à terme, la transformation du centre hospitalier en centre hospitalier universitaire. Renoncer à renforcer ce corps professoral, c’est ralentir le développement académique et scientifique de notre territoire.
F.I. : Quel message souhaitez-vous adresser à la population de Mayotte ?
T.M : Ce qui se joue aujourd’hui à l’« Université de Mayotte » dépasse largement les situations individuelles. Il s’agit de l’avenir de l’enseignement supérieur et de la recherche sur notre territoire. En bloquant ces promotions, la direction affaiblit notre université à un moment où elle a précisément besoin de se structurer et de se renforcer. Les Mahorais ont droit à une université de qualité, dotée d’enseignants-chercheurs reconnus et motivés. Ce n’est malheureusement pas la voie choisie par le directeur et la directrice générale des services, dont le talent remarquable a eu pour conséquence tout aussi remarquable d’augmenter fortement le turn-over au sein de l’établissement. À tel point que même les secrétaires de direction envisagent de prendre la fuite !
Il est temps que la population et les élus s’intéressent de près à ce qui se passe à l’« Université de Mayotte ». Car le développement d’un territoire ne se fait pas sans une université solide, performante et attractive. Une université n’est pas seulement un lieu de formation : c’est un moteur essentiel du développement économique, social et culturel d’un territoire. C’est elle qui forme les cadres de demain, qui produit de la connaissance, qui attire des financements et qui permet à un territoire de ne pas rester dépendant des autres. Sans une université forte, un territoire comme Mayotte reste fragilisé dans sa capacité à se développer par lui-même.
L’« Université de Mayotte » ne doit pas être gouvernée au service d’intérêts particuliers. Elle doit demeurer une institution au service de l’intérêt général, du développement de Mayotte et de sa jeunesse.
C’est à l’université que se construit l’avenir de Mayotte. Et l’avenir d’un territoire, c’est avant tout sa jeunesse.
Soidiki Mohamed El Mounir, connu sous le nom de "Soldat", est une figure du journalisme mahorais. Après ses débuts à la fin des années 1980 au sein du magazine Jana na Léo, il participe à l’aventure du Journal de Mayotte, premier hebdomadaire de l’île, avant de rejoindre le Journal Kwezi. En 2000, il cofonde la Somapresse, société éditrice de Mayotte Hebdo et Flash Infos, contribuant ainsi à structurer et enrichir le paysage médiatique de Mayotte.



































