Entre les dégâts causés par le cyclone Chido, des années de manque d’entretien, de fortes difficultés financières pour la commune et des échéances politiques marquées par des affaires de corruption et l’annulation de l’élection municipale, le plateau sportif municipal de Bouéni est toujours inutilisable, cinq ans après son inauguration. Une situation qui fragilise directement les clubs locaux, contraints de se déplacer dans les communes voisines pour poursuivre leur activité.
Le temps des sourires et des célébrations autour du plateau sportif municipal flambant neuf, avec ses paniers de basket, ses buts de handball et ses gradins aux sièges tout juste installés, n’est désormais plus qu’un lointain souvenir pour les habitants du village de Bouéni.
Cinq ans après l’inauguration en grande pompe, en mai 2021, de la première phase de rénovation et de modernisation du plateau sportif municipal, pour un coût de 1,3 million d’euros, financé majoritairement par le Conseil départemental et le Centre national pour le développement du sport (CNDS), le site n’est plus qu’une coquille vide, au sol complètement arraché et qui semble aujourd’hui laissé à l’abandon.
À l’époque, l’équipement devait marquer une nouvelle étape pour la pratique sportive dans la commune. Volley, handball, football, tennis et basket pouvaient désormais y être pratiqués dans de meilleures conditions, avec l’ambition d’accueillir à terme des événements d’envergure. La deuxième phase du projet devait parachever cette transformation avec la couverture du plateau, pour un montant de 1,5 million d’euros. L’objectif était notamment de pouvoir prétendre à l’organisation des Jeux des îles de l’océan Indien. Le plateau de Bouéni devait faire partie de la vitrine sportive du territoire mais à l’image d’autres sites sportifs de Mayotte qui ne se concrétisent pas, comme le stade de Cavani ou celui de Tsoundzou, il n’en est rien aujourd’hui.
L’état actuel du plateau sportif s’explique par un enchaînement de circonstances qui dépasse les clubs et les utilisateurs, premières victimes de la situation.
Le passage du cyclone Chido, le 14 décembre 2024, est l’événement le plus visible qui explique en partie la dégradation des lieux. Les vents violents sont venus endommager et arracher les toiles blanches qui couvrent le plateau, alors même que celles-ci venaient d’être installées. Dans les mois qui ont suivi, l’eau s’est infiltrée et le terrain, non entretenu, s’est rapidement dégradé.
Un plateau pris en étau au milieu d’imbroglio politique et de dégradations
Mais l’état du plateau ne s’explique pas uniquement par les conséquences du cyclone, qu’elles soient matérielles ou financières, dans un contexte de réajustement des priorités liées à la reconstruction.
Dans une interview accordée à Mayotte Hebdo, en juin dernier, le maire de Bouéni, Mirhane Ousséni, fraîchement élu en mars 2026, estimait que les équipements sportifs de la commune ont été “délaissés pendant six ans”. Il évoquait un “laisser-aller antérieur au cyclone” et décrit un plateau couvert “laissé à l’abandon depuis plus d’un an”, dégradé à l’intérieur par “un manque d’entretien” et à l’extérieur par les effets de Chido. “Un rapport récent de la Chambre régionale des comptes explique que, dans son état actuel, cet ouvrage a déjà coûté le double de sa valeur initialement arrêtée”.
À son arrivée aux affaires, Mirhane Ousséni affirmait avoir découvert une situation budgétaire plus fragile qu’elle n’y paraissait, expliquant en partie l’abandon du plateau sportif, avec notamment plus de cinq millions d’euros de subventions devenues caduques et cinq millions d’euros de marchés engagés sans financement prévu.
L’élu assurait tout de même vouloir s’atteler à la remise en état des équipements sportifs de la commune, en avouant tout de même que les difficultés vont ralentir la mise en œuvre de son programme et obliger la nouvelle équipe municipale à se concentrer en priorité sur les urgences.
Des révélations à l’image de la condamnation le 10 décembre 2024, soit quatre jours avant Chido, du maire sortant, Mouslim Abdourahaman, qui avait inauguré le plateau sportif en 2021, à trois ans de prison, dont un avec sursis, 50 000 euros d’amende, ainsi qu’à dix ans d’inéligibilité et une interdiction définitive d’exercer dans la fonction publique, en raison de 19 délits de favoritisme dans l’attribution de marchés publics entre 2018 et 2022 et de six prises illégales d’intérêts.
Mais alors que la nouvelle municipalité, qui envoyait jusqu’à présent des signaux en faveur de la transparence sur l’état des finances de la commune, s’installe, l’élection municipale à Bouéni est annulée par le tribunal administratif de Mayotte, le 24 juin 2026 en raison d’irrégularités significatives relevées dans le scrutin, concernant les procurations et les signatures des électeurs.
Une annulation qui doit désormais être confirmée ou infirmée par le Conseil d’État, saisi en appel par Mirhane Ousséni, avant de savoir si une nouvelle élection devra être organisée.
Un nouveau camouflet pour le plateau sportif de Bouéni qui dépérit, pris en étau au milieu d’imbroglio politique et de dégradations liées à l’absence d’entretien.
