À Mayotte, les femmes bousculent les héritages

À Mayotte, l’émancipation des femmes avance par petites secousses, souvent discrètes, parfois douloureuses. Entre traditions familiales, normes culturelles et interprétations religieuses, beaucoup racontent avoir grandi dans un cadre strict où la place des femmes est conditionnée d’avance. Mais les lignes bougent. Lentement. À travers trois générations — 56 ans, 42 ans et 16 ans — trois voix racontent leurs luttes intimes, leurs contradictions et leurs espoirs. « J’avais l’impression d’être du bétail »

Asma*, 42 ans, parle d’une voix calme devant l’une de ses filles, âgée de 9 ans. Elle revient sur une jeunesse qu’elle refuse de reproduire pour ses enfants. Dans son enfance, tout tournait autour d’un impératif : rester vierge jusqu’au mariage. « J’avais l’impression d’être comme du bétail. Comme une vache. Personne ne se préoccupait de ce que je ressentais. Tout ce qu’on voulait de moi, c’était que je reste pure jusqu’au mariage. » Les sorties sont interdites ou accompagnées. Seule l’école lui permet une bouffée d’air : « Quand je demandais à sortir, on me répondait : Quand tu seras mariée, ton mari te fera sortir. » À 19 ans, elle pense trouver la liberté en se mariant avec un homme de neuf ans son aîné. « J’ai choisi mon homme à la va-vite, juste pour sortir de chez moi. J’ai pris le premier venu. » Mais le mariage ne change rien. « Je me suis retrouvée enfermée à nouveau avec quelqu’un qui n’avait pas de vie sociale. » Sept ans s’ensuivent avant qu’elle ne prenne la décision de quitter le foyer. Une rupture difficile, mais nécessaire. « Mes parents savaient que la situation était compliquée, même si on n’en parlait pas. Quand je suis partie, ils ont compris et ils m’ont soutenue. » Aujourd’hui, Asma ne regrette qu’une chose : le silence qui entourait ces situations. « Ici, la religion et la culture se mélangent beaucoup. On ne sait plus toujours ce qui relève de l’une ou de l’autre. » Depuis qu’elle s’est détachée de ses chaînes, Asma pose un doux regard sur sa personne, loin des regrets passés, et se dit fière de la femme qu’elle est devenue. * ce nom a été changé pour respecter l’anonymat du témoignage

Entre tradition et doute

À 55 ans, Echata travaille comme aide médico-psychologique et médiatrice culturelle. Elle appartient à une génération charnière : celle qui a grandi dans la stricte obéissance mais qui voit déjà les mentalités évoluer.

Elle se souvient d’un père autoritaire. « On avait peur de lui. Je n’avais pas le droit d’avoir une copine… alors un copain ? Encore moins ! » Dans cette famille de dix enfants, dont sept filles, les soeurs formaient un monde clos. « On restait entre nous mais j’avais envie de sortir. Je souffrais. » Même certaines pratiques culturelles lui étaient interdites. « Je ne pouvais pas aller au Debaa, alors que c’est notre culture. » Elle avoue aujourd’hui un sentiment jamais exprimé : « J’en veux à mon père. Je n’ai jamais osé lui dire et maintenant il est mort. » Pourtant, elle reconnaît aussi ce que cette sévérité lui a apporté. « Je le remercie aussi. S’il n’avait pas été aussi strict, j’aurais peut-être fait des bêtises. » Echata observe les transformations de la société mahoraise avec lucidité. « Dans quelques générations, je pense que ça va bouger. » Mais elle-même se retrouve parfois prise dans ses propres contradictions, notamment avec sa fille de 24 ans. « On se dispute tous les jours à ce sujet. Elle veut partager les tâches avec son frère. Elle ne comprend pas pourquoi je lui en demande plus. » Elle en est consciente : elle reproduit une partie de l’éducation qu’elle a reçue. « Je l’élève pour être une bonne femme. » Dans la culture locale, explique-t-elle, la responsabilité domestique retombe encore sur la femme. Selon elle, « le monde autour de nous n’est pas prêt à changer. J’aurais peur qu’elle ne trouve pas quelqu’un et que ça me mette dans l’embarras. Si elle ne sait pas faire certaines choses, qu’est-ce que dira la belle-famille ? » Pourtant, elle tente d’ouvrir le dialogue : « Je la laisse sortir. Je ne peux pas l’empêcher d’avoir un copain. Mais on parle librement de ce qui est acceptable ou non. » Pour elle, ce déséquilibre est culturel avant tout. « Les filles doivent être préparées à devenir de “bonnes femmes”. Dans beaucoup de pays d’Afrique, c’est comme ça. Et ici à Mayotte, c’est encore très présent. » Même l’éducation des enfants peut refléter cette différence. « Les garçons ne sont pas contrôlés de la même façon. On les protège plus, on leur demande moins. » Elle évoque aussi le quotidien des femmes, encore très marqué par les rôles traditionnels. Pendant le Ramadan, par exemple, la préparation du Futari, le repas de rupture du jeûne, reste une affaire de femmes. Derrière son sourire, Echata ne cache pas son agacement : « La plupart des hommes arrivent une fois que tout est prêt. Ils s’assoient. Et nous, on débarrasse, on fait la vaisselle avec les enfants. On en a marre. »