Les clubs de handball et de basketball au bord du gouffre
Au-delà de l’infrastructure, ce sont les clubs et les associations qui se meurent. Chaque saison sportive passée sans plateau représente un coup dur pour les finances des associations, mais aussi l’inscription à la pratique sportive des jeunes du village, ainsi que la cohésion et la transmission de la tradition sportive de Bouéni. Avant les travaux de couverture, les clubs avaient pourtant pu profiter des nouvelles installations et avaient cru à un changement de statut pour le village. Ils étaient loin d’imaginer que cinq ans plus tard, ils allaient peut-être devoir mettre la clé sous la porte.
“Ça ne vas pas bien du tout, depuis que le plateau est en chantier on souffre”, confie Andhuime Attoumani, secrétaire du club de handball, mais aussi joueur et arbitre. “Depuis plusieurs années, nous sommes obligés de nous déplacer hors de Bouéni pour nos entraînements, pour nos matchs à domicile. Cela pèse sur le budget, et petit à petit on n’arrive plus à financer les déplacements de nos équipes de jeunes. La municipalité ne nous aide pas sur ce point là non plus”.
“On essaie de reformer l’équipe de handball du mieux qu’on peut mais tout s’écroule, même le local où notre matériel était stocké a été volé, le club va mourir si ça continue”.
Résultat, le club n’a pas pu inscrire d’équipes des moins de 16 ans, des moins de 14 ans et d’école de handball pour les plus petits pour la saison à venir. Un drame pour le club et le village. Une perte qui, en plus, entraîne directement la relégation forcée de l’équipe masculine, qui évoluait jusque-là en pré-national, la première division à Mayotte, en deuxième division. En l’absence de catégories jeunes, le club s’est vu infliger des points de pénalité. “Plusieurs de nos joueurs ont déjà quitté l’effectif pour rester en première division”, ajoute Andhuime Attoumani. “On essaie de reformer l’équipe de handball du mieux qu’on peut mais tout s’écroule, même le local où notre matériel était stocké a été volé, le club va mourir si ça continue”.
“Nos équipes se sont entraînées dans un premier temps à Mbouanatsa, jusqu’au jour où, lors d’un match de notre équipe féminine, une bande nous a attaqués. Il y a eu des blessés”, raconte Hamidouni Dhoul, ancien entraîneur du club. Désormais, les équipes, deux masculines, soit 30 joueurs, et une féminine, pour 20 joueuses, s’entraînent à Moinatrindri, où elles partagent le plateau le mardi et le jeudi soir, de 18 h à 22 h. “Parfois on nous coupe l’électricité, parfois il y a des caillassages, c’est de plus en plus compliqué”, poursuit Andhuime Attoumani.
“Tout est tombé à l’eau et nous n’avons pas d’autres propositions”
Autre solution, le plateau du collège de Bouéni. Mais là encore, une partie de l’infrastructure n’est pas éclairée depuis Chido. Une convention entre les clubs de handball, de basketball et le collège de Bouéni doit être signée prochainement afin d’officialiser ce partenariat, de quoi soulager les clubs avant de retrouver leur plateau.
Car si le handball connaît des difficultés, c’est aussi le cas du basketball. “Depuis le début des travaux, nous sommes mal en point et nous n’avons plus du tout de catégories jeunes au sein de notre club, faute de plateau. Tout est tombé à l’eau et nous n’avons pas d’autres propositions, c’est cela qui est déplorable”, insiste-t-on du côté de l’Union de Basketball de Bouéni.
“On a encore une équipe masculine seniors et on se débrouille, on résiste pour survivre. On a presque arrêté l’année dernière, car on se retrouvait entre cinq et sept joueurs pour faire les matchs et nous n’avions aucun jeune engagé. On se rend dans les villages voisins pour jouer, à Mbouanatsa ou encore à Chirongui, sur un terrain qui n’est pas aux normes de sécurité, mais on n’a pas le choix”.
Le délai de réparation du plateau dépendant de la pose de la toile
Contacté, ce mercredi 7 octobre, le maire de Bouéni indique qu’une subvention de l’Etat dans le cadre de la reconstruction du territoire a été attribuée à la réparation du plateau et qu’il ne s’agit aujourd’hui plus d’une problématique économique.
“Mon objectif était de réparer le plateau d’ici la fin de l’année, le préfet s’est engagé à nous accompagner, une consultation avec les entreprises est prévue fin octobre, les études sont terminées, mais ce qui m’inquiète c’est le délai de livraison de la nouvelle toile pour remplacer celles détruites”, remarque Mirhane Ousséni, qui fait savoir que celles-ci proviennent de l’Hexagone.
“Pour les réparations à l’intérieur tout est prêt, un marché est passé, les équipements peuvent être installés dès demain, mais tant qu’on a pas les toiles, on ne peut pas les mettre en place. Le délai d’ouverture du plateau va dépendre de la pose de la toile, j’espère en début d’année prochaine”.
Concernant les clubs, le maire assure vouloir “rapidement faire un point avec les associations dès que je disposerai d’une bonne visibilité sur la date de livraison”.
“Depuis 2024 c’est le même refrain”, regrette-t-on du côté du club de basketball. “Des promesses on en a déjà eu”, déplore Andhuime Attoumani, “mais tant qu’on a pas de réponses concrètes on y croit pas”.
Journaliste




