“Nous ne voulons plus être des servantes »

Rahama, 16 ans, n’a jamais quitté Mayotte et ne le souhaite pas. Elle incarne une nouvelle génération audacieuse, celle qui veut renverser le patriarcat. Son regard sur la société est déjà très critique. « Avec ma mamie, on se dispute tous les jours sur ces questions. » Elle évoque souvent l’idée répandue que la société mahoraise serait matriarcale : « Matriarcale dans le sens où la femme est indispensable dans le foyer. Mais c’est surtout parce qu’elle doit tout faire : la maison, les enfants, la cuisine… pendant que l’homme ramène l’argent. » Pour Rahama, ce modèle ne relève d’aucune logique. « Il y en a qui pensent qu’un homme ne doit même pas se servir un verre d’eau. » Elle décrit un système où les femmes deviennent surtout des exécutantes. « On profite tous d’un repas, alors pourquoi ne pas tous mettre la main à la pâte ? » Chez les adolescentes de son âge, le discours change. « Avec mes copines, nous pensons que nous ne sommes pas des femmes de ménage chargées de répondre aux besoins des hommes. » Elle évoque aussi certaines attentes encore très fortes envers les femmes : rester coquette, s’occuper du mari même lorsqu’elles sont malades. Son propre couple lui a montré une autre réalité. « Mon copain cuisine et fait le ménage chez lui. Il a 16 ans. Parfois il m’appelle parce qu’il ne sait pas faire certaines choses. Au début j’étais surprise. Il aide sa mère qui travaille. » La réaction de l’entourage l’étonne. « Si ça ne le dérange pas, pourquoi ça dérange les autres ? » Pour elle, la clé du changement se trouve chez les mères. « Ce sont les mamans d’aujourd’hui qui peuvent changer les choses. » Certaines grands-mères s’inquiètent encore. « Elles disent que ça va efféminer les hommes s’ils font la vaisselle. » Inquiètudes auxquelles la jeune fille répond simplement : « Non. Ça va les rendre indépendants. » Rahama, elle, a déjà fixé ses priorités. « On m’a toujours dit que le but dans ma vie était de me marier. Mais moi je ne veux pas me marier tant que je n’ai pas un emploi stable. » La jeune fille de 16 ans évoquent s’être émancipée des codes traditionnels par les réseaux sociaux, une fenêtre sur d’autres possibles qui lui a permis de comparer d’un pays à l’autre la question des inégalités hommes-femmes. « Ils m’ont montré qu’une autre façon de vivre est possible. »

Trois générations, un même mouvement

Entre Asma qui a brisé un mariage pour respirer, Echata qui oscille entre héritage et changement, et Rahama qui revendique une égalité simple dans le quotidien, l’évolution des mentalités apparaît clairement. À Mayotte, la transformation ne passe pas toujours par des slogans ou des combats publics. Elle se joue souvent dans les cuisines, dans les discussions familiales et l’éducation des enfants. Et peut-être surtout dans cette question que les jeunes filles posent désormais sans détour : pourquoi les choses devraient-elles rester comme avant si cela fait souffrir les femmes ?

CET ARTICLE EST RÉSERVÉ AUX ABONNÉS

JE M’ABONNE À FLASH INFOS
Rébecca-Alexie Langard

Le flash infos du jour

Flash infos Mayotte du Lundi 9 mars 2026
Lundi 9 mars 2026

Mayotte Hebdo de la semaine

Mayotte Hebdo n°1116

Le journal des jeunes

À la Une